Mexique part. 5 – Sur les eaux turquoises de la Riviera Maya

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Campeche, ou la vie paisible caressée par les vagues. Les Frères de la Côte – une confrérie de pirates du XVIIe siècle – ne s’y étaient pas trompés. Je parcours en long et en large les ruelles de coquettes demeures coloniales aux tons pastel, encadrées par une vieille muraille. Je commence à avoir l’habitude, je ne sais pas si vous avez remarqué mais Campeche doit être au moins la cinquantième ville coloniale que je visite en Amérique Latine.

Ici comme partout, les casas de empeños sont nombreuses : ce sont des prêteurs, sur gage ou non, aux taux complètement fantaisistes. Elles rachètent également l’or. Grâce à elles, les Mexicains peuvent acquérir de belles autos à crédit. Le plus incroyable c’est qu’il y a toujours la queue  à l’extérieur. On s’endette pour consommer sans hésiter.

Ici, on sait s’amuser. Le réceptionniste de l’hostel à l’accent incompréhensible m’emmène à une soirée étudiante avec défilé carioca et élection de miss. Mais je suis surpris, c’est la moins belle qui est couronnée : une anorexique aux dents de travers qui se meut comme une crevette sur le podium. La 1ère dauphine est enrobée. En fait, toutes les autres prétendantes sont bien mieux. C’est à n’y rien comprendre, soit les membres du jury sont des vendus, soit les goûts des Mexicains sont sensiblement différents des nôtres. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. Malheureusement, ma grande timidité m’empêche d’aller consoler les jolies perdantes…

Carnaval de Mérida

Je reprends la route, en bus cette fois, pour Mérida. La cité blanche, capitale du Yucatán, est en effervescence pour cause de carnaval annuel. Les danses folkloriques et les orchestres se succèdent sur la place centrale. Alors que je suis assis paisiblement sur un banc, les jambes croisées, un homosexuel vient me demander s’il peut me photographier « sans changer de position ». Décidément ! Incroyable le succès que j’ai au pays du macho moustachu.

La « Riviera Maya » – l’équivalent de notre Côte d’Azur au coeur de la fameuse péninsule du Yucatán – m’appelle. Je reprends la route de nuit jusqu’à Tulum. Quatre heure du mat’, j’émerge d’un profond sommeil. Tiens le bus s’est arrêté. Une belle occasion pour aller se soulager dehors, somnolent, les cheveux en pagaille et les boules Quies toujours coincées dans les tympans. Je remonte… pour me rendre compte 20 kilomètres plus loin en regardant les panneaux qu’il s’agissait de mon arrêt.

J’en touche deux mots au chauffeur qui me dit que si je veux descendre au prochain arrêt, je vais devoir payer en plus. Bien entendu, il veut se remplir les poches sur mon dos. Pas question, descends-moi ici, fils de chameau !

Me voici donc le regard hébété devant mon gros sac au bord de la voie rapide qui longe la côte, une forêt tropophile de chaque côté, en pleine nuit noire. Ce ne sont pourtant pas les grands complexes hôteliers qui manquent dans la région. Manque de pot le lieu n’a pas encore été repéré par les promoteurs. Il n’y a rien, sauf des voitures et des camions qui passent à 120km/h.

La Riveria Maya

J’aperçois toutefois quelques lumières au loin. Je m’approche, c’est un magasin de souvenirs, fermé bien sûr. Qui sait si je ne vais pas y trouver une bonne âme, un gardien de sécurité par exemple qui pourra me prêter un matelas pour finir ma nuit…

Je suis accueilli en fanfare par… les chiens de garde qui m’assaillent. Je traverse la chaussée en catastrophe. Rien à faire d’autre que de suivre la route, en mode clandestin pour ne pas m’attirer les ennuis d’une bande de desperados ivres en pleine virée nocturne meurtrière. Finalement je déniche un petit emplacement invisible depuis la route, derrière une barrière de barbelés à quelques mètres de l’autopista. Le tapis de sol est déroulé sous les étoiles, entre les canettes vides et des bouts de ferraille. Un vrai petit paradis ! Mais je suis dans l’impossibilité de trouver le sommeil, entre le vacarme des voitures, les aboiements, l’inconfort, le stress d’être au milieu de nulle part, et les essaims de moustiques vibrionnants particulièrement assoiffés.

Le jour se lève enfin sur mon bivouac de fortune, et je rejoins Tulum. En fait le site de Tulum est surtout réputé pour ses ruines précolombiennes surplombant une mer turquoise. Je rêvais d’y aller après avoir à maintes reprises admiré cet emplacement magnifique sur le planisphère des toilettes de la maison familiale. J’imagine les Mayas apercevant les galions espagnols s’approcher de la côte pour la première fois, en 1518.

Cancun

Si j’ai déjà expérimenté le tourisme à la chinoise ou à la mexicaine, le backpacking de masse en Thaïlande, je n’avais jamais vraiment encore été confronté à l’envahissement touristique américain. Bienvenue à Playa del Carmen, station balnéaire prisée par les gringos. Le spectacle est aussi drôle que déprimant.

La fine fleur de l’Amérique profonde se promène sur la bien-renommée « 5ème Avenue » et se paye du rêve, mais c’est plutôt un cauchemar. Grâce au voyage à forfait, ils sont passés de l’usine industrielle à l’usine touristique. Les prix en $ sont tout autant gonflés que leurs muscles et leurs fausses poitrines. On m’arrête dans la rue dans un accent californien pour me louer une voiture, me prendre en photo avec un singe sur l’épaule, ou me vendre un ticket de bateau pour une île sans charme. Bien sûr ils sont tous là : T.G.I. Friday’s, Walmart, McDonald’s, Subway, Johnny Rockets, Burger King… On trouve des hypermarchés de souvenirs niais et de sombreros multicolores. Un artiste qui dessine des planètes à la bombe dans la rue n’en finit plus de recevoir des dollars de pourboire. Ambiance consumériste. Ça ne donne pas vraiment envie de continuer mon périple vers le nord, j’ai bien fait de bifurquer vers l’est.

Avec les Chinois et les Américains en guise de maîtres du monde, que va-t-on devenir ? Si Playa del Carmen est mal famée le jour, elle est bien plus fréquentable de nuit : les Yankees sont repartis dans leur resort. Et la ville devient un temple de la vie nocturne cosmopolito-mexicain. Playa del Carmen, le meilleur endroit sur terre pour faire la noce ? Je ne m’en lasse pas.

Et puis, je ne pouvais pas passer à côté de Cancún sans aller y jeter un coup d’oeil. C’est la station balnéaire américaine par excellence, Playa del Carmen puissance 10. Le lieu est idyllique, enfin… l’était il y a 50 ans. D’innombrables hôtels de luxe sont dorénavant alignés sur une longue langue de terre qui lèche la mer des Caraïbes. La zone hôtelière s’étend sur… 23 kilomètres de plages blanches !

Le West Inn de Cancun

Je me faufile dans le dédale des couloirs luxueux de quelques grands hôtels 5 étoiles et me prélasse dans leurs piscines de rêve. Il faut avouer que la couleur de l’océan, turquoise au bleu transcendant, est incroyable. C’est l’une des plus belles plages au monde. Le climat est parfait, l’emplacement est idéal : juste en face de récifs coralliens. Les activités proposées sont nombreuses, avec toute une palette de sports nautiques, les ruines mayas à proximité, des spas, des golfs, des parcs d’attractions, de splendides cénotes (puits naturels aux reflets turquoise propices à la plongée), etc. Les promoteurs et tour-opérateurs s’y sont données à coeur joie.

Oui mais… il y a trop de monde par ici. Derrière une belle facade, la surexploitation touristique dissimule ses dégâts. Tout ce béton est une offense à la nature. En longant la côte je croise des iguanes, une raie. Mais la sécurité du Club Med ne veut pas me laisser continuer : des caïmans squattent une mangrove à proximité, il y a danger.

Avant de rejoindre l’aéroport international de Cancún, j’avale une dernière torta fromage-chorizo. Miam ! La graisse rouge me ruisselle dans les doigts. C’est un peu à l’image du pays : le meilleur et le pire se côtoient au sein d’une essence mexicaine insaisissable, mais qui laisse indéniablement des traces.

Comments (9) jan 02 2012

Mexique part. 4 – Pouce le long de la baie de Campêche

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J’abandonne mon petit groupe sur la même plage le dimanche midi où ils repartent pour une journée de fiesta avec la glacière de nouveau remplie à ras bord.

- ¿ Qué hora es ?
La hora de me lancer dans un grand périple en auto-stop.

Je ressens un grand besoin d’aventure et d’authenticité.

Ma légère appréhension s’envole en fumée après à peine cinq minutes d’attente. Je me retrouve dans la Jeep d’un jeune de 16 ans que son père capitaine lui laisse lorsqu’il part en mer. Quelques kilomètres plus tard, je grimpe à l’arrière d’un pick-up d’ouvriers mexicains en route pour un enterrement, le sourire triste. Et enfin, un vrai coup de bol : le Señor Gómez dans sa Grand Cherokee climatisée. C’est un ponte de la marine mexicaine, responsable de plusieurs navires, spécialiste de la sécurité maritime contre le narcotrafic, et délégué de son pays à l’ONU. J’apprends les derniers secrets d’état. [Maman-papa celui-là va sûrement venir à la maison, il veut visiter Paris]

Les paysages me rappellent étrangement le Pantanal brésilien : une grande plaine herbeuse parsemée de marais, de vaches et de cocotiers. Une chance que le Señor Gómez se soit offert comme chauffeur : ce bond de plusieurs centaines de kilomètres m’évite de planter ma tente au milieu des caïmans. Il m’explique que le ride (auto-stop) est rare au Mexique, comme les touristes dans ces régions reculées. Alors quand il a aperçu un étranger, blond, seul, sur le bord de la route poussiéreuse un pouce en l’air, il a d’abord cru à une apparition et a du se frotter les yeux par deux fois.

Défilent ensuite les plantations d’agrumes, de canne à sucre et d’ananas. Le Señor Gómez, malgré toute sa bienveillance, n’a toutefois pas d’autre choix que de me larguer sur le bord de l’autoroute, en pleine banlieue de Minatitlán. J’ai l’impression de débarquer au milieu d’une favela. Je ne suis pas rassuré, mais il vaut mieux en rigoler qu’en pleurer.

- Mais qu’est-ce que je fous là ? Mais qu’est-ce que je fous là ?

Dans le barrio Insurgentes – un quartier de prolétaires – tout le monde a repéré l’étranger qui se promène avec sa grosse bouteille d’eau de 5L. Matez-moi ce gringo égaré ! Un jeune légèrement ivre me hèle dans la rue (si on peut appeler un chemin de terre rempli de détritus une rue). Je suis sur la défensive. Osiris, 20 ans et en pleine confiance, m’invite à manger une cuisse de poulet à la gargote du coin, et insiste tellement que je ne peux pas me dérober. De fil en conversation, après avoir pris connaissance de mon voyage insensé, je suis invité à passer la nuit dans la maison familiale. Je réfléchis 15 secondes. Le soleil est déclinant, et ça vaudra mieux que de monter mon bivouac au milieu du ghetto. D’accord ! On me donne sans chichis la chambre du père embauché sur un forage. Quelle hospitalité !

Osiris travaille dans l’usine de Pepsi-Cola 70h par semaine. Une vie de chien et le coeur sur la main. Aujourd’hui dimanche, c’est son unique jour de repos hebdomadaire. Nous partons en virée à Mina, dont l’attraction principale est la raffinerie de pétrole près du fleuve d’où s’extraient de grosses fumées. Je teste toutes les spécialités locales, mais jamais, ô grand jamais je n’oublierai l’épi de maïs chaud saupoudré de fromage et de ketchup.

Osiris (au centre) et ses amis

Osiris est super fier de me présenter à tous ses amis. Dont certaines phénomènes :

- Comment tu t’appelles ? me demande l’un deux.
- Geoffrey. Et toi ?
- Tu veux connaître mon nom de jour ou de nuit ?
- Heu… les deux ?
- Francisco de jour, Harumi de nuit.
- Harumi ?
- C’est mon surnom japonais, je me travestis en geisha.

Je porte malchance. Une demi-heure après mon passage, l’épicerie de la belle-mère d’Osiris se fait braquer à 50m de la maison par des truands cagoulés : la recette entière du week-end s’envole en fumée.

La journée du lendemain commence idéalement : un ouvrier local n’hésite pas à piler dans un crissement de pneus sur l’autoroute et à faire faire 100m de marche arrière à son vétuste pick-up pour me récupérer. Je cours vers mon bon samaritain. Moustache garnie, lunettes de soleil à la Johnny Knoxville, coude à la portière, et mélodies folkloriques chantées à tue-tête. La vie en rose. Décidément, le stop c’est enfantin dans ce pays ! Mais je tombe des nues une fois passé dans l’État de Tabasco – réputé pour ses piments.

On me lâche à l’entrée de Villahermosa sur une espèce de périphérique. Alors commence la vraie galère : à l’entrée des villes, personne ne prend les stoppeurs. Une heure à rôtir sous un soleil de plomb, les gouttes de sueur ruissellent sur mon front. Le sourire est forcé, je me décourage, aucun bus ne va dans ma direction, j’hésite même à prendre un taxi c’est pour dire. Or la règle d’or dans le métier : ne jamais perdre espoir, tout vient à point à qui sait attendre le pouce en l’air.

Alors que je rêve de banquise, une voiture s’arrête sous mon nez. Mon sauveur est chirurgien, la cinquantaine, obèse, et manifestement homosexuel. Il ponctue chacune de ses phrases d’une petite tapote sur mon bras ou ma cuisse. Je comprends rapidement pourquoi il fait halte : l’appât de la chair fraîche et de l’exotisme, l’espoir du donnant-donnant. Au bout d’une minute, j’ai droit à la question préférée des Mexicains :

- Est-ce que tu mets des capotes ?

Bon je commence à m’habituer, c’est un peuple très sexuel.

- Oui bien sûr, surtout l’hiver lorsqu’il fait froid.

La conversation suit son cours, mais je m’attends au pire. Je me demande bien comment il va tenter de parvenir à ses fins.

- Ce que j’aime chez toi « chofrrré » (ils ont du mal avec Geoffrey), c’est que tu es sain de corps et d’esprit.
- Tu fumes ? demande-t-il.
- Non.
- Et la marijuana ?
- Non plus.
- Tu as déjà essayé la cocaïne ?
- Non.
- Et l’héroïne ?
- Non.
- Et les relations homosexuelles ?
- ?!!!? Non !

- Pourquoi, par manque d’opportunité ?
- Non, c’est pas mon truc, c’est tout.
- Comment tu peux en être sûr si tu n’essaies pas ? insiste-t-il.
- J’aime trop les femmes.
- Tu sais, il ne faut jamais dire jamais, peut-être tu y prendrais goût. T’as faim ? Tu veux qu’on aille manger ensemble ?
- Non j’ai déjà mangé (même si la faim me terrasse)
- T’es sûr ? Tu sais tu peux rester une soirée à Villahermosa et repartir demain, pas de problème je t’héberge.
- Non merci je dois absolument continuer ma route aujourd’hui, on m’attend.
- Bon voici mon numéro. S’il se passe quoi que ce soit ou si tu ne trouves pas de voiture, appelle moi, dit-il un peu déçu.

Ouf. Je m’extirpe de la voiture avec soulagement. C’est traumatisant de se faire draguer ! N’empêche qu’il me donne un bon coup de main – au sens figuré bien sûr – car il me dépose sur la route de Campêche, pas évidente à trouver et j’en étais très loin.

Mon bienfaiteur suivant est de toute évidence pétri de la même pâte.

- ¡ Eres bien bonito, Geoffrey ! (tu es bien mignon)

Il me répète cette phrase trois fois. A nouveau, je joue le rôle de l’hétéro très terre à terre qui ne saisit rien des allusions.

Le stop est un moyen de transport économique, écologique et social. Au bout du 8ème lift, alors que le soleil plonge, j’accuse le coup sérieusement : être en discussion permanente avec ses covoyageurs est éreintant. C’est comme répondre à un interrogatoire toute la journée, et toujours plus ou moins les mêmes questions.

Un type très sympathique me propose de planter ma tente… sur le terrain de lavage de voitures de sa sœur à Frontera. Un petit coin d’herbe impeccable, un grillage, un chien de garde, un mouton chargé de tondre la pelouse (le chien rêve de le bouffer), et un tuyau d’arrosage pour prendre une douche au milieu des bulles de savon, le tout en plein centre ville : c’est le bonheur. J’ai même droit à la visite de toute la famille propriétaire qui s’assure que je suis confortablement installé.

Le lendemain matin, surprise. Alors que je n’ai pas vu un seul pouceux depuis quelques mois, je rencontre une douzaine de collègues sur le bord de route en sortie de ville : des jeunes hommes répartis en petits groupes qui partent travailler à Ciudad del Carmen – la grosse ville du coin. Ils ont l’air d’attendre depuis perpète et personne ne s’arrête.

Loi du dernier arrivé oblige, je me poste un peu plus loin en solitaire sur l’accotement. J’ai un avantage, je suis étranger. Je n’attends pas bien longtemps. Je me fais embarquer par José, un jeune entrepreneur du nord, qui déménage par ici avec sa famille pour fuir la vague de violence. Il a 24 ans et un gros pick-up flambant neuf : il travaille lui aussi dans les hydrocarbures. Les étendues verdoyantes et les marais sont parsemés d’oiseaux blancs. Un paradis pour tout le monde : les états de Tabasco et de Campeche regorgent d’or noir, de têtes de cheval qui sucent le sous-sol et de plateformes offshore.

Justement en parlant de ça, José se rend compte que son réservoir sonne creux. Nous sommes à quelques gouttes de la panne sèche. Retour à Frontera pour le plein de carburant. Puis repassage devant tous les auto-stoppeurs qui m’ont reconnu et s’agitent sur le bord de la route. Tant qu’à faire, autant les embarquer se dit José. Ils s’entassent tous à l’arrière du pick-up, ravis de l’aubaine, et m’offrent de larges sourires, persuadés que j’ai plaidé en leur faveur. Je conserve mon statut de privilégié dans la cabine climatisée. De temps à autres, l’un d’eux cogne à la vitre pour descendre.

Ici, l’absence de radars et la corruption de la police induisent le non-respect des limitations de vitesse. Les villageois se font donc justice eux-mêmes : un nombre incalculable de dos d’âne artisanaux en béton font le dos rond, et sursauter les travailleurs précaires à l’arrière.

Les terres se déshydratent peu à peu. Est-ce à force de vider la terre de sa moelle ? Nous parvenons à Ciudad del Carmen, royaume de Pemex et des assoiffés de brut. La découverte des gisements pétrolifères a engendré un véritable boom sur cette ancienne île paradisiaque. Mais telle les cités minières, Ciudad del Carmen est prédestinée à péricliter le jour où on ne remplira plus suffisamment de barils.

Le prochain tronçon, je le fais en compagnie d’un pêcheur afro-mexicain qui va chercher sa cargaison de poisson au marché : le transport de poissons est plus rentable que la pêche elle-même. Il me dépose plus loin, devant une minuscule paillote installée sur une plage déserte au sable blanc bordant une eau turquoise. Le rêve. Pendant que la mama me cuisine un appétissant poisson frais, je cours faire la planche dans l’eau chaude délicieuse baignée de soleil. Avant de me faire sécher dans un hamac tout en suçant les arrêtes de ma poiscaille.

Mmm… quel bonheur le stop ! C’est l’avantage sur le bus : je peux m’arrêter où je veux, c’est gratuit, je rencontre des locaux sympathiques, et je suis libre ! Bon il faut avoir le temps. A la fin de la journée, un camion de transport de poussins me dépose à l’embranchement entre la nationale et la route qui rejoint Campeche. J’aurai vraiment eu de tout, au total 15 chauffeurs en 3 jours : prospecteur pétrolier, transporteurs de poissons et de poussins, ferrailleurs, serveur de fast-food, commandant militaire, ouvriers, technicien de raffinerie, chirurgien, etc.

J’arrive devant un barrage de police. Les deux moustachus – PM au poing – sont abasourdis d’apprendre que j’arrive de Veracruz en auto-stop avec mon gros sac, et me photographient avec leurs portables. C’est limite s’ils ne me demandent pas un autographe. Ils arrêtent une voiture qui passe et intiment l’ordre au conducteur de m’escorter jusqu’au centre-ville de Campeche.

Sur le balcon de mon hôtel, situé idéalement sur le zócalo, face à la cathédrale que les rayons du soleil couchant viennent illuminer en cet après-midi parfaite, je savoure ma victoire : quel bonheur de se fixer un objectif et d’y parvenir, tout en vivant des moments superbes ! J’ai mérité un vrai matelas, une douche chaude, et un bon dîner. Me voilà définitivement réconcilié avec le Mexique.

Comments (5) déc 18 2011

Mexique part. 3 – Plages polluées et mariachis

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Après mes déboires de Oaxaca et la mauvaise hospitalité de Clémence, j’ai le moral au plus bas. A quoi bon continuer à voyager ? Les trois derniers mois ne seront-ils que calvaire ? A Puebla, je vois la vie en gris. Mon hôtel est cher, la solitude me pèse, et la ville n’a rien de sensationnel. Rien ne va plus, faites vos jeux.

C’est au bord du fond du trou que ma bonne étoile va se manifester. Sous la forme d’un petit asiatique de 51 ans. Je recroise par hasard Dan l’Américano-Viet, celui-là même qui s’était fait séquestré dans une voiture au Nicaragua. Dan est adepte du voyager-lentement-pour-voyager-mieux. Il me convainc de rester quelques jours supplémentaires à Puebla, l’une des plus belles villes d’Amérique selon lui. Comme moi, il remonte tout le continent. Le plus drôle c’est que nous avons commencé tous les deux en même temps onze mois plus tôt en Argentine, et ne nous sommes jamais croisés avant le Mexique. Sa bonne humeur est contagieuse. Je retrouve mon moral au beau fixe : ça fait du bien d’avoir un ami !

De ce fait, ma perception de la ville change du tout au tout. Je me rends compte que Puebla de los Ángeles – bien que boudée par les touristes – possède d’indéniables charmes, avec ses murs en faïences et son imposante cathédrale. On y recense pas moins de 2600 édifices historiques : c’est beaucoup pour une ville du Nouveau-Monde ! La légende raconte que ce sont les anges eux-mêmes qui l’ont créée. J’apprends que les Français s’y sont battus il y a 150 ans, et que la benjamine de la fratrie des Volkswagen Coccinelle (la 21.559.464ème) y est née en 2003.

Taxi Coccinelle

Nous flânons sur les pittoresques places coloniales, entre les peintres et les antiquités. Et surtout je découvre la vraie gastronomie mexicaine. Pas du tout ce à quoi je m’attendais. Oubliez les fajitas et le chili con carne, qui sont des plats Tex-Mex et non mexicains, mais goûtez plus à la spécialité culinaire de Puebla : le mole poblano, une sauce au chocolat et aux piments, prisée pour accompagner les viandes. La recette aurait été conçue par des nonnes passionnées de cuisine dans l’obscurité de leur couvent.

C’est tout vu : la guérison de la déprime de l’exil devra passer par une meilleure compréhension du pays et de nouveaux liens sociaux salvateurs. Je profite donc de ma semaine à Puebla pour rencontrer des jeunes Mexicains, tous plus sympathiques les uns que les autres. Ce peuple nous ressemble, en ce sens qu’ils n’apprécient rien tant que les petits plaisirs de la vie : la musique, la fête (à Puebla les bars sont pleins même le mardi), l’alcool, la nourriture et l’amour – au sens noble du terme. D’ailleurs ce sont d’incorrigibles romantiques. Il est courant pour un prétendant de louer les services d’un groupe de Mariachis pour aller fredonner une sérénade sous le balcon d’une belle. Et une fois conquise, il faut la gâter continuellement. Les petits détails permettront de ne pas se la faire chiper : par exemple, si l’on tient la main de sa brune sur le trottoir, il ne faut pas la placer côté rue mais côté maisons : ce sont les prostituées qui marchent le long de la chaussée.

A Cholula, ville annexe de Puebla située au pied d’un volcan, une jolie étudiante nommée Marianne me sert de guide. Là où je n’aurais vu qu’une colline, elle m’explique que se trouve en fait la plus grosse pyramide du monde ! Elle a été en partie détruite par les Espagnols pour en extraire les pierres afin de construire leurs églises. Dont la baroque Nuestra Señora de los Remedios qui trône au sommet de la colline-pyramide, érigée en symbole de la supériorité du catholicisme sur les cultes autochtones. J’apprends également qu’un terrible génocide s’est déroulé ici : en 1519, le conquistador Hernán Cortés et son armée liquidèrent des milliers de civils Cholultèques en quelques heures.

Puebla

Certains de mes nouveaux amis me proposent ensuite un weekend à la mer en leur compagnie, à Veracruz. Ça tombe bien, c’est sur ma route ! Me voici parti dans un van à l’américaine avec six jeunes de mon âge dans la joie et la bonne humeur : Sam, Fernando, Alejandra, Lety, Margarita et Lilu. Nous descendons des fraîcheurs du grand plateau de l’Anâhuac vers le climat tropical du golfe du Mexique. 4h d’autoroute plus tard, nous échouons au beau milieu d’un fraccionamiento. Le fraccionamiento est un concept très répandu au Mexique : d’immenses lotissements de banlieue composés de milliers de bicoques identiques juxtaposées. La nôtre sert de maison de vacances à la famille de Sam. Ce qui illustre un fait indéniable : le vacancier mexicain se satisfait de peu.

Veracruz est un port chargé d’histoire, avec une agréable promenade en bord de mer, le Malecón. Mais il fait chaud, et nous enchaînons directement sur la plage : l’une des plus moches et polluées plages que j’ai jamais vues. Encore une chance qu’elle ait été épargnée par la marée noire de Deepwater Horizon quelques mois plus tôt ! Les restaurants et paillotes ont pris le contrôle du sable grisâtre, il ne reste plus un coin de libre où poser les serviettes sans que des serveurs viennent prendre la commande. Le mieux reste donc de négocier une table avec l’autorisation de boire ses propres consommations. Mes amis ont prévu l’essentiel : une glacière soigneusement remplie à ras bord de Corona et de tequila.

C’est parti pour le grand rituel, qui va durer toute l’après-midi :

- ¿Qué hora es ? (Quelle heure est-il ?)

Et tout le monde de s’écrier en cœur en levant son verre :
La hora de chupar ! (L’heure de picoler !)

Sur le Malecón de Veracruz

Le pire, ce n’est pas le vent qui donne la chair de poule. Ni le serveur du restaurant qui nous harcèle pour nous refourguer ses fruits de mer. Le pire, c’est que toutes les trente secondes, un énième vendeur ambulant fait irruption en criant et nous plante sous le nez sa marchandise : crevettes, bijoux de pacotilles, modèles réduits de bateaux, boissons, cacahuètes, chewing-gums, vêtements, … Leur imagination est sans limite. Une plage comme celle-ci serait désertée en France en deux minutes chrono, mais les vacanciers mexicains sont ravis, de bonne humeur. Ils dépensent sans compter.

Boire, boire, boire. J’ai du mal à suivre le rythme local. La tradition semble exiger de trinquer toutes les deux minutes, c’est-à-dire à chaque fois que l’un d’entre nous pense à crier :

- ¿Qué hora es ?

La hora de chupar !

Les mariachis et autres musiciens du nord ambulants rodent également et proposent un nombre incalculable de chansons populaires. Le titre se joue sur commande. Louer leurs services n’est pas donné, mais les Mexicains n’hésitent pas longtemps, pour quelques chansons que tous reprennent en cœur.

Le Mexique face à son histoire

Le soir nous finissons dans un bar dansant à la mode plein à craquer, surtout quand on voit double. Les charmantes veracruzanas font mentir l’adage selon lequel au Mexique toutes les jolies filles viennent du nord. Et c’est reparti pour des commandes de bassines de Coronas jusqu’à plus soif. Enfin, tout ça c’était avant le drame, bien entendu. Avant le strip-tease légendaire de Sam sur le dancefloor. La foule est en délire. Au moment crucial d’enlever son caleçon debout sur une chaise tout en se frottant à une fille, il se fait alpaguer par les videurs. Mais les spectateurs se rebellent contre la sécurité, ce sont des centaines de cris et de sifflets, la tension est à son comble. Sam est porté en héros. Nous sommes tout de même invités à évacuer les lieux fissa.

Or le serveur ne veut pas nous donner les bons de sortie car nous n’avons pas payé le service. Et puis quoi encore ! En sortant, la batterie est à plat. Nous trouvons une bonne âme pour nous rejuter. Je ne suis pas rassuré de voir Sam conduire après tout ce qu’il a bu. Plus personne ne se souvient du chemin, nous nous perdons dans les banlieues louches… Pas de quoi inquiéter les Mexicains, qui sont enrobés d’une gaieté permanente à toute épreuve ! Et c’est ça leur force : ils se contentent de peu, et se stressent pour encore moins.

Un optimisme à toute épreuve : voilà exactement ce dont je vais avoir besoin. Car je m’élance pour un nouveau défi : rejoindre Campeche en auto-stop en solitaire, à plusieurs jours de distance.

Comments (6) nov 11 2011

Mexique part. 2 – Quetzalcoatl sur la Pyramide de la Lune

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Avant de quitter San Cristóbal de Las Casas, j’allume un cierge dans la cathédrale pour solliciter la protection de Saint Christophe, saint patron des voyageurs.

Au « central », je me heurte au monopole d’une compagnie de bus aseptisée vers laquelle tous les étrangers sont systématiquement aiguillés. C’est sans compter sur ma perspicacité pour voyager local, peu importe si je dois cheminer 5 km avec mon gros sac sous le soleil cuisant pour trouver le bon bus. Mes meilleurs voyages sont sans conteste les moins conventionnels. Je n’aime rien tant qu’un bus centenaire surchargé qui transporte des lamas, des poulets, des paysans colorés, la musique à fond, sans suspension, et qui tombe en panne toutes les dix minutes.

Tuxla. 6h30 de trajet. Dans un village, un péage archaïque rançonne les véhicules de passage pour contribuer à… la restauration de l’église ! Les paysages infinis s’aridifient peu à peu. La jungle se dissipe, au profit de forêts d’éoliennes qui brassent du vent brûlant. Tehuantepec. C’est à cet endroit que le Mexique est le plus étroit. L’isthme de Tehuantepec sert de limite géographique entre l’Amérique du Nord et l’Amérique centrale.

7h de plus. Les montagnes et les cactus font leur apparition dans un décor pour western. Je m’attends à voir surgir les Sept Mercenaires entre deux plantations de maguey, la seule chose qui pousse dans cette fournaise. Les paysans en sombrero en extraient le mezcal, un cousin de la tequila.

Oaxaca. Mon estomac n’a pas digéré les derniers antibiotiques, pourtant supposés le calmer. Je me froisse avec une boulangère du marché d’Oaxaca qui tente de m’escroquer. J’ai une envie subite de lui balancer le petit pain par la tête. Mais la violence ne résout rien – sauf à Juárez. Plus tard, l’employée du cyber-café échoue dans la gravure de mes photos et ruine mes deux DVDs vierges. Puis, dans un autre internet café, je fends malencontreusement une chaise en plastique que l’on tente de me faire payer au prix fort. VDM

Oaxaca

Heureusement mon humeur est sauvée par la rencontre d’un Français bien sympatique vivant à Guadalajara depuis 4 ans, Jean-Jacques. Rien de tel pour découvrir ce pays que le regard d’un compatriote fiancé à une mexicaine. Dans un temple centenaire de la vieille ville dédié au mezcal, nous refaisons le monde entre les lampées du précieux liquide, en même temps que les passionnés qui nous entourent. Une affiche au-dessus du comptoir donne le ton : « el tequila es para mujeres, el mezcal para ti » (la tequila c’est pour les femmes, le mezcal c’est pour toi). Oubliez le citron vert, le mezcal se déguste avec des rondelles d’orange et du sel pimenté.

¡Ay, caramba! Ça réchauffe.

Jean-Jacques me raconte que son beau-père mexicain collectionne les bouteilles de tequilas. C’est un véritable fada : il en a plus de 1100 sur les 1200 modèles répertoriés. Certains sont rarissimes et valent une fortune. A chaque occasion, ses amis et sa famille se surpassent pour lui dénicher des crus introuvables. A chaque fois qu’on lui offre une nouvelle bouteille, s’il ne l’a pas encore – ce qui est très rare – elle rejoint les étagères de la collection, sinon elle est décapitée et bue sur le champ.

Dans la rue, comme à chaque fois que je regarde un spectacle de rue, le clown me repère et m’invite à me ridiculiser devant une foule qui rit aux éclats. Evidemment je suis la proie de choix, le seul blond parmi une centaine de petits mexicains. Cette fois-ci le showman jongle avec des machettes au dessus de ma tête alors que je suis allongé sur le sol.

Et pour finir en beauté cette journée qui avait si mal commencé : nous sommes réquisitionnés pour pousser une vieille Coccinelle – « el vocho », le symbole du Mexique – qui finit par démarrer dans une pétarade de fumée noire, avant de tourner au coin.

Oaxaca-Mexico, 7h de bus supplémentaires. La compagnie de seconde classe a investi dans un autocar luxueux pour renouveler sa flotte. Mes voisins, qui n’avaient encore jamais posé leurs fesses sur des sièges en cuir, sont sur le cul. Un passager demande au chauffeur de s’arrêter pour la pause-pipi. Ce dernier s’empare du micro :

- Mesdames et messieurs, nous ne ferons pas de pause, merci d’utiliser les toilettes du bus.

Outre la présence miraculeuse d’un micro, cette annonce provoque la stupéfaction générale :

- Quoi ? Des toilettes dans le bus ?
- Où ça ?
- C’est la petite boîte là ?
- Non, ça c’est la machine à café.

Tous les passagers se retournent et cherchent les cabinets des yeux, avant de comprendre au bout d’une minute qu’ils sont situés dans les escaliers au milieu de l’autocar.

Musicien aveugle de México

Arrivé à México D.F., les yeux me piquent. L’une des trois plus grandes villes du globe (en ballottage avec Tokyo et New York, selon la définition de ville) est réputée pour sa pollution atmosphérique. Une légende aztèque prévoyait déjà il y a 500 ans que México-Tenochtitlan deviendrait la ville la plus grande et peuplée au monde.

Je rejoins Clémence, une Française rencontrée lors de la visite de Tikal, qui m’a invité à squatter dans sa collocation. La première soirée est francesa, avec du saucisson sec, du comté, du camembert, du vin du bled. Vingt dieux que c’est goutu la gastronomie française ! Et pour célébrer l’Épiphanie, nous attaquons la galette des rois. Rien à voir avec la nôtre, la rosca de reyes est un anneau de brioche parfumée à l’orange. Les invités defeños n’ont pu s’empêcher d’ajouter une touche locale supplémentaire : du figuier de Barbarie, un cactus gluant verdâtre, pour courageux.

Les Mexicains digèrent quatre repas par jour : le desayuno (petit déjeuner), l’almuerzo à 11h, puis la comida (un gros déjeuner) à 14h, et enfin la cena - un dîner très léger. Résultat, les restaurants et friteries de trottoir sont constamment assaillis, et donnent l’impression que l’on s’empiffre à longueur de journée. La nourriture mexicaine, dégoulinante de graisse et de fromage – comme les tortas al pastor - ne m’enchante guère. Et même la grande spécialité de la capitale, le pozole, me déçoit. Il est d’ailleurs difficile de trouver des fruits dans les épiceries des centres villes. Ecoutez cette statistique pêchée dans le journal de Tuxtla : 70% des habitants des Chiapas sont obèses. J’ai bien l’impression cependant que ces derniers ont des prédispositions génétiques au surpoids héritées des peuples méso-américains…

En bon touriste je découvre donc México, son Zócalo, sa Cathédrale Métropolitaine (la plus grande d’Amérique), ses musées. Je prends le petit déjeuner au Café Habana, où le Che et Fidel Castro ont fait connaissance. Et puis, tiens, un château. Vous en connaissez beaucoup vous des châteaux en Amérique, à part le château Frontenac de Québec et celui de Cendrillon à Disneyworld ? Eh bien à México, il y a le château de Chapultepec. L’un de ses plus célèbres occupants fut Maximilien de Habsbourg, Empereur du Mexique pour le compte de… Napoléon III. Les Français ont gouverné le Mexique ! J’en apprends des belles pendant ce voyage.

Cathédrale Métropolitaine de México

Autre lieu hautement symbolique de México : le Palacio Nacional, siège du pouvoir fédéral dressé sur les cendres d’un palais aztèque. Les fresques grandioses de Diego Rivera retraçant l’histoire du pays me laissent songeur – et en particulier un bébé aux yeux bleus sur le dos d’une indigène. Au Mexique il y aurait 70% de métis, 15% de blanc et 12% d’indiens.

Pourquoi la discrimination envers les communautés autochtones persiste-t-elle dans tous les pays d’Amérique Latine ? Se sentent-ils supérieurs d’avoir la peau plus claire ? Leur en veulent-ils d’avoir souillé leur sang blanc ? Les métis ne sont au fond que les bâtards des Indiennes violées par les colons. Ce nationalisme, cette volonté de se construire une identité nationale si prononcée, n’est-ce pas l’antidote mexicain au traumatisme inconscient causé par ces origines impures ?

Au bout de deux jours, mon hôte Clémence, qui jusqu’ici était très agréable, change peu à peu d’humeur. Sans que j’en sache la raison, je ne me sens plus le bienvenu. Je mets son comportement sur le compte de l’immaturité, ou qui sait, de la menstruation. Elle me fait l’affront suprême de sortir sans moi le samedi alors qu’elle avait promis une nuit de fête légendaire. Le pire dans tout ça, c’est qu’elle n’ose pas me demander de m’en aller de chez elle. Incroyable mais vrai : de tout mon voyage, ma seule expérience négative en terme d’hospitalité est française.

Mais se coucher à 22h un samedi soir n’a pas que des désavantages. Je suis debout aux aurores, le moment idéal pour aller visiter Teotihuacan. J’arrive le premier sur le site archéologique, à 7h30 du matin, bien avant les autocars. Bravant l’interdiction, je grimpe en vitesse au sommet de l’imposante Pyramide de la Lune. Je suis le Dieu Serpent à plumes Quetzalcoatl, seul au monde face à la chaussée des Morts bordée de pyramides à degrés. Je m’apprête à butiner les premiers rayons du Cinquième Soleil. Époustouflant ! Mythologique ! Je paierais cher pour faire un saut 1500 ans en arrière, du temps de l’apogée de la plus grande cité d’Amérique précolombienne.

En attendant, je profite du spectacle, que j’imagine similaire à celui d’être perché en Egypte sur Mykérinos. Ces quelques moments de bonheur solitaire ne s’achètent pas. Je suis accompagné dans les cieux d’une noria de montgolfières multicolores : des touristes aisés qui ne se refusent pas une vue aérienne de quelques minutes sur la cité des dieux.

Pyramide du Soleil, Teotihuacan

Et puis les hordes de touristes grassouillets débarquent. Ils sont 12 millions par an à partir à l’assaut de la colossale Pyramide du Soleil et de ses consœurs. Je m’éclipse.

On oublie tout sous le soleil de Mexico

On devient fous au son des rythmes tropicaux

J’ai oublié ce que je faisais ici. Ai-je perdu la tête ?

Cet instant est un tournant dans mon voyage. Ces quelques déceptions à Oaxaca et México ont affecté ma joie de vivre permanente. Il faut y voir un signe. Il m’a fallu 21 mois de voyage pour commencer à assouvir ma soif de contrées lointaines. Voici presque un an que je me dirige vers le Nord, depuis l’Argentine. Le temps est venu de reprendre la route vers l’Est. Je rentre à la maison. Youpi !

Comments (10) nov 01 2011

Mexique part. 1 – L’église du Coca-Cola

Posted: under * Le carnet de route.

Après avoir échangé mes derniers quetzales contre une poignée de pesos, un taxi-pirogue m’expédie de l’autre côté de la frontière. Un moustachu à képi et lunettes de soleil appose un 77ème tampon sur mon passeport.

Remonter l’Amérique Latine, c’est une leçon de géopolitique. L’arrivée au Mexique est un pas de plus vers los Estados Unidos. Le destin des deux pays est lié à jamais, si bien qu’ils se ressemblent de plus en plus. Il se murmure cependant que la zone du Chiapas dans laquelle je me trouve est la région la plus authentique et préservée du pays du sombrero, loin de l’influence maléfique septentrionale de Babylone.

Quelle n’est donc pas mon immense surprise de découvrir la ville de Palenque envahie de touristes mexicains en train de se gaver de tortillas et d’acheter des souvenirs de pacotille ! Il n’y a plus un hôtel de libre. Il faut avouer que je surviens en pleines vacances de Noël. La quatorzième puissance économique mondiale connait un boom touristique interne à l’instar de la Chine, et les Mexicains aisés se ruent sur leur histoire. En l’occurrence ici ce sont les ruines du premier empire maya qui sont à l’honneur – ou devrais-je dire à l’horreur ?

Pyramide de Palenque

Avec Lucas l’Italien nous rejoignons en auto-stop nocturne (exercice difficile) un camping dans la jungle, the Jungle Palace. Le concept est pour le moins étonnant : un grand complexe bar-hôtel-resto-lodge-camping au beau milieu des lianes et des singes-hurleurs. C’est l’occasion de ressortir ma vieille tente qui commençait à moisir. Je m’assoupis dans le vacarme des bars qui se répondent. Lucas, qui a passé la douane avec ses provisions d’herbe, se fait subtiliser son sac pendant la nuit alors qu’il comatait défoncé dans son hamac. Une belle illustration des dangers de la drogue.

Le Jungle Palace appartient à un vieillard qui a eu du flair. A la retraite, il a morcelé l’ensemble en parcelles qu’il a réparti entre ses nombreux enfants : certains ont transformé la leur en machine à fric parfaitement huilées, et d’autres ont complètement négligé la leur. Comme quoi le sens des affaires n’est pas héréditaire. Dernier scandale au milieu de la forêt : un fils rebelle souhaite édifier un bordel sur son morceau de forêt.

Comme prévu, la cité historique de Palenque ressemble plus à Mayaland envahi d’une palanquée de touristes qu’à un lieu sacré. Je ne m’éternise pas. Et puis reprendre la route, ça commence à me connaître. Plusieurs heures de méandres d’asphalte sont nécessaires pour venir à bout des montagnes enjunglées. Des petites filles tendent des cordes de fanions en travers de la chaussée pour forcer les automobilistes à acheter fruits ou tissus. Les grosses 4×4 aux vitres teintées des nouveaux riches mexicains ne s’acquittent pas forcément de cette taxe de passage…

Je découvre dans les villages des slogans peints du EZLN et des pancartes : « Vous êtes ici en territoire zapatiste ». Hum ? Zapata, Zapata, ce nom me dit vaguement quelque chose… mais qui est-ce au juste ?

Zapata

Emiliano Zapata (1879-1919), moustachu révolutionnaire, est le plus célébré des héros mexicains : le symbole de la défense des pauvres et des opprimés. En 1994, une insurrection indigène surprise frappe le Chiapas. Cet état, territoire ancestral de paysans mayas laissés sur le carreau, est pourtant fort pourvu en ressources naturelles. A la tête de ce soulèvement il y a l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), qui se réclame de Zapata et Che Guevara, et milite pour la reconnaissance des droits des pauvres et l’autonomie des peuples indiens. ¡Ya basta!

L’EZLN est dirigé par une figure emblématique : le sous-commandant Marcos. El subcomandante est un jeune intellectuel blanc d’origine espagnole qui a embrassé la cause des indiens, dont la stigmatisation persiste après un demi-millénaire d’impérialisme. Le visage masqué par un passe-montagne, la pipe au bec, il cultive son image de poète rebelle. Sa grande intelligence a été d’orchestrer un nouveau type de révolution du fin fond de la Selva Lacandona : armée mais pacifique, anonyme mais médiatique.

Marcos, véritable légende vivante dans l’extrême sud du Mexique, a négocié le cessez-le-feu dans la cathédrale San Cristóbal de Las Casas. Il n’a pas choisi le pire des endroits.

San Cristóbal de Las Casas

Un pur joyau que cette ville coloniale située à 2100m d’altitude. San Cristóbal est reconnu comme  »le plus magique des villages magiques » de tout le Mexique. C’est la réplique d’Antigua la guatémaltèque. Autant vous dire : j’adore ! Je m’y promène des heures durant, brandissant mon objectif, traquant les plus beaux losanges de ce manteau d’arlequin urbain : maisons, voitures, églises, marchés, vendeuses de tissus… c’est une explosion de couleurs permanente. Je m’y sens comme chez moi, d’autant que je me fais plein d’amis et qu’il y fait bien frais le soir. Je dois être fou : le froid et l’hiver me manquent. C’est sûrement une réaction normale après 2 ans d’été…

A quelques encablures de San Cristobal, il y a une commune fort intrigante : San Juan Chamula. Les femmes dans leurs tenues traditionnelles ont deux nattes reliées entre elles. Mais comment la mode bolivienne a-t-elle fait pour parvenir jusqu’ici ? Et aujourd’hui, comme tous les jours, c’est jour de marché. J’en profite pour m’adonner à la photographie de piments et de cacahuètes étalés au sol. Les Tzotzils sont tellement habitués à esquiver les flashs des touristes, qu’il ne comprennent absolument pas l’intérêt esthétique d’un tas d’arachides. La curiosité prend le dessus, et le petit groupe qui m’encercle se mue en attroupement généralisé. La vendeuse est enchantée d’une telle attention pour ses délicats produits, surtout lorsque j’achète devant tout le monde deux kilos pour la remercier. De quoi jouer les rongeurs pendant une bonne semaine.

Comme nous sommes dimanche, c’est jour de débat politique public sur la grand-place. Les caciques des communautés autonomes – splendides vieillards parés comme des carnavaliers – tranchent sur les sujets les plus variés. A l’ordre du jour : les vendeurs du marché refusent de quitter la place centrale pour s’installer dans le gigantesque marché couvert qui a coûté les yeux de la tête à la municipalité. Je les comprends : quel intérêt de troquer l’air et le soleil des montagnes contre une tombe en béton, et en plus d’avoir à payer une taxe ?

Tandis que j’admire tout ce beau monde, le service de sécurité artisanal me coince et menace de casser mon appareil photo à coups de bâton si je n’efface pas immédiatement mes clichés de la réunion. Ah c’était interdit ? Je me sens comme le paparazzo du mariage de Connie Corleone. La milice des moustachus en peau de mouton n’en est pas à son coup d’essai, et connait les Nikon et Canon des touristes comme sa poche. Mais le « no habla español » tout en glissant une clémentine dans les mains de mon jeune factionnaire fait des miracles. On m’a dit plus tard que je risquais même la prison !

La mode à San Juan Chamula

Le temps fort de la visite chamulique reste l’église. On y célèbre le syncrétisme mystique d’un catholicisme pas très catholique et de rites ancestraux plutôt modernes. La pénombre est mouchetée de mille lueurs de bougies et zébrée de rayons obliques filtrés par les vitraux. Comme pour les églises orthodoxes, l’absence de rangées de bancs interpelle. Mais le carrelage tapissé d’épines de pin, en plus d’offrir une délicieuse senteur de Noël, permet un relatif confort au sol. La preuve, dans un coin, un ivrogne affalé cuve sa mauvaise goutte.

Les nombreuses statues de saints récoltent les vœux qui leurs sont dus selon leurs spécialités, mais c’est Jean-Baptiste qui est à l’honneur. L’abside est un capharnaüm bariolé où se croisent le bip-bip de guirlandes clignotantes chinoises, des fruits, le petit Jésus dans son berceau entouré d’étoiles lumineuses suspendues, des ballons de baudruche et des bouquets odorants de callas sortis d’une toile de Rivera.

Des familles entières viennent se recueillir. Elles sélectionnent leur emplacement dans la nef, puis s’agenouillent devant plusieurs douzaines de cierges alignés à même le sol. La taille, la couleur, et le nombre de chandelles ont une signification bien précise. Après avoir enflammé l’ensemble, leurs prières s’ajoutent au brouhaha du temple et aux cris des enfants. Des gestes à la signification sibylline accompagnent les incantations véhémentes qui s’élèvent, pareilles aux volutes d’encens. Les psalmodies de la mère n’empêche nullement le dernier de poursuivre la tétée. Le père se reprend au sortir de sa transe et expectore un céleste glaviot au sol.

En point d’orgue de cette adoration païenne, les membres de la famille se passent la bouteille de soda, et rotent tour à tour. Non ce n’est pas la secte du Coca-Cola, c’est la façon très singulière des Tzotzils d’extirper du corps les pensées impures, d’expier les pêchés. Auparavant un alcool local fermenté était employé, mais l’apparition des boissons gazeuses a modifié la donne. Et c’est pour cette raison que l’église de Chamula est mondialement connue.

On parle aussi d’exorcisme, de miracles, de maléfices, d’apparitions, de polygamie, de divination, de sacrifices de poulets, et… de matchs de football dans l’église. Si vous êtes un curé et souhaitez ramener les fidèles dans votre paroisse, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Cacahuètes de Chamula

Je célèbre le nouvel an à San Cristóbal de Las Casas. On boit, on rigole, on danse, on drague. D’abord sur le parvis de la cathédrale sous le froid mordant et les feux d’artifice, puis dans des bars à l’ambiance survoltée. La fête quoi. Je suis bien loin de mon ascétisme de l’année passée, quand je me suis couché à 21h le 31 décembre dans le silence d’un monastère bouddhiste. Et moi qui croyais que ce tour du monde allait m’assagir…

Comments (3) oct 10 2011