Playlist mondiale – Les chansons coup de coeur du bout du monde

Posted: under Musique.

Apres de longs mois sur les routes du monde, et en particulier de nombreuses heures dans des bus avec la musique a fond, j’ai l’honneur de vous presenter quelques chansons qui vont vous permettre de vous evader a votre tour…

Job 2 Do – Doo doo doo (Thailande)

ST 12 – Biarkan aku jatuh cinta (Indonésie)

Salju Band – Jembatan Kenanga (Indonésie)

Ricardo Vilca – Guanuqueando (Argentine)

Américo – Que levante la mano (Chili) - pour ceux qui ne connaissent pas la musique la plus populaire d’Amerique Latine, la cumbia

Los Kjarkas – Munasqechay (Bolivie)

Bonanza – La promesa de amor (Bolivie)

Olodum – I miss her (Ó Paí, ó) (Brésil)

Comments (0) juil 29 2010

Bresil part. 1 – Ardente ferveur chez le pasteur

Posted: under Le carnet de route.

J’ai beaucoup d’amis au Brésil. J’ai fait leur connaissance lorsque je vivais à Dublin, où ils sont nombreux à venir apprendre l’anglais. La première à laquelle je dois rendre visite est Paola, mais je suis en avance de dix jours sur mon planning, et elle ne peut pas me recevoir avant. Alors je rejoins l’île de Florianópolis dans le sud du Brésil : la Phuket brésilienne. 

Je m’installe confortablement dans une auberge de jeunesse. Ceux qui s’en occupent sont un frère et une soeur qui parlent français, Roberta et Amir. Ils ont décidé de monter leur petit business. Je suis l’un des premiers clients, et le courant passe bien. Ils organisent un barbecue en mon honneur, me font boire de la caipirinha maison avec les citrons du jardin, et m’emmènent en soirée. Ça fait du bien de se poser un peu, de ne pas faire grand chose, de se sentir comme à la maison avec une famille de substitution. Surtout qu’il pleut quasiment tous les jours, ça me rend nostalgique de l’Irlande et de la région parisienne. Parfois je vais me promener à la plage, ou je vais visiter le centre ville. A part une rentrée de boite de nuit bien arrosée à 4h du matin où Roberta manque de nous faire tomber dans le lac en conduisant complètement ivre, rien ne se passe d’extraordinaire. 

Ah si j’oubliais. Je fais un peu de Couchsurfing pour me faire des amis. Mais je tombe en pleine période des examens et la seule personne disponible qui accepte de prendre un verre avec moi est une jeune étudiante. Elle est si belle que j’ai rarement vu ça. De grands yeux de biche, et de longues mèches bouclées qui descendent sur un corps sculptural. De plus (fausse) blonde et intelligente à la fois, ça mérite d’être signalé. Sur le chemin du retour à l’ hôtel, seul malheureusement, je me dis que ce n’est pas possible, elle doit surement être mannequin. Effectivement. Je tape son nom sur Google et je ne suis pas déçu. La mina gatinha est modèle de charme. Aux pervers de plus de 18 ans qui ont un quelconque intérêt pour l’anthropologie de la femina Sapiens Sapiens brasilieira, contactez-moi en privé je vous ferai suivre le lien.

La voila

Mais tout ça manque sérieusement d’aventure. Après quatre jours de précipitations ininterrompues, le ciel révèle enfin une légère éclaircie. Hop, pas de temps à perdre, je prépare mon sac à dos en vitesse. C’est l’occasion unique d’entreprendre la petite expédition planifiée de longue date, que je repoussais chaque jour au lendemain, une randonnée à travers l’île de Santa Catarina. Après les longues recommandations de Roberta qui se fait un sang d’encre (« Quelle idée, c’est du jamais vu à Floripa ! »), c’est le grand départ… malgré les nuages qui s’amoncellent. Je longe tout d’abord le Lagoa da Conceição, dont les berges inondées sont recouvertes d’une végétation luxuriante. Je me fais deux nouveaux amis en chemin. Deux chiens qui me suivent pendant plusieurs heures. Une telle démonstration d´amour mérite bien une petite récompense : je partage mon sandwich salami-fromage avec eux. Après le repas, ils disparaissent. 

Dommage, car je me sens bien seul au milieu de la jungle. Il fait sombre sous l’enchevêtrement des branches. Le chemin est complètement imbibé, ça monte, ça descend, je me prends de belles gamelles. De plus, je dois me battre contre les moustiques et les toiles d’araignée. Il semble bien que je suis le premier du mois à emprunter le sentier, que je perds à plusieurs reprises. Après plusieurs heures de galère, inquiet d’avoir à passer la nuit, égaré dans cette forêt maléfique, c’est avec soulagement que je débarque au beau milieu des champs. Mais marcher sur un bord de route n’a rien de passionnant. Je regrette rapidement mon parcours du combattant entre les lianes. 

Après 7 ou 8 heures de marche ininterrompue, les jambes en compote, je rallie enfin ma pseudo-plage de rêve : la Praia do Pontal. Un déluge s’abat pour me souhaiter la bienvenue, et je me réfugie sous mon tapis de sol de longues minutes tentant de protéger mon sac de toute infiltration. Puis je plante le bivouac. La plage est un petit coin encore sauvage, d’où l’on a une superbe vue sur le centre ville de Florianópolis et les lumières scintillantes du pont suspendu illuminé. Je cache la tente dans les hautes herbes des marais. On m’a recommandé ce cap isolé pour sa beauté et sa tranquillité. 

Ce qui ne m’empêchera pas d’entendre des bruits étranges toute la nuit. J’ai l’impression que les dunes aux alentours sont un repère nocturne pour les couples libertins (ils doivent êtres vraiment motivés pour sortir par un temps pareil). Sans compter les hiboux, le ressac, les grenouilles. De plus je me suis réhabitué au confort… rarement aurai-je aussi mal dormi. Je suis réveillé aux premières lueurs par le braillement des mouettes virevoltant au dessus des dizaines de pêcheurs au filet qui se sont assemblés à quelques mètres de ma tente : le spot regorge de poissons. 

Après quelques heures de marche supplémentaires, j’attrape un bus. Me voilà de retour à mon hôtel, éreinté. Je ne suis pas mécontent de retrouver mon beau matelas tout neuf. Finalement je me demande si j’ai vraiment l’âme d’un aventurier solitaire de l’extrême…

Florianopolis

 

Il est temps de rejoindre mon amie Paola à Curitiba (prononcez « Couritchiba »). Elle vient me chercher à la gare routière. Ca faisait longtemps qu’on ne m’avait pas attendu au sortir d’un bus ! Je tombe mal, elle est en plein chagrin d’amour. Elle vient tout juste de se séparer de son petit ami. C’est pas de bol, je suis censé loger chez lui. Car la famille de Paola habite à 5h de route dans la campagne, où elle tient une plantation de yerba maté bio (si vous voulez en commander, c’est un substitut au thé). Finalement elle se réconciliera avec lui pour les quelques jours de mon séjour, avant de rompre à nouveau le jour de mon départ… Si c’est pas une amie ça ! 

Entre spiritisme et Mãe de Santo, le Brésil est une terre de religions. Les références à Jésus y sont omniprésentes. C’est le seul intérêt touristique pour moi, car à part ça, Curitiba ressemble à s’y méprendre à une ville européenne. Je traine Paola dans une église évangélique copiée sur la bourse de Wall Street, la plus imposante et flamboyante de Curitiba : c’est bon signe ça veut dire que le pasteur est talentueux. Ce qui est impressionnant c’est qu’il y a plus de 5 messes par jour, alors que chez nous les prêtres ont du mal à remplir l’église même le soir de Noël. Ce qui est encore plus impressionnant, c’est de voir environ 500 fidèles rassemblés un lundi à 15h ! La session du jour : aide pour ceux qui ont des problèmes financiers. Ah ça tombe bien, mon compte en banque se vide un peu trop rapidement. 

Le plafond de la grande salle est orné d’une croix de néons fluos. Derrière la scène, trône une statue d’aigle devant un décor de montagnes, de lave, de nuages d’où s’échappe une main ouverte qui descend du ciel. A travers la cloison légèrement transparente, on aperçoit une fausse torche de tissus éclairés frétillants, style Statue de la Liberté. Ainsi que la devise de l’Église : « SACRIFICE POUR SES RÊVES ». Je remarque de nombreuses caméras de surveillance, sans doute pour illustrer le propos « le Seigneur voit tout ». 

Après quelques publicités sur grand écran – du type « si vous textez Jesus Christ au 53424, vous recevrez sur votre portable des conseils personnalisés pour vous guidez dans votre foi », dans lesquelles ont probablement été glissées quelques images subliminales, ça commence en musique. L’ambiance est festive, tout le monde clappe des mains en chantant. Puis le pasteur fait une entrée en fanfare. Un véritable leader charismatique. Il s’égosille un micro à la main. C’est un vrai show ! Rien à voir avec le sermon monotone des prêtres catholiques, plus efficace que le meilleur des somnifères. 

Pendant l’oraison divine, les gens lèvent les bras au ciel, paumes ouvertes et paupières closes. Certains parlent directement avec le Seigneur et marmonnent on ne sait trop quoi, dans un état de semi-transe. Une trentaine de volontaires en costard cravate assistent le pasteur, s’activent, parcourent les rangées, s’occupent de la distribution, quêtent, courent à droite à gauche. Bref, ils brassent du vent. Un seul aurait suffi. 

Paola me traduit le sermon, je n’en perds pas une goutte. Le pasteur s’enflamme pour de bon. Il crie, il chante, il pleure, il saute dans les rangs en bénissant des pratiquants. Son speech est une vrai envolée lyrique. Il chuchote deux ou trois phrases, pour mieux s’époumoner l’instant d’après. En fond sonore, une mélodie style Vangelis ajoute à l’ambiance dramatique surnaturelle. Ca commence rapidement à parler d’argent. 

- Prenez le plus gros billet que vous avez sur vous, et amenez le moi ! 

90% des fidèles s’exécutent. Dix minutes plus tard, il redemande des sous. Il faut glisser 100 reals (45€) dans une étoile en carton, pour que tous vos rêves se réalisent en 100 jours. 

- Plus vous donnez, plus vous recevrez. Ce n’est pas pour moi l’argent, c’est pour que vos voeux soient exaucés. 

Puis les paroissiens doivent brandir le livret où ils ont consigné leur buts et scotché les photos de leur famille, afin que le prêtre les bénisse. Il assure qu’il marche 100km par mois dans les rues de Curitiba pour amener les prières à Dieu, et qu’il a d’ailleurs mal aux pieds, mais ça vaut bien un petit sacrifice. Il prévient ensuite que tous les livrets seront prochainement collectés dans le but de les envoyer au Mont Sinaï, en Egypte. 

Pour une séance sur « comment résoudre vos difficultés financières », les gens se ruinent plutôt qu’autre chose. Ils donnent encore et encore, ils semblent complètement hypnotisés. Un homme est appelé à témoigner en exemple. Grâce aux sacrifices, ses affaires sont florissantes. Il vient d’ailleurs d’ouvrir un nouveau magasin. Il verse 5000 reals (plus de 2000€) par mois à la paroisse, et en plus il a reçu l’ordre de Dieu de léguer deux voitures. Le pigeon est applaudi ferveusement par l’assemblée. 

Mais que font-ils avec tout cet argent ? Nous ne tardons pas à avoir la réponse : une cathédrale gigantesque est en construction.
- Si vous voulez allez voir les travaux de la cathédrale, prenez ce gobelet d’eau minérale et venez jeudi prochain avec ici à 11h. Surtout ne le buvez pas avant. 

Ca tombe bien, j’ai une petite soif. 

Puis il est temps de « donner son sang ». Paola prend peur et veut s’enfuir le plus vite possible mais je la retiens, car je sens que le meilleur moment est à venir. On nous distribue une photo du pasteur et de sa femme. Puis les lumières s’éteignent, et tout le monde est invité à se rapprocher de l’estrade, légèrement baignée dans la lumière de la fausse torche. 

- Mon couple est un modèle de réussite et de bonheur. Si vous voulez être aussi heureux que nous, il faut penser : tout ce qui est arrivé a ce couple va m’arriver à moi aussi. 

Le pasteur et sa femme

Après un ultime speech exaltant, le manipulateur s’installe dans un fauteuil, tête baissée, pieds nus dans une bassine. Les croyants font la queue pour verser un gobelet de vin (le sang du Christ) sur ses pieds, tout en posant la photo de son couple sur sa nuque, et en énonçant la somme d’argent qu’ils comptent verser cette semaine. Il ne se prend pas pour la queue d’une cerise ce pasteur. Pendant ce temps un disciple prononce un prêche dans le plus pur style raëlien, avec des évocations de Moïse mêlées à du mysticisme exacerbé. Soudain la voix du disciple se modifie, elle se fait beaucoup plus grave et rauque. Un esprit a pris temporairement le pouvoir de son corps et s’exprime (Paola en est convaincue car elle se réclame de la religion spiritiste d’Allan Kardec). C’est l’apothéose. 

Paola ressort effrayée, je suis comblé. C’est encore mieux que d’aller au cinéma. Robert Hossein n’a qu’à bien se tenir !

Comments (4) juil 28 2010

Carte / Map – Ou suis-je maintenant ?

Posted: under Itinéraire / Itinerary.

Tour du monde

J’ai eu plusieurs remarques de lecteurs affirmant qu’ils ont du mal a me suivre dans le temps. Voici un petit rappel chronologique :
Paris-Istanbul a velo : 2 mois (départ mars 2009)
Ukraine : 5 jours
Russie : 1 mois
Mongolie : 1 mois
Chine : 1 mois
Thailande : 3 semaines
Cambodge : 1 mois
Laos : 1 mois
Thailande : 3 semaines de plus (Noel 2009)
Malaisie : 2 semaines
Singapour : 3 jours
Indonesie : 3 semaines
Argentine : 3 semaines
Chili : 3 semaines
Bolivie : 1 mois (mars 2010)
Paraguay : 3 jours
Brésil : 2 mois
J’ai en permanence a peu pres 1 mois d’avance sur le blog, le temps de preparer les textes.

Comments (18) juil 28 2010

Paraguay & Chutes d’Iguaçu

Posted: under Le carnet de route.

En route vers les chutes d’Iguaçu, je dois traverser le Paraguay. Depuis la Bolivie, ce sont 23 heures de paysages monotones à travers le Gran Chaco pour parvenir à la capitale. Ca commence par une sorte de savane boisée, ça finit par une pampa peuplée de vaches et de cocotiers. La nuit, on aperçoit des sortes de petites gerboises qui traversent la route en bondissant. La Trans-Chaco est une ligne droite infinie, ce qui n’empêche pas notre bus de la parcourir en slalom en zigzagant entre les nids de poule.

Le Paraguay me laisse un vilain arrière-goût dans la bouche. Après une fouille encore plus méticuleuse qu’à la frontière chinoise, la première image est celle de familles en haillons et de petits crèves-la-faim qui mendient à la sortie du poste-frontière, tandis que les douaniers affublés de montres en or reçoivent un discret bakchich pour nous laisser passer. Au début, je ne sais pas trop pourquoi. Mais je ne tarderai pas à le savoir. Car ce ne sera pas un, ni deux, ni même trois barrages policiers que nous aurons à subir jusqu’à Asunción, mais dix-huit ! Il s’avère rapidement qu’une passagère transporte une dizaine de valises pleines à craquer de vêtements griffés Adidas et Puma made in Bolivia. Les policiers semblent habitués car il ne leur faut pas plus d’une minute à chaque fois pour les repérer dans la soute. Contrebande de contrefaçons, ça va vous coûter cher ma petite dame ! Effectivement, mais il faut croire que ça rapporte gros. Car, à force d’arroser les soi-disants représentants de la loi à coups de dizaines de dollars, elle parvient miraculeusement à passer tous les contrôles. Pas un seul policier intègre dans le pays !

Lors de l’un de ces arrêts forcés, un spectacle insolite m’attire l’oeil : un homme dépèce un crocodile dans le bas-fossé. Intéressant. C’est l’arrivée ensuite à Asunción, de nuit. Je cherche un hôtel dans le centre ville, sous la pluie avec mon gros sac. Ce n’est pas très rassurant car nombreux sont les locaux qui m’ont mis en garde contre les dangers de la rue, mais je finis par trouver la pension la moins chère de la ville, sain et sauf. Les chambres sentent la cigarette et les murs sont moisis par endroits. Mon voisin ronfle et se racle la gorge toute la nuit. En fait je me rends rapidement compte que c’est un hôtel de passe - un repère de filles de joie, de couples adultères et de hippies sans le sou. C’est bien beau de vouloir voyager pendant deux ans, mais l’envers du médaillon c’est que je suis obligé de radiner à peu près sur tout. Parfois je suis pris d’une frénésie de dépense compulsive, je suis obligé de m’enfermer dans ma chambre et d’avaler la clé avant de la récupérer dans les toilettes quelques heures plus tard. Je plaisante, je n’en suis pas encore arrivé à ce point, rassurez-vous !

La capitale du Paraguay est grise et sans grand intérêt. Les touristes l’ont bien compris car ils se comptent sur les orteils du pied. Les bidonvilles se reflètent dans les vitres du grand palais présidentiel d’un blanc immaculé et des buildings flambants neufs du quartier d’affaires. Pourquoi tant d’inégalités ? Ce n’est pas la joie. D’ailleurs dans la rue, les gens paraissent tristes. Même les enfants ont perdu le sourire. Les hommes ont toujours l’air d’avoir une magouille sous le coude, ils n’inspirent pas confiance. J’essaie pourtant de ne pas m’arrêter sur la première impression et de voir un peu plus loin que le bout de mon nez. C’est vrai, tout n’est pas si noir. Je suis la vedette du bar-bistrot et les serveuses se battent pour me servir. Le mythe du grand blond qui rend les latinas folles devient enfin réalité. Je rejoins un bar dansant. A mon entrée, un groupe de filles se met à crier. Je me fais pincer les fesses sur la piste de danse. Tout ça est très intimidant, je ne reste pas longtemps. Si au Brésil c’est la même chose, ça va me plaire (en fait ça ne l’est pas, j’aurais peut-être du rester un peu plus au Paraguay !)

La Palais Présidentiel. Ça a l'air chouette comme ça mais méfiez-vous c'est trompeur ! Les favelas sont juste derrière...

Après 3 jours au Paraguay – dont un dimanche quasiment enfermé dans ma chambre pour cause de pluie torrentielle, et car le dimanche tout est fermé – je décide de fuir le pays le plus rapidement possible. J’attrape un bus pour Iguaçu. Je m’y sens bien car il est plein de Boliviens, mon pays de coeur. Mais ces derniers sont considérés comme des moins que rien par les locaux. A un énième poste contrôle, le policier s’égosille :

- Tous les Boliviens, dehors !

Eux seuls sont fouillés. A leur retour dans le bus, les Paraguyens montés en chemin - qui jusqu’ici se tenaient debout par manque de place – leur ont piqué tous leurs sièges. Les pauvres Boliviens n’osent même pas se plaindre. Ils sont habitués à un tel traitement. C’est révoltant. Ça me rappelle les gitans qui se faisaient insulter par les Roumains, quand on ne leur crachait pas dessus. Je rencontre deux Suédoises dont le bus en provenance du Pérou est resté bloqué 10h à la frontière paraguayenne car les douaniers ont découvert 9 passeurs boliviens qui convoyaient des capsules de cocaïne, l’estomac plein. Ils les ont mis à jour en scannant tous les passagers aux rayons X. D’accord il y a du trafic, et il y en aura toujours tant que des pays pauvres voisineront des pays moins pauvres, mais ce n’est pas une raison pour traiter tous les Boliviens comme du bétail.

Et je retrouve l’Argentine pour une troisième fois. C’est toujours un soulagement de revenir en terrain connu, et de plus dans un pays que l’on apprécie. Je me situe cette fois à la pointe nord-est du pays. Je ne pouvais pas faire l’impasse sur les formidables chutes d’Iguaçu. Suite aux abondantes pluies qui se sont abattues sur le Brésil ces dernières semaines, les chutes sont six fois plus puissantes qu’à l’habituelle. C’est grandiose. On raconte qu’en découvrant les chutes, Eleanor Roosevelt se serait écriée : « Pauvres Niagara ! » Suite à une grande sècheresse en je-ne-sais-plus-trop-quelle année, on a installé une passerelle juste en haut des chutes, qui offre une vue plongeante spectaculaire sur la fameuse Gorge du Diable. Des trombes d’eau s’écrasent dans un grondement de tonnerre permanent, en projetant des geysers de bruines dans les cieux. Malheureusement, il y a tellement de vapeur que je n’arrive pas bien à distinguer le Décolleté du Diable ni la Poitrine du Diable. Mais l’ensemble est divin. Des bouquets de perruches vertes s’envolent de lianes, le temps de quelques loopings autour de l’arc-en-ciel qui enjambe les chutes. On a l’impression d’être revenu en des temps originels. Les Argentins ne s’y sont pas trompés en baptisant certaines chutes Adam et Ève.

Dans le dortoir de mon hostel, le destin a placé deux petits trafiquants argentins qui n’ont cure des chutes d’eau. Non, ils sont là pour arrondir leur fin de mai. Ils me proposent un pacte : ils me font visiter Ciudad del Este, du côté paraguayen de la tri-frontière ; et en échange je les aide à faire passer leur marchandise en Argentine, car la valeur d’importation de biens par personne est limitée. Je n’ai aucune envie de retourner au Paraguay, même l’espace d’une journée. Mais tout grand aventurier qui se respecte ne peut se refuser la visite de la capitale mondiale de la corruption.

Départ au petit matin en Renault 19 tunée, qui cale à chaque feu rouge et racle chaque dos d’âne, mais je me garde bien de rire tout haut. J’ai un petit coup de stress lorsqu’à moins d’un kilomètre de la frontière l’un de nos truands amateurs se roule un énorme joint de marijuana. Heureusement, tout est prévu, et le nuage de bonne senteur digne d’un coffee-shop batave est anéanti à 20m du douanier à grands coups de vaporisateur fraîcheur WC. Et ils avaient raison : Ciudad del Este vaut vraiment le détour. On y trouve de tout, à des prix défiant toute concurrence. Les magasins font la belle part à l’électronique. Mais on peut également y acheter des parfums à moitié prix, des armes de contrebande, des œuvres d’art recélées, des diamants de sang, des jets privés et même paraît-il des êtres humains. D’ailleurs personne ne sait trop bien d’où vient tout ça. Il n’y a pas de port à Ciudad del Este. Mais l’ombre de la mafia plane sur le gigantesque flux de marchandises qui surfe sur le globe. Pot-de-vin par ci, magouille de grande ampleur par là, et au final des containers non déclarés à la provenance douteuse échouent on ne sait trop comment à Ciudad del Este. Le gouvernement paraguayen - que l’on imagine facilement corrompu jusqu’au bulbe rachidien - a facilité les choses en détaxant tous les produits.

Toute la journée, j’accompagne les deux compères à travers les ruelles animées. Ils sont à la recherche de lampes xénon pour automobiles qu’ íls revendent avec une jolie petite plus-value à Cordoba en Argentine. Les vendeurs de babioles chinoises en tous genres – tout le monde veut sa part du gâteau, eux n’ont que les miettes - interpellent le touriste que je suis. Cette fois je ne suis pas le seul : on croise des Chinois, des Coréens du Nord, des Arabes du Moyen-Orient, des Russes, etc. Un individu louche me propose de la « coca del Diego » – comprenez la cocaïne de Maradona. Il n’a pas grand chose à craindre des policiers locaux, ils sont invisibles. Ce sont des mercenaires armés de fusils a pompe qui gardent les boutiques. Sur l’insistance de mes 2 nouveaux amis argentins, très marseillais concernant l’insécurité au Brésil, je finis par craquer pour une petite matraque électrique de défense, qui délivre une bonne décharge tétanisante au contact des électrodes. Je le teste sur ma fesse le temps d’un petit coup de jus, et j’ai tôt fait de le regretter. Une minute ininterrompue d’impulsions devrait pouvoir calmer l’inconscient qui aurait l’audace de m’arracher mon appareil photo.

Bien armé, je me décide à rejoindre Zé et la Cité de Dieu. En fait, le Brésil n’est pas si dangereux. Pas plus que beaucoup d’autres pays. Il faut juste éviter de se ballader de nuit ou autour des favelas. Ce sont surtout les journaux télévisés qui font peur à tout le monde : le sensationnalisme, c’est vendeur. Cependant, j’ai l’avantage d’avoir grandi dans le 9.3 et de posséder une espèce de 6ème sens du danger. Je suis très méfiant, je pressens les situations qui pourraient m’attirer des ennuis. Le second avantage (il ne doit pas y en avoir beaucoup d’autres) c’est que je suis à l’aise dans les villes et les capitales, ce qui est bien pratique.

Adieu Argentine, elle va me manquer. Adieu Paraguay, lui un petit peu moins !  Je rencontre d’autres voyageurs qui m’assurent que j’ai visité les deux pires endroits du pays : Asunción et Ciudad del Este. Que le reste est fabuleux… Trop tard. Me voila dans le bus en direction de Florianópolis, dans ce Brésil que j’attends avec impatience et qui sera la plus longue étape de mon voyage (plus de 2 mois). Un pays de joie, de couleurs, de rythme ! Explosivo ! Vibrante !

Comments (7) juil 07 2010

Bolivie part. 2 – Voyance, caïmans et diminutifs

Posted: under Le carnet de route.

Je décide d’aller faire un petit tour dans la région du Beni, au nord du pays, composée de forêts tropicales humides. La route qui descend de l’Altiplano vers l’Amazonie est de loin la plus dangereuse de ma vie. Ce n’est pas la fameuse « route de la mort » qui tue chaque année quelques centaines de personnes (une bonne occasion pour les agences de La Paz d’escroquer les touristes en mal d’aventure), mais ça y ressemble. Il y a juste la place pour un bus. J’ai choisi sans le savoir le cote ravin, ce qui me procure une bonne dose d’adrénaline. Il n’y a pas d’asphalte bien sur – une hérésie en Bolivie, c’est un simple chemin de terre sans aucune protection le long du précipice. Toutes les minutes, l’autocar croise un poids-lourd. C’est ric-rac, les roues frôlent un abîme de 300m qui tombe à pic. Une petite poussée de camion et nous dévalons sans préavis. Ca faisait longtemps que je n’avais pas eu tant de frayeurs (peut-être depuis l’épisode du loup en Bulgarie). Sans compter les glissements de terrain, les chutes de pierres et les endroits où une partie de la route a déjà rejoint le torrent au fond de la vallée. Et puis les cinq pannes moteur d’affilée. Je me demande ce que ce doit être par temps de pluie. Je l’apprendrai au retour. Nous regrimperons les Andes sur la même route, cette fois une piste de boue, en plein brouillard et de nuit. Heureusement dans le noir on ne voit pas le fond, ça empêche de stresser…

Pêche du piranha avant dégustation

L’arrivée dans l’Amazonie est une surprise. J’étais loin de savoir que la Bolivie possédait tant de jungle. La population est typique de ce genre d’endroit : les hommes dont la sueur colle à la peau, aux mains trapues forgées par le travail de la terre ; les femmes bardées de bordées de marmots, la bouée autour du ventre qui ne les quitte plus depuis la première grossesse, trainant leur progéniture à travers la poussière des ruelles sous la chaleur moite. C’est incroyable, c’est comme si je m’étais téléporté en Asie du Sud-Est. Certes, il manque les moines en robe safran, les rizières et les buffles. Mais ce sont les mêmes ruelles de terre, les mêmes motos chinoises, les mêmes bicoques en bois, les mêmes petites épiceries, la même pauvreté, la même végétation luxuriante, les mêmes rivières couleur boue. Les visages me rappellent le faciès indonésien. Pour ceux qui doutent encore que les Amérindiens venaient d’Asie, venez faire un petit tour en Amazonie.

A Rurrenabaque, accompagné d’Andrew (un anglais) et de Greta (une américaine) nous optons pour le tour le plus populaire : 3 jours dans la pampa. Nous nous promenons en barque sur les bras de rivière - qui font partie du réseau hydrographique de l’Amazone – à la recherche d’animaux. La faune est à la fête : singes de toutes les couleurs, paresseux, capybaras, tortues, perruches, éperviers, hérons, toucans, cormorans, hoccos, et toutes sortes de bébêtes que je serais bien incapable de nommer. Sans compter les insectes, serpents et poissons. Nous partons en expédition nocturne observer les yeux jaunes des caïmans qui brillent dans le noir. Nous nageons avec les botos – ou dauphins roses - dans l’eau couleur thé des marigots. Nous partons à la recherche de l’anaconda dans les hautes herbes de la pampa au lever du soleil. Et nous pêchons des piranhas à la viande rouge. Ca mord à mort. Les cours de pêche de Yann durant notre épopée européenne me sont bien utiles.

Si vous voulez passer des vacances dépaysantes pour pas cher, choisissez la Bolivie.Quand je vais au restaurant, l’almuerzo coûte 70 cents et je n’arrive jamais à le finir. Le coiffeur me revient à 1€, et un voyage de 7h de bus à 2€… On voit beaucoup de jeunes Israéliens qui viennent pour voyager en mode économique. Beaucoup d’Anglais qui viennent pour sniffer de la cocaïne. Et beaucoup de Français aussi, car la Bolivie (comme la Mongolie et le Laos) réunit toutes les conditions pour leur plaire : une culture ancienne menacée mais encore fortement ancrée, des peuples indigènes démunis qui furent longtemps opprimés, des petits prix, des vendeurs qui n’essaient pas de vous escroquer à chaque coin de rue, et des paysages à couper le souffle.

De retour à La Paz, je vais faire un petit tour au marché des sorcières. De vieilles femmes y vendent de curieuses choses – poudres magiques, cactus enthéogènes, animaux séchés – destinés aux rituels aymaras et aux offrandes à la Pachamama, la Terre-Mère. Le clou du spectacle est le foetus de lama, sacrifié notamment pour être enterré sur le site avant la construction d’une maison. J’en aurais bien ramené un pour mettre sur ma cheminée, mais c’est interdit à l’exportation (en plus j’aurais peur de me faire agresser par un troupeau de lamas pro-life). Des yatiris attendent les patients devant leur feu de bois. Ce sont les équivalents locaux des marabouts de Saint-Denis. Ils peuvent tout faire : guérir, lancer des sortilèges, rapporter l’être aimé « comme un chien derrière son maitre », retrouver un objet perdu, et même réaliser un test de grossesse instantané à l’aveugle. Un sorcier réchauffe quelque chose au dessus du feu dans une casserole. Je m’approche. A l’intérieur, une casquette de baseball ainsi qu’un crucifix. Fichtre, il est sûrement en train de lancer un sortilège ! Je me jette au feu pour une divination par feuille de coca. J’avais déjà tenté la taromancie en Roumanie mais ça n’avait rien donné.

Cholita transportant son bébé dans l'aguayo

Un corpulent indien à chapeau me fait asseoir sur un minuscule tabouret. Sur le sol est étendu devant lui le tissu traditionnel à rayures – un aguayo fushia, bleu et vert – sur lequel il répand quelques gouttes d’alcool à bruler bon marché. Le voyant récite quelques incantations dans lequel je relève le nom de Pachamama, puis jette une poignée de feuilles de coca sur l’étoffe. Selon leur position, il prétend pouvoir prédire mon avenir. Voici ce qu’il me dit :

  • La santé : tu es souvent fatigué, paresseux, somnolent. Tantôt ça va, tantôt ça ne va pas. Tu es souvent de mauvaise humeur et tu as des migraines.
  • Le travail : tu es rongé par la jalousie de ceux qui réussissent mieux que toi. Tu souhaites le malheur à ceux qui t’entourent. Ta carrière, ca va aller comme ci comme ça mais sans être exceptionnel.
  • Les finances : tu pourras survivre, mais tu ne seras jamais riche. L’argent sera dépensé plus vite qu’il ne sera gagné.
  • L’amour : il y aura des femmes, mais aucune relation sérieuse. Par le passé tu as laissé échapper ta femme. Il y en aura une autre, mais il n’y  aura pas d’entente suffisante. Pour parvenir au mariage, il va falloir supprimer ta malchance, sinon les femmes te laisseront à chaque fois tomber.

- La malédiction te colle à la peau, poursuit-il, et cela va continuer. Il n’y a pas beaucoup de solutions, mais je peux te proposer un « lavage de malchance ». C’est un rituel qui dure environ deux heures, un nettoyage spirituel qui pourra influer sur le cours des évènements.
- Ah, et combien ça coûte de changer de fortune ?
- 400 bolivianos [45€, beaucoup d'argent en Bolivie]. Mais ta chance va revenir. Tu vas te sentir en pleine forme, plein de puissance. L’argent va pleuvoir. Les femmes vont se jeter à tes pieds.
- Je vais y réfléchir.

Il est temps de quitter cette ville de charlatans. Après la traversée de l’Altiplano, ses champs de quinoa et ses élevages de lamas, je retrouve des températures un peu plus accommodantes dans la région de Cochabamba. J’y fais un peu de CouchSurfing (un site internet dédié aux voyageurs) dans le but de me faire des amis, le moyen le plus sûr de rencontrer des locaux sympathiques et ouverts d’esprit. Bon tant qu’a faire autant rencontrer des filles. Silvia m’emmène voir la statue du Christ la plus haute du monde (elle dépasse de 6m celle de Corcovado à Rio). Paola la chanteuse d’opéra m’ammène à un récital de musique classique dans une église. Et Lilian me traîne à la foire internationale, où j’assiste au concert de mon groupe bolivien préféré, les Kjarkas – les authentiques compositeurs de la lambada. Une petite chanson d’eux ici. Mes amies m’aident à comprendre les subtilités de l’espagnol en Bolivie, qui abonde en diminutifs. Par exemple, je suis un « gringito », un petit gringo. Autre exemple, « ahorita », le diminutif de « ahora », qui veut dire « maintenant » : difficile d’en comprendre le sens. Et encore plus ahurissant : « largito el rio » : « il est large le petit fleuve » ou quelque chose dans le genre. Je vous raconte tout cela au cas où vous auriez quelque intérêt linguistique dans la langue de Cervantès.

Après avoir parcouru le plus grand marché d’Amérique du Sud, la Cancha, je me rends sur la place principale de Cochabamba. Un humoriste de rue m’alpague devant son public, car je fais trois têtes de plus que les spectateurs et je suis sensiblement différent.
- D’où viens-tu ?
- De France.
- Ah la France ! Le pays de l’amour ! Paaaaris ! Là-bas tout le monde est beau, tout le monde est romantique ! Même quand ils parlent, « droulala bitou kreuleuleu… » (tentative d’imitation) c’est comme un poème ! Ce n’est pas comme nous autres pauvres petits Boliviens qui sommes tout difformes et marchons comme des canards !

Rires de l’assemblée. Je rejoins le groupe suivant : un bonimenteur vante son remède miracle couleur ortie qui guérit d’à peu près tout. Il vise principalement les cholitas qui souffrent pour la plupart à la fois d’obèsite et de manque d’éducation, en les abreuvant de termes anatomiques savants. Elles boivent ses paroles. De l’autre côté de la fontaine, place à la politique. A chaque moment de la journée, une vingtaine d’hommes débattent. Les beaux parleurs ont la parole. Ca tourne toujours un peu autour des mêmes thèmes : les ouvriers exploités par les capitalistes, la corruption du gouvernement, etc.

Christ de Cochabamba

Christ de Cochabamba

Et je passe sous silence un séjour à Samaipata, fief des écologistes, en compagnie de hippies argentins et chiliens qui confectionnent des boucles d’oreille et des pipes à marijuana, et où se trouve une grosse roche sacrée millènaire gravée d’idéogrammes utilisée pour les sacrifices humains. La prospère Santa Cruz, la capitale économique du pays, sera ma dernière étape bolivienne. La ville ressemble comme deux gouttes d’eau à la bruyante Medan de Sumatra. Place au profit en premier lieu. Je n’ai pas vraiment envie de m’éterniser. J’achète un ticket de bus pour le Paraguay.

Mes amis, la Bolivie quel pays ! L’un des points d’orgue de mon voyage, à visiter absolument.

Comments (14) juin 18 2010

Bolivie part. 1 – Accro a la feuille de coca

Posted: under Le carnet de route.

Tout d’abord voici deux chansons pour vous mettre dans l’ambiance bolivienne :

http://www.youtube.com/watch?v=D7AlUDP9lqs

http://www.youtube.com/watch?v=FY3pcIpgStg&feature=related

Visiter la Bolivie est une aventure à part entière. Les pays qui n’ont pas encore entièrement succombé à l’occidentalisation sont toujours les plus intéressants car ils offrent un spectacle différent. Dans le bureau des douaniers, où flotte le drapeau Qulla Suyu, des calendriers de pin-ups presque nues recouvrent les murs. Ce n’est pas à Singapour qu’on verrait ça. Je me retrouve d’emblée au milieu d’un véritable capharnaum. Les trottoirs sont assaillis de vendeuses  de rue. A la gare routière je redécouvre les vieux bus déglingués et les rabatteurs qui me tirent par les coudes. Ce n’est que du bonheur. Mais l’originalité a un prix. Premier jour en Bolivie, première intoxication alimentaire. Et à Tupiza, impossible de retirer de l’argent. Le distributeur le plus proche est à 8h de route. Et quelle route ! Le réseau routier est en triste état. Chaque véhicule soulève des nuages de poussière, quand il ne faut pas traverser des torrents. Les fonds destinés à la confection des voies sont rognés par les élus corrompus. Et quand par chance les travaux commencent, c’est pour déverser 5mm d’asphalte liquide sur de la terre mal tassée, et elles sont à refaire chaque année.

Si les cantonniers sont au chômage technique, que dire des peintres en bâtiment : c’est un métier qui n’existe pas en Bolivie. La couleur brique est très prisée. Toutes les maisons semblent donc en perpétuels travaux. Le dernier étage est commencé mais n’est jamais fini : on le garde en option en prévision de temps meilleurs. Des plaques de tôle de fer ondulées servent de toiture, maintenues par des cailloux pour éviter qu’elles s’envolent. Pas de façades multicolores donc, mais je suis frappé par la multitude de slogans électoraux taggés sur les murs. La politique est la principale passion des Boliviens. Le pays sort tout juste d’une élection présidentielle, qui a vu le renouvellement de mandat du héros national Evo Morales, le premier à apporter un peu de stabilité politique après plus de 200 changements de gouvernement et coups d’Etat en 175 ans (encore pire que la Thaïlande).

Feuilles de coca

Les effets de l’altitude commencent à se faire sentir alors que je rejoins l’Altiplano bolivien et en particulier la ville de Potosí, l’une des plus hautes du monde à 4070m d’altitude. Rien que de grimper l’escalier de mon auberge et je suis hors d’haleine comme un vieux fumeur qui vient de courir un marathon. Il me faut un peu d’aide extérieure. Au marché, je prends un maté de coca. Ca réchauffe et c’est plutôt bon. Puis je m’achète un sac de 500g de feuilles de coca et commence la mastication. En fait il s’agit davantage de macération. Ce que je prenais jusqu’ici pour une malformation génétique de la joue particulièrement fréquente chez l’homme bolivien – se revèle être la boule de feuilles qui libère lentement son suc par l’effet de la salive. On peut également acheter une espèce de craie, un catalyseur à base de cendres qui va augmenter l’effet : lutte contre les maux de l’altitude, lutte contre le froid, la fatigue et la faim. Pas contre la turista qui n’échappe à aucun visiteur étranger malheureusement…

Pas de quoi fouetter un lama néanmoins. L’effet de la feuille de coca reste très subtil. C’est à peine si je ressens un léger mieux-être. L’ingrédient actif est libéré si lentement qu’il faudrait en avaler des kilos en un temps record pour prétendre se droguer. « La feuille de coca n’est pas de la cocaïne, elle n’est pas nocive pour la santé, elle n’engendre pas de perturbations psychiques ni de dépendance », dixit Evo. Et je dirais même plus, elle possède d’abondantes vertus thérapeutiques. L’ami d’Hugo Chávez – ancien cocalero – a réhabilité l’usage traditionnel de la plante sacrée de la culture andine, au grand dam des États-Unis qui souhaitent éradiquer la culture de la coca en Amérique Latine. Par chez nous la possession de feuilles de coca reste un délit. Militons pour la legalisation de la feuille de coca !

Un voyage en Amérique du Sud ne s’entreprend pas sans la rencontre de mineurs à l’instar du Che lors de son voyage initiatique. La Bolivie a été plutôt gâtée par la nature question ressources naturelles. Et le principal intérêt de Potosi ce sont les mines. La ville est surplombée du Cerro Rico : une montagne sacrée dégoulinante de minerais d’argent. C’est le plus grand filon de tous les temps : l’exploitation dure depuis 1545 et se poursuit encore de nos jours ! Apparemment il n’en reste plus beaucoup mais des milliers de mineurs continuent de s’activer tels des lemmings dans les dédales souterrains de la colline. L’argent de Potosí fut la principale source de richesse de l’Espagne coloniale durant des siècles. Notre guide nous fournit une combinaison, un casque, une frontale et des bottes, et nous partons dans les tréfonds à la recherche des mineurs perdus qui travaillent encore au piolet, à la dynamite et transportent le minerai en chariot sur des rails. Facile de se perdre au coeur d’une telle fourmilière. Ici ni coups de grisou ni tremblements de terre. Le risque ce sont plutôt les effondrements du fait de l’abondance de tunnels creusés depuis des siècles qui partent dans tous les sens. On compte 600 entrées de galeries.

Après avoir pataugé dans la boue pendant des kilomètres, sans oublier une petite offrande de passage au dieu des mineurs, nous rejoignons l’équipe de Pancho, 54 ans, la bedaine. Mineur depuis ses 18 ans, c’est un vétéran dans le métier. Il a obtenu une concession dans la mine. Il paye une taxe au gouvernement et revend le minerai au plus offrant. C’est donc un entrepreneur, et il n’est pas exploité. Ce n’est toutefois pas un boulot de glandeur devant un ordinateur avec internet. Il enchaine des journées de 24h non-stop sous terre, sans manger et en se requinquant seulement grâce aux feuilles de coca et à un mélange sucre-alcool à 96°. Il a vu beaucoup de ses collègues tomber par la silicose. Il nous livre le secret de sa longévité exceptionnelle : à la sortie de la mine, boire un litre de lait pour se purifier les poumons et bien manger. Nous les touristes, à la sortie de la mine, nous ne trouvons rien de plus amusant que de faire exploser un peu de nitroglycérine. Ca déménage ! Amis braqueurs de fourgons blindés, courez faire votre shopping en Bolivie : le bâton de dynamite est à 1€50 en vente libre, même aux mineurs (petit jeu de mot).

Une cholita

Les feuilles de coca, les mines… Mais quel est donc le troisième élément qui complète la trilogie sacrée bolivienne ? C’est la cholita. Le style de la femme indienne qui résiste contre vents et marées à l’envahissement de la mode vestimentaire occidentale. C’est un style qui a la cote. J’estime qu’au moins 90% des femmes boliviennes sont des cholitas. S’il vous prenait l’envie pressante de vous « choliser », il vous faudrait :
- un chapeau melon trop petit que l’on porte bien haut et de travers
- plusieurs épaisseurs de vêtements colorés
- une jupe plissée bouffante
- deux longues tresses noires descendant jusqu’aux fesses dont les extrémités sont fixées ensemble et sur lesquelles pendouillent des bouts de laine
- une couverture type inca (aguayo) sur le dos avec un mioche à l’intérieur
- et le principal : pas de culotte. Pour avoir monté les marches d’escalier du bus derrière une cholita d’un certain poids et d’un certain age, je confirme le fait. Cette expérience renversante m’a donné des hauts-le-cœur pendant trois jours.

Quel intérêt donc de boycotter le sous-vêtement ? Ce n’est ni comme les féministes pour militer contre les standards de la mode, ni comme les Ecossais en kilt par tradition, mais par pure commodité. C’est plus pratique pour faire ses besoins. On s’accroupit dans l’herbe ou au beau milieu de la rue, et hop, c’est expédié. La jupe sert a l’occasion de papier-toilette. En revanche, je n’ai toujours pas réussi à élucider la question qui m’a trotté dans la tête durant la totalité de mon séjour bolivien : comment font les cholitas pour contenir leurs pertes menstruelles ? (car il va sans dire que Tampax ne vend pas plus de mille échantillons par an dans le pays). Mystère ! Il y a également des combats de catch de cholitas, j’ai raté ça mais ça doit valoir le détour.

Un incontournable de la Bolivie reste le Salar d’Uyuni, un immense désert de sel. J’effectue l’excursion touristique classique de trois jours en jeep, en groupe. C’est le moyen le plus pratique pour apprécier la multitude  de paysages enchantés qui ornent la région. Première image de rêve : un océan de sel à perte de vue, aussi blanc qu’une cuisse de bonne-soeur, aussi plat que la fiancée de Popeye. En son sein, un îlot à la dérive couvert de cactus semble un hérisson égaré dans l’immensité immaculée. Le Sud Lipez, qui borde l’Atacama et le Chili, offre quant à lui son lot de lagunes aux couleurs improbables : rouges, vertes, blanches… Des alpagas et leurs cousines vigognes broutent ce qu’ils peuvent dans ces paysages infiniment hostiles des hauts plateaux andins. Nous dormons à 4500m d’altitude dans un hôtel de sel. Et puis repartons au petit matin, a -15°C, pour avaler des kilomètres et des kilomètres, admirer des déserts tout droit sortis d’une toile de Dali, patauger dans des sources chaudes offertes gratuitement par la Pachamama, humer des geysers de vapeur et se repaitre de la vision de vieux volcans éteints. C’est joli. Un jour je reviendrai traverser le Salar à quatre pattes.

Et puis, en compagnie d’un sympathique couple d’Australiens rencontrés pendant le tour, après une nuit de bus mouvementée – Dieu sait la combientième depuis le début de mon voyage – durant laquelle je fais la connaissance de mon voisin, un chauffeur routier moustachu qui transporte des semi-remorques remplis d’argent pur jusqu’au Chili, nous nous rendons à La Paz. A travers les brumes matinales dopées par la pollution, la ville nous apparaît en un éclair depuis les hauteurs d’El Alto. La plus haute capitale du monde s’étend dans une cuvette couronnée de massifs enneigés, une vision irréelle de millions de petites habitations agrippées à flanc de colline. La route serpente ensuite pour s’immiscer au milieu de ce gargouillement perpétuel. La Paz me fait bonne impression d’emblée. Je pense que pour saisir l’essence d’un pays il faut comprendre sa capitale. Et on ne peut vraiment aimer un pays sans aimer sa capitale (le débat est lance).

Le Salar d'Uyuni

La paisible auberge que je dégote est lovée au coeur du quartier artisan. Je me promène au hasard des ruelles, slalomant entre les cireurs de chaussures et des passants drapés de tissus découpés dans des arcs-en-ciel. C’est un spectacle permanent. Au marché, on peut acheter le plus gros coq que jai jamais vu – sûrement gavé aux hormones. On y trouve également des breuvages aphrodisiaques et des fruits qui n’existent pas. Je me repais de mangues. L’avantage c’est que je peux enfin converser avec les vendeurs, me renseigner sur tel ou tel condiment, placer une petite blague, etc. L’inconvénient c’est que pour une raison obscure les Boliviens détestent être pris en photo. Les cholitas se réfugient derrière leur chapeau melon.

Alors que je  marche sur le trottoir avec des amis, je suis victime d’une tentative d’arnaque au verre brisé. Un vieil homme me heurte par mégarde. Son paquet de vitres emballées de papier kraft tombe sur le trottoir dans un bruit de verre brisé. Il feint l’affliction, puis me suit en menaçant d’appeler la police dans l’attente évidente d’un dédommagement. Seulement je vérifie le paquet, et le verre est brisé en mille morceaux. Impossible que ça soit la première chute. De plus, qui transporte du verre à minuit dans la rue ? Je dévoile la supercherie, bien imaginée il faut l’avouer. N’allez pas croire que le centre ville de La Paz est dangereux, au contraire c’est plutôt paisible, même de nuit.

La suite dans deux semaines.

Comments (11) juin 04 2010

Matos pour un tour du monde

Posted: under Préparatifs / matériel.

Bon vous devez vous demander ce que je traîne dans mes bagages pendant 2 ans. Je vais lister tout ça, ça pourra toujours être utile pour préparer votre prochain voyage !

  • sac Lafuma 60+10 (ça suffit, j’ai même pas de petit sac à dos)
  • tente Decathlon T2 Ultralight Pro (elle est géniale, je l’adore)
  • sac de couchage Valandré Mirage 3/4L duvet d’oie (je l’adore aussi)
  • tapis de sol
  • appareil photo Nikon D60 + 18-55mm + 55-200mm + filtre CPL + filtre UV + extra batterie + sacoche
  • trépied Gorillapod SLR (je m’en sers rarement)
  • appareil à ultra-sons anti-chiens Dazzer II (ça marche pour 75% des chiens et ça m’amuse drôlement)
  • 1 clé USB
  • 1 pull-over
  • 1 anorak en Gore-Tex (mais que j’ai eu le malheur de mettre à la machine)
  • 4 ou 5 t-shirts ou chemises
  • 1 paire de jeans
  • 1 pantalon d’aventure qui se transforme en short
  • 1 bermuda
  • short de bain
  • 1 serviette de bain ultra-légère
  • 1 paire de basket (qui font chaussures de ville ou randonnée)
  • 1 paire de tongues
  • environ 5 paires de chaussettes
  • 4 caleçons
  • 1 couverture de la Malaysian Airlines
  • 1 petit oreiller d’une compagnie de bus argentine
  • 1 téléphone portable
  • 1 petit lexique en images G’palémo du Routard (très utile pour se faire comprendre en Chine)
  • 1 photo de famille
  • 1 carte Visa et 1 carte Mastercard (avec ça je m’en sors partout)
  • 1 fausse carte d’étudiant (faite à Bangkok, pratique pour avoir des réductions)
  • 1 certificat de vaccination
  • 1 permis de conduire international (qui ne m’a pas encore servi)
  • nécessaire de toilette (sans oublier la lotion anti-moustique)
  • kit de survie (inutile)
  • trousse à pharmacie (blindée de médicaments en tout genre, les plus utiles restant de loin le paracétamol et la Ciprofloxacine – antibiotique miracle pour les intoxications alimentaires)
  • 1 moustiquaire (je ne m’en suis servi qu’une seule fois)
  • 1 briquet
  • 1 couteau
  • 1 casserole en aluminium
  • 1 cuillère
  • 1 frontale
  • 1 krama khmer à damiers (qui me sert d’ écharpe, de couvre-chef, de cache-yeux, de couverture légère et de sarong – pratique pour prendre sa douche au milieu du village)
  • 1 paire de lunettes de vue (j’ai perdu la deuxième au bord du Danube)
  • 1 paire de lunettes de soleil
  • papier + stylo
  • 1 bouquin en français que j’échange fréquemment
  • et ma dernière acquisition : 1 bonnet péruvien

Arrêtez de tout acheter en France, on trouve de tout et c’est moins cher à l’étranger :) Et je confirme, on peut faire le tour du monde et beaucoup d’aventure sans chaussures de randonnée !

Comments (8) mai 26 2010

Chili part. 2 – Entre Valparaiso et l’Atacama

Posted: under Le carnet de route.

C’est bon, j’ai eu ma dose de tremblements de terre. Je mets le cap sur la capitale. En voyage, je peux adopter différents modes : solitaire ou sociable, citadin ou bucolique, joyeux ou ronchon, flemmard ou infatigable, touriste ou aventurier, fêtard ou couche-tôt. Par exemple après trois jours de camping en solo l’animation d’une grande ville me manque. A Santiago, je me sens donc de faire le plein de vie sociale. Après les désastres de Concepción, j’ai besoin de me changer les idées. Je pars faire la fête dans le quartier latin local, Bellavista. Et rencontre une flopée de jeunes Chiliens noctambules, qui contrairement à leur réputation ne sont pas plus introvertis que vous et moi : Sindy, Nelson, Francisca, Natalia, Karen, etc. Si bien qu’en cinq jours dans la capitale je ne visite quasiment rien. Je m’autorise toutefois une petite ballade en haut d’une colline afin d’admirer une vue panoramique sur cette grosse métropole. De toute manière, tous mes nouveaux amis me le confirment : à Santiago, il n’y rien à voir ! Par contre il y a à boire, et les lampées de pisco descendent dru. Le pisquoi ? Le pisco, la boisson nationale, une sorte de vodka à base de raisin, qui en contrepartie d’alléger mon porte-monnaie m’aide à me dechaîner sur les dancefloors.

Dans mon hostal, je rencontre un Taiwannais qui déprime. Il est en plein tour du monde, mais au bout de deux mois la solitude lui pèse. Il s’est fait volé son sac à dos à Rio de Janeiro après une attaque à l’encre (on te jette de l’encre ou de la crème fouettée sur tes vêtements apparemment par inadvertance, on te propose de te nettoyer, tu poses ton sac à terre et ce dernier s’évapore en un éclair grâce à l’aide d’un complice). Il a du mal à se faire des amis et pense à rentrer chez lui. S’il est parti à l’origine, c’est pour se changer les idées après la mort de la plupart des membres de sa famille. Je lui conseille de ne pas continuer à voyager s’il n’y prend pas de plaisir et n’a plus de motivation. Problème : il a acheté à l’avance tous ses billets d’avion, nominatifs et inchangeables, et il hésite à perdre toute une petite fortune. Petit message pour ceux qui pensent que se la couler douce pendant deux ans autour du monde sans rentrer chez soi est un jeu d’enfant. Enfin moi ça va, tout baigne, je n’ai toujours pas envie de rentrer !

A Santiago, j’ai également l’honneur de recevoir mon premier faux billet, directement des mains du distributeur automatique de la principale banque du pays. Une honte ! C’est la caissière du supermarché qui se rend compte de l’absence d’hologramme. Je suis bien embarrassé. Que faire ? Je décide d’être honnête, une fois n’est pas coutume. Par chance, je me trouve avec l’ex-petite amie de mon copain Raphaël, Carolina (merci d’ailleurs à tous ceux qui me fournissent des contacts un peu partout sur Terre). Elle m’aide dans les démarches. Nous allons voir la police. Tout ça pour nous rendre compte qu’échanger un faux billet contre un vrai, c’est tout un tralala bureaucratique.

1/ Retrouver le ticket de caisse prouvant mon achat au supermarché 10 minutes après être sorti de la banque
2/ Aller au supermarché demander une lettre de la caissière
3/ Me présenter avec le reçu du DAB au commissariat pour enregistrer ma déposition (je n’ai pas mon passeport sur moi)
4/ Aller à la banque le lendemain (on est dimanche et j’ai prévu de quitter la ville le lundi) faire une requête
5/ Attendre plusieurs jours ou semaines avant que ma demande ne soit traitée
6/ Aller ensuite à la banque principale échanger mon billet

Et encore j’imagine que bien d’autres embûches viendraient se mettre en travers de ma quête. Moralité : on m’incite à jouer les faux-monnayeurs. Comme il est bien fait, je n’ai aucun mal à le refourguer incognito au premier commerce venu. Oui c’est un crime, mais ils l’ont bien cherché.

Les portes de Valparaiso

Portes de Valparaiso

S’il y une ville au Chili qu’il ne faut pas rater, c’est bien Valparaíso. Aussi mythique (ou presque) que Carthage, Venise ou Samarcande, c’est le port où j’aurais rêvé d’accoster après mon mois et demi de Pacifique. Le destin en a décidé autrement et je débarque en bus à la gare routière – ce qui est un peu moins exotique. Les bas-fonds de Valparaíso regorgent de chiens ambulants et dégagent des relents de pisse et de pollution. C’est à partir du moment où l’on part à l’assaut des collines, à pied ou dans de vieux funiculaires centenaires, que l’impression se fait meilleure. On se retrouve au coeur d’un bouillonnement artistique, qui rappelle Berlin ou Buenos Aires. C’est une ville d’apprentis Picasso, et de Basquiat en devenir. Les façades ont été badigeonnées de couleurs pour égayer le quotidien des pueblos d’ouvriers et de marins. Les cabanes de bois et de tôles ondulées sont devenues des oeuvres d’art et d’espoir. Au détour des ruelles, les habitants m’invitent à partager leur asado, un verre de rouge à la main. La prison a été reconvertie en centre culturel. Pas un mur, pas une palissade sans graffitis, et pas ceux du métro parisien : de belles fresques dont la joie de vivre est contagieuse. Et ça marche, Valpo est une ville vivante, unique, un ensemble de collines multicolores surplombant la baie - au sein de laquelle les porte-conteneurs viennent décharger leur parallélépipèdes de tôles tout aussi colorés. Contrairement à Singapour, le port est à taille humaine. Il a connu son âge d’or au XIXe siècle avant l’arrivée du canal de Panama, et ne connaîtra probablement jamais la surautomatisation de ses confrères contemporains. C’est surement mieux ainsi. Pour résumer Valparaíso c’est joli, artistique, haut en couleurs : une ville à mon image ;-) (amis lecteurs non je n’ai pas encore pris la grosse tête, c’est juste une petite blague pour vous sortir de votre torpeur matinale)

Le Chili, c’est étroit, mais c’est long : une grande saucisse de 4000km de haut en bas. Je rencontre des Français qui ont mis 5 mois à le remonter en bicyclette. L’Amèrique, c’est le continent de la démesure : de grands espaces, des déserts, des chaînes de montagne vertigineuses… Même si je regrette souvent mon vélo, j’ai du me rendre à l’évidence. En seulement un an, avec le nombre de pays que je désire voir, le bus sera mon moyen de transport privilégié en Amsud. Alors je continue ma stratégie de sauts de puce. Et les trois endroits les plus intéressants du Chili sont le Sud, le centre que je viens de faire, et le Nord. 26h de ruée septentrionale plus tard et me voici au milieu de l’Atacama. Le bus emprunte la panaméricaine, qui relie le Nord de l’Alaska à la Terre de Feu. Elle a été pas mal endommagée elle aussi par le tremblement de terre, mais les cantonniers d’ici s’activent plus vite que leurs homologues de Sumatra. La panam’ offre un spectacle remarquable dans la nuit qui descend : à bâbord, les imperturbables rouleaux du Pacifique qui s’effondrent sur les plages enflammées par le coucher de soleil ; à tribord, les flancs de la Cordillère des Andes qui grimpent vers les neiges éternelles par delà lesquelles la pleine lune fait une entrée remarquée.

San Pedro de Atacama est une petite oasis, une bouffée de verdure située dans la panse de l’endroit le plus aride du monde : l’Atacama. L’atacaquoi ? Oui, fidèles lecteurs incultes, il était temps d’arroser votre désert d’ignorance. Moi-même j’ignorais avant de fouler ce continent qu’il existait des déserts en Amérique du Sud. Le désert de l’Atacama, un décor de fin du monde : des dunes sahariennes, des steppes sahéliennes, des regs balayés par les rafales vespérales, des vallées sidérales sidérantes, des mosaïques de terre craquelées par la sècheresse, une tripotée de geysers improbables, des falaises ocres de canyons asséchés, des nappes salines d’une blancheur immaculée parsemées de flaques saumâtres dans lesquelles se délectent de gracieux flamands roses, l’horizon flanqué de mirages et de volcans qui vous toisent du haut de leurs 6000m, le tout baigné par la lumière aveuglante d’un grand soleil ardent et sous le ciel le plus pur du monde. Ce n’est pas un hasard – mais grâce à l’absence de nuages et de pollution lumineuse – si le désert de l’Atacama abrite depuis peu le plus imposant réseau de radiotélescopes au monde, finance par la Triade : l’ALMA.

Désert de l'Atacama

Désert de l'Atacama

Pas question de me retrouver comme 98% des touristes à arpenter cette hymne à la désolation cloîtré dans une grosse 4×4 qui n’a rien à faire ici. Je pars explorer seul, à cheval sur mes gambettes, l’intimidante Valle de la Muerte (la Vallée de la Mort). Je me retrouve rapidement pantelant, la langue pendante, happant avidement mes dernières gouttes d’eau, à deux doigts de l’insolation. Des jeunes touristes surfent sur le sable. Après 3 ou 4 remontées de dune, sans tire-fesse, ils se retrouvent épuisés et n’ont qu’une envie : regagner l’ombre de leur hostel. Le jour suivant, je loue une bicyclette pour rejoindre une petite mare turquoise au sein du Salar d’Atacama où l’on flotte comme sur la Mer Morte. Quatre heures de pédalage intensif à travers le désert en pleine heure de pointe, le cul malmené par la piste gondolée mal indiquée, quand ce ne sont pas mes pneus qui s’enlisent dans le sable brûlant. Je cuis tel un blanc-bec dans la marmite des peaux-rouges. Mon écran total fait preuve de toute son impuissance face au dard des rayons. J’ai l’impression d’être Gulliver, recevant une volée de petites flêches qui m’enflamment l’épiderme. Au retour je suis rouge piment, tel un rosbif des Midlands après une journée de plage sur la Costa Brava.

Le camping le moins cher de San Pedro – 15 mètres carrés, 15 tentes – est un regroupement de scouts, de hippies et de personnages atypiques. Mon voisin laisse sa tente ouverte, et lorsqu’il rentre à 4h du matin, il surprend un chien dans son duvet. J’y dégote la palme d’or de l’originalité : un Français de 40 ans qui me subjugue par ses péripéties. Suite à la mort de sa femme, il commence à sombrer dans l’alcoolisme. Encouragé par sa famille et sa petite fille de 9 ans, il décide donc de partir à l’aventure pour se ressourcer. Problème : il n’a beaucoup d’argent. Il dort donc avec sa tente dans des endroits invraisemblables, sous les ponts, dans les jardins publics, au milieu des favelas. Or depuis qu’il s’est fait braqué par un truand cagoulé à La Paz, il a perdu de son allant et fréquente les campings à titre provisoire. Ce n’est pas un aventurier en mousse comme moi. Il a par exemple traversé à pied le Salar d’Uyuni seul pendant trois jours, attelé d’un petit chariot à provisions rempli de jerricans d’eau. Le plus intéressant reste son épopée africaine. A 18 ans il décide d’aller visiter le Maroc sur un coup de tête. Alors qu’il fait du stop au Portugal, la voiture dans laquelle il se trouve part dans le fossé et le conducteur est tué sur le coup. Lui n’a pas une égratignure. Dans toute l’insouciance de la jeunesse, il décide ensuite de traverser le Sahara à pied – muni toutefois d’une carte indiquant les oasis. Il est récuperé de justesse par une famille de Touaregs, au bord de la mort, désséché comme une momie égyptienne. Alors qu’il remonte le Maroc dans la voiture de deux Africains, les douaniers de l’enclave espagnole de Melilla découvrent 4kg de haschisch dans le coffre. Les deux types disent : « C’est pas à nous, c’est au petit jeune ». Il proteste. Résultat : tout le monde en cabane. Après 4 mois de mitard, le consul et son père parviennent à le faire libérer en forçant les deux autres à revenir sur leur déclaration.

[Avant de poursuivre les passages suivants consacrés au nord de l'Argentine, je vous propose une petite musique de fond : http://www.youtube.com/watch?v=oBs61baA2dk&feature=related ]

Si je comprends mieux pourquoi le stop effraie mon ami français, il reste l’un de mes moyens de locomotion préféré. Je décide de rejoindre l’Argentine sur mon pouce. Il s’agit ni plus ni moins de refranchir la Cordillère des Andes. Je me poste au poste frontière sous un soleil de plomb fondu. La cinquième voiture est la bonne : Gustavo et Marcelo, un couple gay de toute évidence, la quarantaine, se font une joie de me faire une petite place sur la banquette arrière. Lui est cardiologue, lui est architecte. Bonne pioche : ils sont extrêmement cultivés et j’apprends plus sur le Chili et l’Argentine en six heures de route qu’en six semaines de voyage. Ca grimpe sec. A près de 5000m d’altitude, le moteur suffoque. Il commence à manquer d’oxygène. Je m’en sors avec un léger mal de crâne. Nous traversons des paysages dantesques peuplés de lamas, de fantômes incas, et de cactus millénaires. Non contents de m’avoir trimballé sur des centaines de kilomètres, mes chauffeurs insistent pour m’inviter au restaurant dans le but de me faire déguster les spécialités locales d’origines pré-colombiennes. Je tombe raide dingue de l’humita : du fromage de chèvre fondu enrobé de maïs moulu frais, le tout soigneusement enveloppé de feuilles de maïs et cuit à la vapeur… Miam ! Ils m’arrêtent au camping de Purmamarca, sans avoir oublié de me détailler carte à l’appui ce qu’il faut absolument que je visite dans la région, et m’avoir invité avec force à venir leur rendre visite dans la région de Cordoba. Quelle générosité !

Tissus de Jujuy

Tissus de Jujuy

Si je ne rejoins pas directement la Bolivie à partir du Nord-Chili, c’est que l’on m’a dument recommandé de faire un petit détour par le nord de l’Argentine. Et je ne regrette pas mon choix une femtoseconde. La région de Jujuy offre un spectacle détonant. Une fois de plus, je suis abasourdi par la majesté et la variété des décors argentins. Je me retrouve au coeur de la Quebrada de Humahuaca, qui se tient sur la Cordillère Orientale. Les couleurs des roches et la richesse du patrimoine culturel n’ont pas tardé à attirer les scouts de l’UNESCO, qui se sont approprié le site. Depuis mon arrivée à Buenos Aires, c’est la première fois que je me sens vraiment en Amérique du Sud. Ici, c’est la culture indigène qui prime. Ca me donne un avant-gout de la Bolivie. Les peaux se font plus foncées. Les flûtes du pan et les tissus colorés en laine de lama font leur apparition. Les maisons sont constituées de briques d’adobe : un curieux mélange d’argile, d’eau, de paille et d’excréments de lama. On aperçoit des cultures de maïs en terrasse qui n’ont pas bougé depuis des siècles. Difficile d’ailleurs de s’y retrouver entre Incas, Aymaras, Quechas et Omaguacas : j’aurais bien besoin d’un petit cours d’anthropologie amérindienne.

Après quelques jours d’émerveillement – en permanence saturé à satieté d’humitas – je me sens fin prêt pour m’attaquer à l’un des pays les plus prometteurs de ma chevauchée sudaméricaine : la Bolivie. Décidément l’Amérique du Sud s’avère être à la hauteur de mes espérances. N’hésitez pas à aller jeter un petit coup d’oeil aux photos pour vous en convaincre.

Comments (3) mai 17 2010

Chili part. 1 – Quand la Terre est atteinte de Parkinson

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Les douaniers chiliens ont du flair. Non que je transporte 2kg de cocaïne illégalement, mais 100g de raisins secs. Enclavé derrière la cordillère des Andes, le Chili a été relativement épargné jusqu’ici par les épizooties et autres contaminations biologiques. Les Chiliens sont donc complètement paranoïaques. Il est strictement interdit d’importer toute espèce végétale ou animale. J’oublie de déclarer mon sachet de raisins et me les fais confisquer. Mes voisins de bus, un couple de Français (un enième en plein TDM), me déclarent :

- Ah tu vois, on te l’avait bien dit !

Alors que deux minutes plus tôt, ils m’assuraient :

- Pas besoin de les déclarer, c’est impossible qu’ils les voient au scanner.

Heureusement j’échappe à l’amende plutôt élevée en jouant au touriste étourdi, et surtout grâce à  la découverte dans les bagages de passagers israéliens  de montagnes de fromage, de pain de mie et de salami (hérésie !)

Je rallie Valdivia en bus – du nom de Pedro de Valdivia, un conquistador espagnol (je me demande l’intérêt de préserver la mémoire de ces tueurs sanguinaires assoiffés d’or). La ville est réputée pour sa colonie d’éléphants de mer, de ventripotents cousins de Jabba le Hutt qui se prélassent sur une plate-forme en bord de fleuve, et qui passent leur temps à se grogner dessus et à se pousser à l’eau devant les badauds amusés. Comme la vie au Chili est ruineuse pour les voyageurs, je tente de rejoindre un camping en banlieue. Le bus me dépose au beau milieu des champs. Pas de bol, le camping est fermé. Eh oui, finies les  vacances d’été, je me pointe en pleine rentrée scolaire. Je m’apprête donc à bivouaquer à la sauvage dans les bois. Pas avant d’avoir testé au moins une fois ma bonne étoile, qui m’a toujours bien aidé dans ces moments-là. Je demande au premier individu qui croise mon chemin si à tout hasard il ne connaîtrait donc t-y pô un p’tit coin sympa où j’pourrais y piquer mes sardines. Ni uno ni dos, Segundo le charpentier m’invite à dormir chez lui dans le centre ville. Woooow ! Les Chiliens montent à pic dans mon estime.

Le bois est l’élément principal du coin. A l’instar des boueux villages sibériens, les maisons sont toutes de planches vêtues – non car nous sommes au milieu de la taïga, mais dans le but de résister aux séîsmes. Enfin un endroit où le béton n’a pas la cote, ça fait plaisir ! Sur la route, Segundo me montre une isba qui a survécu au tremblement de terre de 1960, le plus puissant jamais enregistré (d’une magnitude de 9.5). Je passe une excellente soirée en compagnie de la famille Santander, qui ne roule pourtant pas sur l’or. Pour survivre, ils construisent des maisons qu’ils revendent. Mais le dernier chalet est en vente depuis plusieurs semaines déjà et aucun acheteur ne se profile sur le seuil. Impossible donc de réinvestir dans une nouvelle parcelle de terrain constructible en attendant. D’autant plus que la plantureuse femme de Segundo vient de planter la voiture dans un platane. Les réparations s’avèrent fort coûteuses.
- En étant sobre, ça ne pouvait arriver qu’à une femme, me confie-t-il.

La famille Santander

En Amérique du Sud, l’almuerzo (repas du midi) est roi. J’arrive pour la once (ou thé du soir), et il n’y a pas grand chose. Des galettes de pain faites maison dans lesquels on glisse du pebre, la spécialité chilienne : une salade de tomates, d’oignons et de mon ennemi juré, le coriandre. Bon je ne vais pas me plaindre, je suis invité ! Je suis ravi car j’arrive cahin-caha à tenir la conversation toute la soirée en espagnol, c’est donc que je m’améliore. La curiosité est un attribut commun à toute la famille et l’on m’assaille d’une kyrielle de questions. Et pour cause, c’est la première fois qu’un étranger foule le sol de leur foyer, et leur première occasion de discuter avec un Français. Segundo n’a d’ailleurs jamais entendu parler de la Tour Eiffel. Il me demande si la France se trouve sur « l’autre continent ». Comme l’ambiance se fait de plus en plus amicale, il décide de me faire un privilège : il grimpe au grenier excaver sa panoplie de huaso, qu’il ne sort que pour les grandes occasions. Le huaso chilien est le cousin méconnu du gaucho argentin et du cowboy américain.

Je quitte avec regret au petit matin les très sympathiques Santander pour me rendre dans l’une des destinations touristiques les plus prisées du Chili : Pucón (prononcez « pouquonne »), à la fois station de ski et station balnéaire lacustre. C’est l’avantage d’être coincé entre un lac et un volcan. Un bel endroit, mais pas donné. Je me réfugie au camping en compagnie des mes amis les pics de Magellan, et d’un essaim de Français. En ville, les agences d’aventure pullulent. Aucune ne manque de superlatifs pour vanter la montée du volcan Villarrica, un « incoutournable ». Je me laisse doucement convaincre à force de l’observer, trônant sur la ville. Après tout, un volcan actif enneigé de moitié ne peut pas faire de mal à mon tableau de chasse. Mais je n’ai ni expérience d’alpinisme, ni matériel de montagne, ni moyen de transport. Impossible de partir seul, tout nu et en tongues. Je suis obligé d’avoir recours aux excursions organisées que j’abhorre. Je pars donc en compagnie d’un groupe à l’assaut de cette petite côte, après deux jours d’attente pour cause de mauvais temps, et parce que le volcan fume presque autant que l’un de ses confrères islandais.

Qui dit circuit touristique dit groupe de moutons. Enfin il s’agit là davantage d’un groupe de couleuvres qui n’hésite pas à prendre le télésiège pour se retrouver à la moitié de la montagne. Je suis le seul - avec un guide tiré au sort pour m’accompagner et qui fait la tronche – à préférer monter tout à pied sans tricher. Non par souci économique, mais car j’aime souffrir dans l’effort. J’escalade tel un cabri sous amphétamines et nous rattrapons le groupe rapidement. C’est la première fois que j’utilise un piolet, c’est dire mon niveau, et il m’est rapidement utile. Trouvant que le groupe de limaces se traîne, je fais mon fanfaron. Je double dès que je peux. Puis arrive ce qui devait arriver, je chute et commence à dévaler la pente. Le piolet me sauve la vie alors que je m’orientais droit vers une mort certaine au fond d’une crevasse insondable… (j’en rajoute un poil, mais après tout vous voulez de l’aventure, non ?) Je me retrouve bon dernier du groupe et c’est bien fait pour moi.

Il y a une superbe vue au sommet, ainsi qu’un cratère sans fond. Pas de quoi s’éterniser, il fait un froid de loup là-haut. Nous redescendons le tout en trente minutes en luge. Cette fois je me laisse séduire par l’option feignant. C’est rigolo et fort en émotions, à tel point qu’un quinquagénaire du groupe manque de nous faire une crise cardiaque. Une fois la neige passée, petite pause avant de dévaler dans les gravillons à toute allure. Soudain, un cri fend le brouhaha des discussions touristiques :
- Condor ! Condor !
Deux majestueux Condors des Andes surgissent des nuages. Ils tournoient au dessus de nos carcasses fatiguées, de longues minutes. Je me demande si ce ne sont pas de faux oiseaux électroniques téléguidés par l’agence d’aventure dans le but d’associer leur nom à un souvenir inoubliable. Selon les dires, mars est le mois idéal pour observer ces créatures mythiques. Le guide nous confie que deux semaines plus tôt, ce n’était pas deux condors maigrichons mais une famille de 14 condors au même endroit ! L’oiseau-roi de la Cordillère est un baromètre à plumes plus fiable que la météo : enfin surtout un animal paresseux qui ne daigne sortir de son repère à la recherche de charogne que si le temps du lendemain s’annonce nébuleux.

Descente du volcan Villarrica en luge

Un feu de signalisation un peu particulier trône devant la mairie de Pucón. Les indicateurs sont au beau vert : aucun risque d’éruption. S’ils venaient à virer au rouge, cela entraînerait une évacuation immédiate réglée au millimètre près de l’ensemble des habitants. Les confrères de feu Haroun Tazieff estiment que la ville est sur la sellette, une Pompeï en devenir. J’expose cette théorie à Sandrine, une amie de ma cousine Marie qui vit ici depuis 9 ans. Pour elle c’est un ramassis de ragots. Personne n’est capable de deviner de quel côté la lave coulera. Je profite de ses talents de traductrice pour m’aider sur quelques mots incompréhensibles pêchés dans les colonnes d’El Mercurio. Et je tire avantage de son expérience d’expatriée pour saisir les subtilités de la culture chilienne.

Voila ce qui ressort de ses propos, ainsi que de ma propre perception. Car vous commencez à me connaître, j’adore généraliser. Contrairement aux grandes gueules d’Argentins, dignes descendants des Italiens et Espagnols, le Chilien est en règle générale introverti et timide. Une des explications avancées serait qu’il est à l’image de son pays : replié sur lui-même, coincé entre l’océan Pacifique et les Andes. Peut être pour la même raison, la population est conservatrice à l’extrême, très à cheval sur les traditions et les conventions. Il en résulte une politique ultra-libérale chrétienne qui ferait avoir un infarctus à Arlette Laguillier : aucune indemnisation pour les chômeurs, beaucoup de Chiliens ne touchent aucune retraite, lorsqu’on arrive aux urgences il faut laisser un chèque en blanc sinon on se fait refuser l’entrée, différences de droits pour les enfants nés hors-mariage, etc. Et ne parlons même pas de l’avortement ou de l’homosexualité. Grâce à ces mesures excessives, le pays s’est fortement développé. Il possède dorénavant l’une des économies les plus florissantes du continent. Mais ceci se fait au détriment de la majorité de la population restée sur le carreau. Les inégalités se sont accentuées. Du coup l’insécurité est en forte hausse. Il va falloir que le pays d’Allende, de Pinochet et de Bachelet ouvre les yeux et s’ouvre un peu au monde.

Le Chilien, qui fait donc un complexe d’infériorité aigu vis-à-vis de son vis-à-vis le tchatcheur argentin, souffre également du manque de reconnaissance de son pays, simple pion excentré sur l’échiquier du monde. Il passe à l’étranger pour rien de plus qu’un indien avec des plumes dans les fesses (le persécuteur a pris l’image du persecuté, un juste retour de bâton). Lorsque Sandrine rentre dans sa Normandie natale, il n’est pas rare qu’on lui demande :
- Les Chiliens, ils ne sont pas un petit peu noirs ?

Comme quoi il n’y a pas que les Chiliens qui sont fermés d’esprit. Une fois dans le pays, on se rend toutefois vite compte que le Chili n’a rien d’une réserve d’Incas. Comme en Argentine, il s’agit d’avantage d’une réplique européenne. Les peaux tirent vers le clair – mis à part les quelques Mapuches qui ont survécu au massacre.

En parlant de réplique, je quitte Pucón pour aller visiter Concepción, une ville sans grand interêt… sauf lorsque le 7ème plus puissant séisme jamais enregistré s’y est produit trois semaines plus tôt. Le 27 fevrier 2010, à 3h du matin, une gigantesque secousse malmenait la côte pacifique, et provoquait également un tsunami. Bilan : 500 morts un peu partout, dont 32 à Concepción. Les normes sismiques étant très sévères au Chili, les pertes et dégâts auraient pu être bien pires. A titre de comparaison, le séisme était 500 fois plus puissant que celui d’Haïti de janvier dernier (230 000 victimes !) C’est la Cordillère des Andes qui monte, en pleine formation. L’ébranlement a été si violent qu’on estime qu’il a réussi à décaler la ville de Concepción de 3m vers l’ouest, et la planète de son axe de rotation de 8cm. Bien qu’étant à Buenos Aires à ce moment-là – j’arrive toujours trop tard – j’ai également constaté une perte de 28 neurones dans mon cerveau.

Quel intérêt donc d’aller planter mes choux gras sur la détresse humaine ? Premièrement aller visiter une ville sinistrée c’est s’intéresser au sort de ses habitants, au lieu de fermer les yeux. Deuxièmement, à defaut de tourner seïsmologue, c’est un bon test pour voir si j’ai des roustons de journaliste au cas où je deciderais de changer de métier et de partir en reportage du côté de Mogadiscio. Rajoutons à cela de la curiosité, un goût prononcé pour le chaos, l’envie éventuelle de filer un coup de main, faire le contraire de ce qu’indiquerait le bon sens, avoir enfin quelque chose d’intéressant à raconter sur ce blog, faire des photos inédites, vivre une aventure chaotique, me confronter à une situation difficile pour avancer dans mes réflexions personnelles (hum !), et il faut bien l’avouer, une certaine dose de voyeurisme.

A mon arrivée à Concepción, je découvre une ville en état de siège. A chaque coin de rue, des militaires veillent PM au poing sur les banques, les supermarchés, les stations essence. Un couvre-feu a même été instauré de 22h à 5h du matin. C’est que pendant les deux jours suivant la catastrophe, la ville isolée du monde fut mise à sac par les pilleurs. L’anarchie. Les supermarchés se sont vidés en un rien de temps. On rapporte même que certains sont venus se servir allègrement dans les rayons à l’aide d’autobus. Malheureusement pour beaucoup, les vidéos de surveillage n’ont pas autant tremblé que les policiers locaux et ont tout enregistré : des médecins, des personnalités, des avocats ont été pris en flagrant délit de vol de téléviseurs plasma, de canapés en cuir, d’ordinateurs  portables… Moralité : si vous allez dévaliser le Carrefour d’à côté de chez vous, voilez-vous d’un keffieh palestinien ou d’un masque de Mickey.

Le tremblement de terre de Concepcion

Comme je m’imagine la plupart des hôtels étant soit dévastés, soit assaillis par le personnel des ONG, je décide d’aller loger chez l’habitant. Gonzalo, jeune étudiant LEA de 22 ans, m’accueille gentiment (grâce à Couchsurfing.org) dans la maison familiale, miraculée. Il me décrit sa nuit du choc, lorsqu’il a du se réfugier à quatre pattes avec son père sous la roulette du casino, pour éviter que le ciel en plâtre ne leur tombe sur la tête. Même si la maison de sa tante penche sérieusement, son quartier a été relativement épargné par la catastrophe.

On ne peut pas en dire autant du centre ville. Je m’embarque dans un reportage photo à travers les rues. Sur les trottoirs, les bacs d’eau potable à disposition des habitants jouxtent d’interminables piles de gravats qui attendent d’être évacuées. Les dégâts sont impressionnants : routes fissurées, immeubles inclinés, ponts tombés à l’eau (un comble). Des édifices entiers se sont effondrés. Des déchirures de tuyaux de gaz ont entraîné des incendies. Mais je n’aperçois pas la détresse humaine. La plupart des habitants sinistrés sont partis se réfugier chez des parents plus chanceux qu’eux. En revanche je croise des files d’attente aussi longues que pour la premiere d’Avatar devant les caisses de compensation, les compagnies d’assurance, les détaillants de mobilier et d’électronique.

Je crois bien que je suis l’unique étranger en ville. Les touristes ont fui le Chili en masse. Si la plupart des locaux me dévisagent de travers, en se demandant ce qu’un gringo peut bien faire ici, certains me prennent pour un journaliste et m’interpellent. Pour ne pas les décevoir je joue le jeu, et m’amuse à les interviewer. L’un d’entre eux m’indique un immeuble neuf qui s’est complètement écroulé, entraînant la mort de huit personnes.

- L’architecte et l’ingénieur civil méritent la pendaison, me confie-t-il. Mais ici, au Chili, ils en seront quittes, comme d’habitude.

Je rêve de ressentir une réplique, qui sont presque quotidiennes à Concepción. On en attend encore pour les six prochains mois. Mais je n’ai pas de chance : j’en rate une dans mon sommeil, et une autre alors que je me trouve dans le bus. Par chance, le dernier jour, alors que suis en train de mettre Gonzalo – enfin Mike Tyson – K.O. sur sa XBox, ce n’est plus la manette qui tremble mais le sol, le plafond, les murs. Une telle libération inattendue d’énergie en provenance des tréfonds, accompagnée d’un bruit sourd apocalyptique, c’est beaucoup plus inquiétant que je me le figurais. Si celle-ci ne dure que 5 secondes, je n’ose même pas imaginer la frayeur que j’aurais ressentie durant les trois minutes de la secousse première.

Comments (5) mai 02 2010

Argentine part. 2 – A moi les grands espaces

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Malgré toute l’élégance de Buenos Aires, qui s’accorde bien avec mon charme latin, il est temps d’aller traîner mes guêtres dans le reste de ce pays qui n’attend que moi. La huitième plus grande superficie du monde ne se visite pas à la va-vite. Première étape : Mendoza, que je rallie après une nuit de bus. Les bus argentins sont réputés pour être les meilleurs au monde : siège inclinable en cuir, petit oreiller, toilettes, repas servi par une hôtesse en jupe, tombola organisée au micro avec une bouteille de vin pour le chanceux, visionnage des derniers DVD, petit déjeûner, etc. Les 1000km de pampa non-stop passent comme du petit beurre. Aucune crevaison, c’est dommage, j’aurais aimé contempler la voie lactée au milieu du désert. Ah, l’inconfort des bus indonésiens et laotiens, ça au moins c’était l’aventure ! Où est passé le coq qui chantait dans une cage sous mon siège à l’aube ? Vivement le retour du chaos, normalement en Bolivie.

J’arrive à Mendoza pile pour la fête des vendanges. On élit à l’occasion Miss Grappe. La plupart des prétendantes sont blondes aux yeux clairs, issues des riches familles de vignobles. On se croirait en Bavière, mais l’ambiance est bien latine. A vrai dire Mendoza est un bastion italien. Des chars défilent dans les rues, recouverts de beautés attifées qui balancent à qui mieux mieux des kilos de raisin à la foule de badauds, venus plus pour se rincer l’oeil que pour se remplir la panse. Mes voisins les petits Argentins tirent la tronche : j’intercepte au vol tout ce qui passe à proximité. Mais la nature m’appelle vers d’autres charmes un peu moins courtisés : les pics de la cordillère des Andes s’élèvent dans les parages. Je rejoins Uspallata, dans la pré-cordillère, un hameau qui consiste en deux rues qui se croisent et des milliers de peupliers d’Italie. Ils se dressent bien hauts, et se couchent par courtoisie devant le vent tels de vieux messieurs polis. L’Argentin est un vrai fan de cet arbre, peut-être parce qu’il lui rappelle ses contrées méditerranéennes.

L'Aconcagua

Je retrouve enfin les joies du camping et des soirées au coin du feu sous les étoiles. Ah, l’aventure ! Je pars me mesurer au géant du coin, le mythique Aconcagua. A 6962 mètres d’altitude, c’est le plus haut sommet du monde après les titans asiatiques. Les décors sont grandioses, avec un petit air d’un état d’Amérique dans lequel Harry zona : des canyons, un patchwork de roches multicolores, des déserts arides, des glaciers et les lacs turquoises qui en découlent, des neiges éternelles qui ornent les sommets. J’en prends plein les yeux de toutes les couleurs. Ce sont sans conteste les plus beaux paysages que j’ai vus de ma vie. Je reste bouche bée, le souffle coupe, scotché aux fenêtres des bus et des voitures qui me prennent en stop, à travers monts et merveilles.

Après Mendoza, encore un saut de puce d’un millier de kilomètres pour rejoindre Bariloche, et 20h de bus. Ce pays est gigantesque. Comme je n’ai pas le temps de tout voir, mes amis argentins ont sélectionné pour moi quelques destinations qui valent le coup. Bariloche se situe dans la région des lacs, au nord de la Patagonie. Défilent par la fenêtre des collines parsemées d’épineux, ainsi que de longs lacs d’un bleu profond contrastant avec l’ocre des rocs pelés. L’aridité a préservé ces paysages d’enfer (dans les deux sens du mot) des dévastations humaines. Puis des forêts de sapins font leur apparition. Je ne m’attendais pas à tant de grandeur et de serénité. Des aigles tournoient dans le ciel azur. Une famille de guanacos foule les herbes dorées, emmiellées par le coucher du soleil. Je me demande comment ils parviennent à passer les clôtures inutiles que les habitants ont posées partout, même dans les endroits désertiques. Les colons européens ne sont pas seulement venus avec leurs grosses baskets s’installer en sudamerica, ils ont également apporté, bien accrochés à leurs basques, le meilleur comme le pire de notre merveilleuse civilisation. Les deux principaux travers qui me changent de l’Asie sont qu’ils sont très à cheval sur la propriété privée et qu’ils rechignent à prendre en stop les aventuriers. Quand on voit la beauté du pays, on comprend pourquoi les conquistadors n’ont pas hésité à décimer allègrement quelques tribus indiennes pour leur voler leur territoire.

Le bus me dépose au terminal de Bariloche. Mais Bariloche est une ville. Et les villes, je n’en peux plus. Je ne peux même plus voir un immeuble en peinture. Je ressens au plus profond de moi l’appel de la nature, avec une force que je n’imaginais pas. Ca vient des tripes, et ça prend de l’ampleur au cours de ce voyage. Si ça continue, un jour viendra où je devrais partir Into The Wild… Je saute dans le premier bus venu et rejoins un camping isolé. C’est parfait. Une forêt. Un lac. Le coucher de soleil qui embrase les flancs des montagnes. Les étoiles qui percent le crépuscule. Les langues de feu qui lèchent les bûches et leur folle danse hypnotisante. Le tapis de braises rougeoyantes qui révèle toute la saveur de mon succulent bout de viande. Un repas d’amateur meilleur qu’un festin des Dieux. Une nuit douce et paisible sous la tente, bercé par le ressac. Je suis heureux comme un pape. Si ce n’est pas le bonheur, j’en suis pas loin. Qu’y a t-il de plus beau qu’un lever de pleine lune ? C’est décidé, dès que je reviens en France je passe mes weekends dans les bois. Ce qui gâche toute la poésie, c’est de devoir à chaque fois me lever au beau milieu de la nuit pour aller pisser dans l’eau. Mais dès que je lève la tête, quel splendide plafond, moucheté de milliards d’étoiles ! Je suis réveillé au lever du jour par les piaillements de mes nouveaux voisins du dessus : une famille de buses de Patagonie loge dans l’arbre qui me couve de son ombre. Par le hublot je les observe observer mon habitat, intrigués. Je sors d’urgence lorsqu’ils commencent à becqueter la toile. Comme cadeau de bienvenue, ils ont gracieusement déposé un beau caca bien frais sur le sigle Quecha.

Les environs de Bariloche

Je me promène dans les bois. Bizarrement il y a pas mal de bambous. La présence de la « barbe du vieux », un lichen qui pendouille des branches des arbres morts, atteste de la « purissimite » de l’air. Je grimpe même jusqu’à un refuge perdu dans les montagnes, en croisant çà et là quelques mules qui font l’aller-retour chargées de provisions. En haut, le spectacle magique d’un petit lac entouré de pics rocheux m’attend pour me récompenser de mes efforts. Ainsi qu’un couple d’évangélisateurs américains au grand sourire, alléchés par la foi des grimpeurs, qui me distribue un prospectus vantant les mérites du catholicisme : l’escalade sert à combler un vide dans nos vies que seul le Seigneur peut remplir. Merci, ça me fera office d’amadou pour le feu du soir. Je redescends la montagne en courant. A force de vivre dans la nature, de me promener, d’être sans cesse en mouvement, j’ai acquis une condition physique de sportif de haut-niveau (oui mesdemoiselles), bien que je sois toujours aussi maigre qu’un hareng (après mes 13 kilos de perdus). La seule chose qui sape ma santé de fer, mais en aucun cas mon moral d’acier, est l’alimentation. Le coût de la vie argentine m’incite à me bâfrer de completos, milanesas, lomos, churrascos - les sandwichs locaux dégoulinants de mayonnaise. Alors je réinvestis mes pesos dans une casserole (j’avais abandonné la dernière aux dolmas turcs) et redécouvre à petit feu la nourriture saine (c’est-à-dire les pâtes et le riz) et mes talents bien cachés de cuisinier.

Je rallie ensuite El Bolson, le centre hippie du pays, situé comme à peu près toutes les villes argentines en pleine nature, entre montagnes et forêts. Et oui, les hippies, ça existe encore, et l’Argentine est leur terre d’élection ! Ceux d’El Bolson vivent dans les bois, ont des chèvres, ne mettent pas de soutien-gorge, militent à leur manière contre l’épilation, fument pas mal de plantes hallucinogènes, et s adonnent avec bonheur aux joies du recyclage. Pour subsister, ils s’improvisent artisans, et le marché de la ville propose un nombre incroyable d’objets créatifs, de bijoux, de sculptures en bois. C’en est fini du vagabondage, je décide de devenir un hippie pour le reste de mes jours. Je m’installe dans la forêt d’El Bolson. Mais la vague de froid automnale qui s’abat sur le sud de l’Argentine me stoppe dans mon élan austral et change tous mes plans. Bien qu’ensaucissonné dans mon duvet, et couvert de ma plus belle paire de chaussettes (la dernière sans trous), je me gèle les grelots toute la nuit. C’est sympa les grands espaces, mais seulement avec du soleil. Moi je suis frileux, va pour un tour du monde des étés, mais le mercure tombera sans moi. C’est décidé, je passe au Chili et remonte vers des horizons un peu plus caliente. Je n’irai pas « apprendre à aimer » avec Florent Pagny en Patagonie (je sais je vais décevoir beaucoup de mes lecteurs), ni me congeler les fesses sur le glacier du Perito Moreno, ni brûler mes calories sur la Terre de Feu, ni mettre le cap sur le Cap Horn, ni m’aventurer sur ces lieux mythiques du bout du monde que sont Ushuaia et le détroit de Magellan, ni même flirter avec l’Antartique.

Adieu joli pays. Ne pleure pas pour moi, Argentina, tu me reverras bientot au nord du pays.

Comments (5) avr 25 2010