Cuba part. 1 – Salsa et empoisonnement
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Pour fuir cette invasion yankee, une solution radicale : un vol pour Cuba, où grâce à l’embargo de Kennedy toujours en vigueur le tourisme est proscrit pour les Américains.
Naviguer vers Cuba est un casse-tête : les ferries en partance du Mexique ont été supprimés, il faut trouver un voilier dans un port de plaisance, obtenir un titre de séjour à l’arrivée, trouver un autre bateau pour quitter le pays sans dépasser les 30 jours maximum. Mes deux ans de TDM touchent à leur fin et je ne suis plus à un vol près.
Le vieux Yakovlev Yak-42 de la Cubana est gravé d’inscriptions russes. Les grincements et la vapeur qui s’échappent du plancher alors qu’il s’élève dans les airs ne sont pas des plus rassurants. Auparavant j’ai caracolé aux quatre coins de l’aéroport de Cancún pour dénicher la fameuse « carte touristique », pré-aperçu bureaucratique. Puis j’ai embarqué aux côtés de Cubains chargés de téléviseurs, de lecteurs DVD, d’enceintes et de pneus neufs.
J’avais imaginé à un choc culturel, un bond dans le passé dans l’un des ultimes bastions communistes sur terre. Je suis presque déçu en atterrissant dans un aéroport adapté à son époque. La première chose que j’aperçois est un magasin Swatch dans la zone internationale. Bouhhhh! J’ai tout de même droit à une première touche d’exotisme : ma carte Mastercard est rejetée niet par tous les distributeurs. Et ma Visa s’est périmée au Guatemala. Ni espèces, ni traveler’s cheque, ni banque, ni Western Union : je suis bloqué. Comment sortir de l’aéroport ?
Heureusement j’ai un atout de (petite) taille dans ma manche : mon ami Bala débarque en provenance de Paris CDG… une heure après moi ! En l’attendant je vois défiler les faciès slaves des passagers du vol de Moscou, et me prends à m’imaginer 30 ans en arrière, au plus fort de la coopération cubano-soviétique. Les techniciens de l’URSS étaient alors envoyés en renfort pour développer l’industrie de l’île. D’ailleurs mon amie moscovite Tatiana a grandi à Cuba.
J’empoigne un quotidien national, ambiance propagande de guerre froide. Nous ne sommes pas en 2011 mais en « l’an 53 de la révolution ». Les titres sont à la hauteur de mes attentes :
- Raúl reçoit le président de l’Angola
- Le poison de la CIA Nostra
- XIIe congrès pédagogique au théâtre Karl Marx
- Le câble optique entre le Venezuela à Cuba facilitera l’accès aux communications
Et puis le voilà le Bala et son grand sourire. Sa carte Visa Gold passe comme dans du beurre (il se rendra compte plus tard qu’elle aura disparu après ce premier retrait et que 800 euros auront été retirés). Bala, compère de la diaspora française de Dublin, vient me rejoindre pour une semaine de vacances sur ses miles Air France. En tant qu’auditeur interne pour Sanofi, il les accumule lors de ses missions aux quatre coins du monde.
Premières visions qui détonnent dans les rues mal éclairées du centre de La Havane : les splendides automobiles des années 50, et les gens qui font la queue pour les téléphones publics. Le téléphone portable arrive à peine, avec 10 ans de retard.
Les affaires déposées, nous partons euphoriques pour un premier dîner dans le centre. Première rencontre près du Capitolio avec un frère et une sœur très sympathiques, même un peu trop à mon goût. Ils semblent ravis de discuter avec des étrangers.
- Oh vous avez de la chance, on fête aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Compay Segundo, ce soir c’est carnaval Buena Vista Social Club !
- C’est vrai ? Où ça ?
- On va vous montrer, c’est dans un bar à côté d’ici, tiens justement on y allait.
Nous les suivons, enchantés d’avoir fait une si heureuse rencontre. Ils commandent des verres, deux mojitos pour nous, deux Cuba libre pour eux. Pourquoi pas ? ¡Salud!
Nous n’avons encore aucune notion des prix, mais quand ils nous recommandent de concert avec le serveur le plat du jour à 17CUC, un soi-disant délice de poisson au riz, ça semble hors budget. Pour le même restaurant, le Guide du Routard de Bala donne des prix de 5CUC en moyenne.
- Oui, mais il est vieux ton guide ! Les prix ont changé depuis. Il date de quand ?
- 2011, c’est la toute nouvelle version.
- Ah bon ? Ils ont du se tromper. De toute manière, c’est pas cher ici. Et tous les autres restaurants sont fermés à cette heure-là.
Il y a quelque chose qui cloche. Et si nous avions affaire à des arnaqueurs ? Ils offrent de nous vendre des cigares à prix d’ami. La sœur annonce qu’elle travaille dans une fabrique nationale, et qu’elle arrive à en sortir clandestinement. Méfiant, je demande à sentir ses mains. Et il faut admettre qu’il y a une petite odeur de tabac.
- Où est le festival dont vous avez parlé ? je demande.
- Oh ça va venir, sois patient mon ami.
- Il n’y a pas l’air d’avoir de fête ce soir.
- Détends-toi un peu, on dirait un Allemand !
- Ça sera où, sur la petite scène là ?
- Deux millions de Havanais, un million de policiers, aucune raison de stresser ici !
Mais ces vaines tentatives, au lieu de nous mettre en confiance, nous mettent la puce à l’oreille. L’ambiance se refroidit. - Ça sent l’entourloupe à plein nez, dis-je à Bala. Ils doivent être de mèche avec le serveur pour faire gonfler les prix, et ils se prennent une belle commission.
- Oui d’ailleurs je sens bien qu’on va devoir leur payer leur verre !
- C’est étrange, ils ont pris des Cuba Libre, et nous on a des mojitos. On n’a même pas eu le choix !
- D’ailleurs il est infect leur mojito, il a un goût chimique.
- Ils ont peut-être glissé du poison dans les verres ! dis-je en plaisantant.
A peine ma phrase prononcée, je me sens tout bizarre. La tête me tourne, et je commence à trembler.
- Putain Bala, je me sens drogué !
- Moi aussi !
- Tirons-nous d’ici, sinon on va se faire dépouiller.
Mon premier réflexe est de me ruer aux toilettes pour me faire vomir. Mais la dame pipi me refuse l’entrée. Ma parole, c’est un complot général ! Nous leur annonçons que nous partons. « Déjà ? » Ils voient bien que nous avons démasqué leur petit jeu. Il faut croire que la police ne rigole pas dans le pays, car la peur se lit maintenant dans leurs yeux.
La note pour les verres – qui se sont prestement évaporés – est salée, mais nous n’avons qu’une idée en tête : fuir au plus vite. La perspective de tomber évanouis dans cet antre d’escrocs ne nous enchante guère. Nous réglons en vitesse et rejoignons la rue.
Heureusement nous n’avons bu que la moitié de nos verres. Le tournis ne dure pas longtemps. Une fois en sécurité, les détails nous apparaissent clairement peu à peu. Leur petit tour était bien rodé. Après vérification, Compay Segundo est mort en juillet, et non pas en janvier.
C’est bien la première fois qu’on tente de m’empoisonner ! Eh bien, Cuba, ça promet !
Nous partons le lendemain vers la partie occidentale de l’île. Si au Mexique je m’offusquais contre le monopole d’une grosse entreprise de transport, à Cuba c’est bien pire : nous autres vacanciers sommes parqués dans les bus chinois sur-climatisés et sous-suspendus de la compagnie d’État Viazul, et n’avons nul droit de covoyager avec les locaux à la cubaine. C’est une discrimination envers les étrangers ! Une discrimination coûteuse. Et c’est loin d’être la seule…
Un autre exemple est la monnaie. Il y a une monnaie pour les visiteurs, le CUC (peso cubain convertible), et une autre pour les Cubains, le peso nacional (peso cubain non-convertible). Les touristes sont uniquement autorisés à dépenser en CUC (se prononce « couc »), et les prix sont nettement gonflés par rapport à l’autre monnaie. L’art de nous soutirer le maximum de devises possibles est poussé à son paroxysme dans toute l’île. C’est rageant car du coup visiter Cuba est loin d’être bon marché. Nous avons la désagréable impression d’être pris pour des vaches à lait – autrement dit de nous faire enCUCquer en permanence.
Cuba, cette terre légendaire, nous tient en observation permanente. Il y a peu de voitures sur les routes, mais beaucoup d’auto-stoppeurs. Par la fenêtre défilent les terres en jachère. Où sont les kolkhozes ? Il y a beaucoup de cocotiers, quelques hectares de canne à sucre, des vergers de manguiers. Et puis de maigres vaches blanches. Un paysage typique d’Amérique tropicale, quoi.
Viñales est un paisible village multicolore, où le rocking-chair sur terrasse fait office de sport national. Mais à la descente du bus, c’est l’empoignade. Une foule de ménagères nous attendent en criant, une petite pancarte à la main. Que veulent-elles ? J’ai bien l’impression qu’elles ne se battent pour nos charmes, mais pour notre pognon. A peine extirpés du bus, nous nous frayons un passage à travers la cohue à coups de coude. En fait ce sont des habitantes qui nous proposent des chambres d’hôtes. A Cuba, les hôtels appartiennent au gouvernement : ils sont onéreux et le service est déplorable. Le gouvernement cubain a donc mis en place un système parallèle assez ingénieux : les casas particulares. Les touristes peuvent se loger à moindre frais chez l’habitant, et partager l’atmosphère familiale. Mais la concurrence est rude car l’offre est supérieure à la demande. Les familles hôtes devant s’acquitter d’une forte taxe mensuelle fixe, elles doivent accueillir un maximum de voyageurs pour rentrer dans leur frais.
Bala me laisse négocier. Etant donné qu’il ne parle pas espagnol, je suis son traducteur officiel. L’essentiel est de trouver une maîtresse de maison sympathique et souriante, symptomatique de l’humeur de son foyer. Mission accomplie : une famille en or pour un accueil plus que chaleureux. Ils débutent dans le métier et ne sont pas encore blasés. Ils sont à nos petits soins.
La grand-mère esquisse quelques pas de salsa avec Bala et lui annonce : « Tu es mon fils».
Pendant le repas, copieux, le fils annonce : « La seule chose que j’aime à Cuba, c’est la liberté ». Heu pardon ? Sommé de s’expliquer, il dit entendre par là qu’il peut se promener où il veut dans sa ville sans problème. Voici un bel exemple de bourrage de crâne ! L’île n’est-elle pas deuxième au classement mondial du nombre de journalistes derrière les barreaux, juste derrière la Chine ? Au royaume de la censure et de la propagande, il n’y a ni liberté d’opinion, ni liberté politique, ni liberté d’expression, ni liberté de la presse, ni cyberliberté, ni liberté de réunion, ni liberté syndicale…
Privés de tout, les Cubains se rabattent sur la musique et l’amour. Et à Viñales comme dans toutes les villes de province, en soirée tout se passe à la Casa de la Musica. Un orchestre perce la nuit d’airs de salsa endiablés. Mais Bala et moi déprimons autour de nos mojitos : nous ne sommes clairement pas à la hauteur dansièrement parlant. Les salseros cubains, la peau cuivrée et les muscles bandés, font tournoyer les filles comme des toupies, lesquelles ne restent jamais bien longtemps assises. Les belles Suédoises sont sous le charme. C’est de la concurrence déloyale, les seules danses que nous avons apprises dans notre jeunesse étaient la danse des canards et la macarena !
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jan 31 2012





















