J’ai beaucoup d’amis au Brésil. J’ai fait leur connaissance lorsque je vivais à Dublin, où ils sont nombreux à venir apprendre l’anglais. La première à laquelle je dois rendre visite est Paola, mais je suis en avance de dix jours sur mon planning, et elle ne peut pas me recevoir avant. Alors je rejoins l’île de Florianópolis dans le sud du Brésil : la Phuket brésilienne.
Je m’installe confortablement dans une auberge de jeunesse. Ceux qui s’en occupent sont un frère et une soeur qui parlent français, Roberta et Amir. Ils ont décidé de monter leur petit business. Je suis l’un des premiers clients, et le courant passe bien. Ils organisent un barbecue en mon honneur, me font boire de la caipirinha maison avec les citrons du jardin, et m’emmènent en soirée. Ça fait du bien de se poser un peu, de ne pas faire grand chose, de se sentir comme à la maison avec une famille de substitution. Surtout qu’il pleut quasiment tous les jours, ça me rend nostalgique de l’Irlande et de la région parisienne. Parfois je vais me promener à la plage, ou je vais visiter le centre ville. A part une rentrée de boite de nuit bien arrosée à 4h du matin où Roberta manque de nous faire tomber dans le lac en conduisant complètement ivre, rien ne se passe d’extraordinaire.
Ah si j’oubliais. Je fais un peu de Couchsurfing pour me faire des amis. Mais je tombe en pleine période des examens et la seule personne disponible qui accepte de prendre un verre avec moi est une jeune étudiante. Elle est si belle que j’ai rarement vu ça. De grands yeux de biche, et de longues mèches bouclées qui descendent sur un corps sculptural. De plus (fausse) blonde et intelligente à la fois, ça mérite d’être signalé. Sur le chemin du retour à l’ hôtel, seul malheureusement, je me dis que ce n’est pas possible, elle doit surement être mannequin. Effectivement. Je tape son nom sur Google et je ne suis pas déçu. La mina gatinha est modèle de charme. Aux pervers de plus de 18 ans qui ont un quelconque intérêt pour l’anthropologie de la femina Sapiens Sapiens brasilieira, contactez-moi en privé je vous ferai suivre le lien.

La voila
Mais tout ça manque sérieusement d’aventure. Après quatre jours de précipitations ininterrompues, le ciel révèle enfin une légère éclaircie. Hop, pas de temps à perdre, je prépare mon sac à dos en vitesse. C’est l’occasion unique d’entreprendre la petite expédition planifiée de longue date, que je repoussais chaque jour au lendemain, une randonnée à travers l’île de Santa Catarina. Après les longues recommandations de Roberta qui se fait un sang d’encre (« Quelle idée, c’est du jamais vu à Floripa ! »), c’est le grand départ… malgré les nuages qui s’amoncellent. Je longe tout d’abord le Lagoa da Conceição, dont les berges inondées sont recouvertes d’une végétation luxuriante. Je me fais deux nouveaux amis en chemin. Deux chiens qui me suivent pendant plusieurs heures. Une telle démonstration d´amour mérite bien une petite récompense : je partage mon sandwich salami-fromage avec eux. Après le repas, ils disparaissent.
Dommage, car je me sens bien seul au milieu de la jungle. Il fait sombre sous l’enchevêtrement des branches. Le chemin est complètement imbibé, ça monte, ça descend, je me prends de belles gamelles. De plus, je dois me battre contre les moustiques et les toiles d’araignée. Il semble bien que je suis le premier du mois à emprunter le sentier, que je perds à plusieurs reprises. Après plusieurs heures de galère, inquiet d’avoir à passer la nuit, égaré dans cette forêt maléfique, c’est avec soulagement que je débarque au beau milieu des champs. Mais marcher sur un bord de route n’a rien de passionnant. Je regrette rapidement mon parcours du combattant entre les lianes.
Après 7 ou 8 heures de marche ininterrompue, les jambes en compote, je rallie enfin ma pseudo-plage de rêve : la Praia do Pontal. Un déluge s’abat pour me souhaiter la bienvenue, et je me réfugie sous mon tapis de sol de longues minutes tentant de protéger mon sac de toute infiltration. Puis je plante le bivouac. La plage est un petit coin encore sauvage, d’où l’on a une superbe vue sur le centre ville de Florianópolis et les lumières scintillantes du pont suspendu illuminé. Je cache la tente dans les hautes herbes des marais. On m’a recommandé ce cap isolé pour sa beauté et sa tranquillité.
Ce qui ne m’empêchera pas d’entendre des bruits étranges toute la nuit. J’ai l’impression que les dunes aux alentours sont un repère nocturne pour les couples libertins (ils doivent êtres vraiment motivés pour sortir par un temps pareil). Sans compter les hiboux, le ressac, les grenouilles. De plus je me suis réhabitué au confort… rarement aurai-je aussi mal dormi. Je suis réveillé aux premières lueurs par le braillement des mouettes virevoltant au dessus des dizaines de pêcheurs au filet qui se sont assemblés à quelques mètres de ma tente : le spot regorge de poissons.
Après quelques heures de marche supplémentaires, j’attrape un bus. Me voilà de retour à mon hôtel, éreinté. Je ne suis pas mécontent de retrouver mon beau matelas tout neuf. Finalement je me demande si j’ai vraiment l’âme d’un aventurier solitaire de l’extrême…

Florianopolis
Il est temps de rejoindre mon amie Paola à Curitiba (prononcez « Couritchiba »). Elle vient me chercher à la gare routière. Ca faisait longtemps qu’on ne m’avait pas attendu au sortir d’un bus ! Je tombe mal, elle est en plein chagrin d’amour. Elle vient tout juste de se séparer de son petit ami. C’est pas de bol, je suis censé loger chez lui. Car la famille de Paola habite à 5h de route dans la campagne, où elle tient une plantation de yerba maté bio (si vous voulez en commander, c’est un substitut au thé). Finalement elle se réconciliera avec lui pour les quelques jours de mon séjour, avant de rompre à nouveau le jour de mon départ… Si c’est pas une amie ça !
Entre spiritisme et Mãe de Santo, le Brésil est une terre de religions. Les références à Jésus y sont omniprésentes. C’est le seul intérêt touristique pour moi, car à part ça, Curitiba ressemble à s’y méprendre à une ville européenne. Je traine Paola dans une église évangélique copiée sur la bourse de Wall Street, la plus imposante et flamboyante de Curitiba : c’est bon signe ça veut dire que le pasteur est talentueux. Ce qui est impressionnant c’est qu’il y a plus de 5 messes par jour, alors que chez nous les prêtres ont du mal à remplir l’église même le soir de Noël. Ce qui est encore plus impressionnant, c’est de voir environ 500 fidèles rassemblés un lundi à 15h ! La session du jour : aide pour ceux qui ont des problèmes financiers. Ah ça tombe bien, mon compte en banque se vide un peu trop rapidement.
Le plafond de la grande salle est orné d’une croix de néons fluos. Derrière la scène, trône une statue d’aigle devant un décor de montagnes, de lave, de nuages d’où s’échappe une main ouverte qui descend du ciel. A travers la cloison légèrement transparente, on aperçoit une fausse torche de tissus éclairés frétillants, style Statue de la Liberté. Ainsi que la devise de l’Église : « SACRIFICE POUR SES RÊVES ». Je remarque de nombreuses caméras de surveillance, sans doute pour illustrer le propos « le Seigneur voit tout ».
Après quelques publicités sur grand écran – du type « si vous textez Jesus Christ au 53424, vous recevrez sur votre portable des conseils personnalisés pour vous guidez dans votre foi », dans lesquelles ont probablement été glissées quelques images subliminales, ça commence en musique. L’ambiance est festive, tout le monde clappe des mains en chantant. Puis le pasteur fait une entrée en fanfare. Un véritable leader charismatique. Il s’égosille un micro à la main. C’est un vrai show ! Rien à voir avec le sermon monotone des prêtres catholiques, plus efficace que le meilleur des somnifères.
Pendant l’oraison divine, les gens lèvent les bras au ciel, paumes ouvertes et paupières closes. Certains parlent directement avec le Seigneur et marmonnent on ne sait trop quoi, dans un état de semi-transe. Une trentaine de volontaires en costard cravate assistent le pasteur, s’activent, parcourent les rangées, s’occupent de la distribution, quêtent, courent à droite à gauche. Bref, ils brassent du vent. Un seul aurait suffi.
Paola me traduit le sermon, je n’en perds pas une goutte. Le pasteur s’enflamme pour de bon. Il crie, il chante, il pleure, il saute dans les rangs en bénissant des pratiquants. Son speech est une vrai envolée lyrique. Il chuchote deux ou trois phrases, pour mieux s’époumoner l’instant d’après. En fond sonore, une mélodie style Vangelis ajoute à l’ambiance dramatique surnaturelle. Ca commence rapidement à parler d’argent.
- Prenez le plus gros billet que vous avez sur vous, et amenez le moi !
90% des fidèles s’exécutent. Dix minutes plus tard, il redemande des sous. Il faut glisser 100 reals (45€) dans une étoile en carton, pour que tous vos rêves se réalisent en 100 jours.
- Plus vous donnez, plus vous recevrez. Ce n’est pas pour moi l’argent, c’est pour que vos voeux soient exaucés.
Puis les paroissiens doivent brandir le livret où ils ont consigné leur buts et scotché les photos de leur famille, afin que le prêtre les bénisse. Il assure qu’il marche 100km par mois dans les rues de Curitiba pour amener les prières à Dieu, et qu’il a d’ailleurs mal aux pieds, mais ça vaut bien un petit sacrifice. Il prévient ensuite que tous les livrets seront prochainement collectés dans le but de les envoyer au Mont Sinaï, en Egypte.
Pour une séance sur « comment résoudre vos difficultés financières », les gens se ruinent plutôt qu’autre chose. Ils donnent encore et encore, ils semblent complètement hypnotisés. Un homme est appelé à témoigner en exemple. Grâce aux sacrifices, ses affaires sont florissantes. Il vient d’ailleurs d’ouvrir un nouveau magasin. Il verse 5000 reals (plus de 2000€) par mois à la paroisse, et en plus il a reçu l’ordre de Dieu de léguer deux voitures. Le pigeon est applaudi ferveusement par l’assemblée.
Mais que font-ils avec tout cet argent ? Nous ne tardons pas à avoir la réponse : une cathédrale gigantesque est en construction.
- Si vous voulez allez voir les travaux de la cathédrale, prenez ce gobelet d’eau minérale et venez jeudi prochain avec ici à 11h. Surtout ne le buvez pas avant.
Ca tombe bien, j’ai une petite soif.
Puis il est temps de « donner son sang ». Paola prend peur et veut s’enfuir le plus vite possible mais je la retiens, car je sens que le meilleur moment est à venir. On nous distribue une photo du pasteur et de sa femme. Puis les lumières s’éteignent, et tout le monde est invité à se rapprocher de l’estrade, légèrement baignée dans la lumière de la fausse torche.
- Mon couple est un modèle de réussite et de bonheur. Si vous voulez être aussi heureux que nous, il faut penser : tout ce qui est arrivé a ce couple va m’arriver à moi aussi.

Le pasteur et sa femme
Après un ultime speech exaltant, le manipulateur s’installe dans un fauteuil, tête baissée, pieds nus dans une bassine. Les croyants font la queue pour verser un gobelet de vin (le sang du Christ) sur ses pieds, tout en posant la photo de son couple sur sa nuque, et en énonçant la somme d’argent qu’ils comptent verser cette semaine. Il ne se prend pas pour la queue d’une cerise ce pasteur. Pendant ce temps un disciple prononce un prêche dans le plus pur style raëlien, avec des évocations de Moïse mêlées à du mysticisme exacerbé. Soudain la voix du disciple se modifie, elle se fait beaucoup plus grave et rauque. Un esprit a pris temporairement le pouvoir de son corps et s’exprime (Paola en est convaincue car elle se réclame de la religion spiritiste d’Allan Kardec). C’est l’apothéose.
Paola ressort effrayée, je suis comblé. C’est encore mieux que d’aller au cinéma. Robert Hossein n’a qu’à bien se tenir !