Thailande part. 4 – Dix jours de méditation dans un monastère bouddhiste

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Je trouve que le challenge que vous m’avez fixé est trop clément. Pour faire pénitence de mes péchés, sans doute responsables de ma poisse actuelle, je prends l’initiative de corser un peu le défi : passer non pas 3 jours, mais 10 jours de recueillement dans un monastère bouddhiste. Et pour ne pas faire les choses à moitié : en immersion totale et dans le silence.

Avant d’entrer au couvent, il faut se plier au rituel de la tonsure. La coiffeuse de Surat Thani, dans le sud de la Thaïlande, s’en donne à coeur joie. Elle fauche sans pitié la chaume de mon toit. Les belles mèches dorées qui assuraient ma renommée auprès de la gent féminine mondiale me tombent sur les épaules. Je me retire du monde pour me consacrer à la méditation, cela ne va pas sans quelques sacrifices.

Je siffle une dernière bière en compagnie de Mr. Yoon la veille de rentrer dans les ordres. Il n’a pas hésité plus d’un quart de seconde avant de proposer son jardin pour y planter ma tente. Mr Yoon est businessman : il produit de l’huile grâce à sa palmeraie, et commercialise la spécialite du coin : des oeufs de canards qui ont trempé cinq jours dans un mélange de terre et de sel. Un gros collier de bouddhas orne sa poitrine. C’est avec un pointe d’admiration et de fierté qu’il me dépose, le 31 décembre à 6h du matin, devant les grilles du monastère de Suan Mokkh. Il s’agit en effet de l’un des lieux saints les plus renommés de Thaïlande. Une retraite principalement ouverte aux étrangers y est organisée, les dix premiers jours de chaque mois. Impossible de réserver, il faut s’y rendre la veille.

Boule a zero

Qui aurait l’idée de passer un réveillon de la Saint-Sylvestre isolé de toute festivité, dans les conditions les plus sommaires ? Une belle bande d’illuminés à la recherche de l’illumination. C’est l’occasion de s’échapper de toute la crasse touristique. Et une bonne excuse pour s’éloigner de la Foulmoune Party, la quintessence de la débauche, une gigantesque rave-orgie sur l’ile de Koh Pha Ngan qui accueille chaque soir de pleine lune entre 20 000 et 30 000 fêtards en transe. Sauf que pour la première fois, l’astre des nuits est à son apogée pile pour le passage de la nouvelle année : 50 000 noctambules sont attendus, et pas forcément les plus fins d’esprit.

Passer le nouvel An dans dans un monastère, ça a plus de classe. Façon de parler, car la cellule dans laquelle on me conduit me rappelle les geôles de la prison S-21 à Phnom Penh. Je découvre mes futurs voisins : le sosie de Schwarzenegger à ma gauche (un Allemand silencieux musclé de partout), et la réplique d’Al Pacino à ma droite (une grande gueule d’Italien tatoué de partout). Les conditions de détention sont draconiennes. Lit en béton, oreiller en bois. Mon téléphone et mon appareil photo sont mis sous scellés. Interdiction de lire, interdiction d’écrire, interdiction d’écouter de la musique, interdiction de chanter, interdiction de danser, interdiction de regarder des spectacles, interdiction de boire de l’alcool, interdiction de fumer, interdiction d’avoir une activité sexuelle physique ou mentale, interdiction de mettre du parfum, interdiction de porter du maquillage ou des bijoux, interdiction de faire trop de bruit, interdiction de tuer des être vivants.

 

Or la première chose que j’aperçois dans mon cachot est une araignée géante. Malheureusement pour elle, je suis un arachnophobe notoire. La retraite n’est pas encore officiellement lancée, donc je me permets une légère entorse du pied droit au règlement, en l’aplatissant sous ma semelle. D’après l’enseignement du Bouddha, si un moustique me pique, il faut que je me concentre pour passer outre. La douleur et la colère sont impermanentes. J’ai du mal à me plier au code monastique. D’autant plus que ma moustiquaire est toute trouée. D’anciens pensionnaires ont tenté de la raccomoder à l’aide de sparadrap ou de pansements. Mais comme les moustiques du coin se repaissent de sang frais à volonté sans risquer de finir comme mon araignée, ils sont devenus obèses. Et ne parviennent plus à passer à travers les mailles béantes.

 

Dans le même souci de simplicité, l’eau de pluie sert pour le lavage des vêtements, et pour la douche. Et devant les toilettes – qui me rappellent mon séjour en Turquie - une affichette vante les mérites du nettoyage à l’eau. Apparemment si tous les Chinois et les Indiens utilisaient du papier toilette, il n’y aurait plus d’arbre depuis belle lurette sur la planète. Difficile à vérifier, mais je suis conquis. Se laver les fesses avec trois doigts de la main gauche juste avant le repas, j’ai testé pour vous pendant 10 jours.

 

Après une journée explicative, nous avons l’honneur d’assister au discours d’introduction de l’abbé révérend. Du haut de ses 78 ans, il ressemble au vénérable maitre Yoda. Après avoir marmonné une oraison pseudo-spirituelle dans un anglais de cuisine, il nous somme de nous taire pour les 10 prochains jours. Seuls les moines et les instructeurs auront le droit de s’exprimer. Je n’ai jamais vraiment excellé au roi du silence (sauf contre ma cousine Clémentine mais là c’est trop facile), je suis même plutôt du genre à avoir la parlotte. Et hop, pas de dîner, nous sommes expédies au lit. Et oui, il n’y a que deux repas par jour : le petit dejeûner, et le « dîner », à midi. Je m’endors le dernier soir de 2009 a 21h, bercé par le concert des pétards des festivités qui résonnent.

 

A quatre heures du matin, le 1er janvier, je suis d’habitude saoul et fatigué. Cette fois-ci, quand la grosse cloche m’éjecte hors des bras de Morphée, je suis fatigué et j’ai le crâne raboté. C’est là toute la subtilité de l’oreiller en bois : ça ne donne pas envie de se prélasser au plumard.

 

Pendant dix jours, le même programme, digne de celui des commandos d’élite :
04h00 - Lever
04h30 – Lecture matinale puis méditation assise
05h15 – Yoga
07h00 – Speech puis méditation assise
08h00 – Petit déjeûner
10h00 – Méditation assise
11h00 – Méditation en marchant
11h45 – Méditation assise
12h30 – Déjeûner
14h30 – Cours de méditation puis méditation assise
15h30 – Méditation en marchant
16h15 – Méditation assise
17h00 – Chants bouddhistes
18h00 – Thé
19h30 - Méditation  assise
20h00 - Méditation  en marchant de groupe
20h30 – Méditation assise
21h00 – Dodo

 

Pour résumer, de la méditation à gogo. La plupart des quatre-vingt-douze participants viennent de loin pour assister à cette retraite. Beaucoup sont présents pour une 2ème ou 3ème fois. Il y a de tous les âges, et de toutes les nationalités – beaucoup d’Allemands, d’Anglais, de Français et d’Américains. Et deux fois plus d’hommes que de femmes. Pour éviter toute tentation, les deux sexes sont presque constamment séparés. Je m’attendais à trouver des anciens alcooliques anonymes, de vieux hippies adeptes de la vie en communauté, des Pattayistes repentis, des transfuges de la scientologie, des kamikazes fanatiques devenus pacifistes : non non, rien de tout cela, les adeptes de la méditation sont des gens qui semblent tout a fait normaux – extérieurement du moins.

 

L'oreiller en bois

La technique de méditation enseignée dans ce monastère est nommée Anapanasati. C’est la méthode originelle que prônait le Bouddha sous son Muchalinda. Il s’agit de se concentrer sur le souffle, pour accéder, en 16 étapes, au nirvāṇa : la paix intérieure totale et permanente. L’idéal pour s’adonner à la méditation est de mener une vie confinée, libérée de toutes les contraintes, à l’écart des villes et des sources d’excitation artificielles, au calme et au milieu de la nature. C’est exactement ce que propose Suan Mokkh. Le cadre est somptueux : un grand jardin, avec plusieurs étangs. Aucun bruit, sinon celui des oiseaux et des insectes, et le vent bruissant dans les branches. C’est über-relaxant.

1er jour : enthousiasme

 

Au début, tout il est beau, tout il est nouveau. Même si mon esprit part en vadrouille lors des séances de méditation, je parviens tout de même à me concentrer. J’apprécie également les leçons de yoga. Le temps fort de la journée est la marche de groupe le soir. Quatre-vingt-dix personnes en fisherman pants, qui suivent en file indienne un moine qui fait 5 fois le tour d’un étang, pieds nus et en silence : j’ai l’impression d’avoir rejoint une secte new age ou d’être en pleine procession d’Hare Krishna. Les geckos couinent, les grillons grillottent, les crapauds croassent. La nature m’inspire, je me sens l’ame d’un poète. Les étoiles brillent, les flammes des lampions vacillent, les reflets sur l’eau frétillent, les lucioles  scintillent. Et la pleine lune se lève. Elle remporte la palme d’or de la lumière.

 

2e jour : optimisme

 

Les sessions de méditation assises alternent avec les sessions de méditation en marchant. Le but est de décomposer chaque pas en une fraction de petits mouvements. Il faut être entièrement conscient de chaque geste, tout en oubliant tout le reste et en empêchant l’esprit de divaguer. C’est un exercice difficile.

 

Chaque membre de la communauté doit choisir une tache quotidienne. J’opte pour l’option feignant : nettoyer les tables après le thé. C’est plus facile que de laver les toilettes. J’ai donc pleinement l’occasion de profiter du temps libre pour piquer un roupillon afin de rééquilibrer mon sommeil en retard.

 

3e jour : doutes

 

« Qu’est-ce que je fais la ? Ma vie est heureuse, à quoi ça sert de méditer ? » sont les questions qui commencent à me trotter dans la tête dès le 3ème jour. Je sollicite un entretien privé avec un moine. Il m’explique qu’en fait, si l’on réfléchit bien, nous sommes sujets à une foule de sentiments négatifs au quotidien, appelés  dukkha : le stress, la colère, la peur, l’avidité, l’égoïsme, l’insatisfaction, etc. L’être humain est prisonnier de ses émotions. Pour se délivrer de cette souffrance, Bouddha propose une voie : la méditation. Et avant de sauver le monde, il faut se libérer soi-même. Selon le bonze, je me suis un peu mélangé les pinceaux dans les étapes de méditation. Cela me redonne foi. Pour quelques heures du moins…

 

4e jour : espoir

 

Je suis en pleine lévitation. Trop de concentration, c’est fatal : à 3m au-dessus du sol, je me cogne la tête sur le plafond. Je m’écrase sur mon oreiller en bois en retombant. Aie ! Il est 4h du matin. La grosse cloche sonne le glas de mon rêve. J’ai une bosse derrière le crâne. C’est l’heure de sortir de mon caveau. Une armada de zombies se met peu a peu en mouvement. Les yeux mi-clos, le regard dans le vague, la bave au coin de la lèvre, ils arrivent de toute part en clopinant au milieu de la nuit, pas après pas. Ils se frayent un passage à travers la brume des marais en direction du hall de méditation, survolés par des nuages de chauves-souris, afin de participer à une orgie méditative. Il y a affusion de sang dans les tempes. Thriller après l’heure. Mais les seuls qui se gorgent d’hémoglobine, ce sont les moustiques.

 

Si je manque de me faire égorger, c’est bien le 4ème jour. Alors que je me trouve en pleine session de méditation, aux prises avec la position du lotus, noyé dans des effluves de crèmes anti-moustiques à 4h30 du matin, je me rends compte que j’ai deux clés dans ma poche. Zut. J’ai enfermé mon voisin italien par erreur. Celui qui a plein de tatouages et qui n’a pas l’air d’un enfant de coeur. Zut zut. En vitesse, je cours le libérer. Il n’est pas ravi, mais la méditation a des effets positifs sur son état d’esprit, et il se ravise de justesse avant de m’assommer.

 

5e jour : désespoir

 

Mon esprit divague. Je me concentre aussi bien qu’un moineau sur une équation différentielle. Heureusement, chaque jour, nous recevons l’enseignement d’un moine anglais. Son discours est très instructif et interloquant, je l’écoute avec avidité. Il a participé à la même retraite en 1994, avant de décider de devenir moine lui-même. Il a mis vingt ans avant de compléter les seize étapes d’Anapanasati, et n’est parvenu qu’à une semi-illumination.

 

Avant chaque repas, nous récitons en coeur dans le réfectoire un mantra qui dit à peu près ceci : « Je mange non pas par plaisir, mais pour permettre à la continuité corps/esprit de se maintenir. Je m’abstiens donc de toute pensée négative. » Je n’ai donc pas le loisir de me plaindre de l’utilisation massive de l’infâme coriandre qui sabote la plupart de mes repas. De toute façon, il nous est interdit de parler. Une odeur de saucisse véhiculée par le vent me monte au nez en pleine méditation… Pas facile de mener une vie d’ascèse.

 

6eme jour : rebellion

 

Rien ne va plus. Dukkha à son paroxysme. J’ai des pulsions de meurtre : j’assassine une araignée et trois moustiques. Je fantasme sur une bavette saignante flottant dans une marmite de coca-cola. Je rêve d’Epéda, de coussins moelleux, de machine à laver. J’ai des envies de scandale, de grasse matinée, d’école buissonnière. Je me retiens de donner des claques au moine supérieur, de crier « Bon ça va on a compris ! » au 50ème coup de cloche, et de jouer de la trompette en pleine salle de méditation. J’ambitionne de brûler tout le gingembre et la coriandre des cuisines. Je rêve de Lac Baïkal, de Malaisie, et de samba en Amérique du Sud. Et bien sûr, je suis en manque de fromage de chèvre (mais ça, ça fait neuf mois que ça dure). J’ai encore un sacré chemin a faire avant d’atteindre la libération spirituelle.

 

7e jour : journée mortifère

 

Se focaliser sur sa respiration et sur le bout de son nez, encore et toujours, c’est un coup à finir maboul. Après 3h de recueillement non-stop, il m’est toujours impossible d’arriver à quoi que ce soit. Au diable la méditation ! Je maudis Bouddha et l’ensemble de ses disciples pour les siècles et des siècles. C’est dur dur. J’ai envie d’abandonner. Mais un vrai aventurier ne renonce jamais. Sauf Mike Horn lorsqu’il a tenté d’atteindre le pôle Nord, et qu’il a dû se faire amputer le bout des doigts. Mais lui c’est un petit joueur…

 

Chaque jour, à 17h, nous récitons des cantiques bouddhistes. Sabbakāyapatisamvedi passambhayam kāyasankhāram assasissāmiti… Je suis d’autant plus content de chanter que les psalmodies annoncent l’heure du thé, suivi de la baignade dans les sources d’eau chaudes. Ahhh ! Le seul moment de la journée où je suis content d’être là.

 

Meditation de choc

8e jour : morosité

Les voies du Bouddha me sont impénétrables. La méditation, c’est sympa une fois de temps en temps, mais en permanence toute la journée pendant 10 jours, c’est lassant. J’ai hâte d’en finir. Je sèche quelques cours de méditation, et je me divertis comme je peux.

Je consacre la plupart de mon temps à observer la nature. Nourrir les poissons-chats avec des termites, c’est très rigolo. Des geckos font un festin de roi en gobant les insectes aveuglés par la lumière d’un néon. Tiens, deux criquets qui s’accouplent : passionnant ! Je me trempe les pieds dans un bassin où des petits poissons se délectent de mes peaux mortes. Mais le plus captivant, ce sont les fourmis : ces créatures divines sont diablement intelligentes. Toujours en bande, toujours avec une communication remarquable. Je les contemple en train de couver des pucerons pour en récolter le nectar. Les fourmis ont conquis la terre longtemps avant nous. Même une coalition mondiale USA / Europe / Chine / Ben Laden ne parviendrait pas à les éradiquer. Ils ne leur reste plus qu’à s’approprier le reste de l’univers. Mais là, ils vont avoir besoin d’un vaisseau spatial…

Je remarque que le matin je suis plutôt d’humeur ronchonne, tandis que le soir, je peux me concentrer. Le huitième soir, mon attention est bien meilleure que d’habitude. Je prolonge la méditation dans mon lit (si on peut appeler ca un lit), avec du persil dans les oreilles. Mes efforts de concentration portent leurs fruits et j’ouvre une porte secrète. Pendant plusieurs heures, je voyage dans les méandres de ma pensée, à travers le labyrinthe de mon âme, dans le tréfonds de ma conscience, perdu aux confins de l’esprit. J’assiste à une énergétisation totale de tout mon corps. Je ne sais pas exactement dans quel trip je m’engage, mais très loin, dans la 6ème ou la 8ème dimension. Les effets sont impressionnants. Pas besoin de drogue pour plâner. Je comprends mieux comment Alexandra David-Néel a réussi à méditer pendant 2 ans, recluse dans une grotte du Sikkim, à 4000m d’altitude. Elle était en plein élévation mystique dans les nuages.

9e jour : surprise !

Les participants apprennent joyeusement que c’est le Jour du Grand Silence : moins de blablabla, et le départ du sprint final méditatif. Assis en tailleur sur les starting-blocks, j’ai faim. Car pour se conformer un peu plus à la vie monastique, il n’y aura pas de repas du midi. Le petit déjeûner est l’unique collation de la journée. Je me goinfre au maximum tout en grommelant. Ce n’est pas la Journée du Grand Silence, c’est la journée de la Grande Faim. Je l’interprête plutôt comme la Journée du Grand Repos. Je boycotte toute méditation dans ces conditions. Même à Guantanamo, les détenus sont mieux traîtés ! Ils auraient dû nous prévenir à l’avance, j’aurais fait une réserve de tablettes de chocolat.

J’entame une grève du jeûne en signe de protestation. Je farfouille dans les hautes herbes, et finis par dégoter une méga noix de coco. C’est là que mon expérience d’aventurier m’est utile. Je chéris mon couteau roumain, qui démontre une nouvelle fois toute son utilité. Le soir, je sirote toutes les vitamines de l’alphabet, ravi. J’assiste à la symphonie en gargouillement d’estomac majeur de mes compagnons de mitard.

10e jour : c’est pas trop tôt

Ah, le dernier jour ! Quelle joie ! Je me prépare toute la journée au speech de 5 minutes que l’on peut donner volontairement le soir, devant toute l’assemblée. Les autres discours parlent « d’expérience extraordinaire » ou de « meilleure semaine de ma vie ». Je me fais le porte-parole de ceux qui ont capitulé. Il y a eu 22 abandons sur 92 participants. Ce qui donne à peu près ça :

« Je ne suis pas venu ici pour la méditation, mais plus par curiosité et pour le challenge. Je n’ai réussi à méditer que le 8ème jour, et ça m’a complêtement épuisé. Je suis plein de dukkha. Je pense que je ne suis pas assez mature pour avoir vraiment envie de m’en séparer. Mais somme toute, ce fut une expérience bénéfique. J’ai pu parfaire mon initiation au bouddhisme. Peut-être que je reviendrai quand je serai prêt. Vous risquez de me revoir dans 10 ou 20 ans. »

Le bouddhisme semble proposer des solutions à l’ensemble des problèmes actuels : paix avec soi-même, amour non seulement de son prochain mais de tout être vivant (ne pas tuer d’animaux), respect de l’environnement, vie saine, fin du matérialisme et de l’individualisme, fin de la course vers les plaisirs superficiels, esprit de tolérance, fraternité humaine, réponse aux sempiternelles questions qui tourmentent l’être humain (telles que « Quel est mon but dans la vie ? » ou « Que fais-je ici sur terre ? »), chemin vers le bonheur, sagesse, délivrance des souffrances, etc…

Le problème est que la plupart de l’humanité n’est pas apte à saisir entièrement les préceptes du Bouddha. Et rares sont ceux qui parviennent à l’Illumination. C’est trop compliqué, philosophique et spirituel pour le commun des mortels, moi y compris. Les chantres du bouddhisme ont fort à faire. 2553 ans après la mort de l’Eveillé le monde va toujours aussi mal. Lorsque l’on regarde le nombre de conflits dans les pays « bouddhistes » lors du siècle précédent, on ne peut qu’être sceptique…

11eme jour : retour du bruit

Ca fait du bien de discuter avec mes collègues de méditation. Les personnalités se révèlent, les sourires éclairent les visages, le charme transparaît alors qu’il était invisible pendant 10 jours. Nous visitons le monastère principal. Il a été fondé par l’un des moines les plus révérés de toute la Thaïlande : Vénérable Ajahn Buddhadasa. Selon lui, le bouddhisme n’est ni une religion, ni une philosophie, mais une science. A Suan Mokkh, pas de place pour la réincarnation. Nous découvrons le squelette d’une ancienne nonne, surmonté d’un écriteau : « Avant, j’étais comme vous. Bientôt, vous serez comme moi. »

A ma sortie, je ressemble à un prisonnier de guerre afghan : cheveux ras, barbe en pagaille, pâle, amaigri, fatigué. J’aurais jamais cru que ce serait si dur. Pas facile non plus le retour à la réalité : je me retrouve sur l’autoroute, égaré entre les rugissements des automobiles. Heu… c’est par où la Malaisie ? Finalement, je n’étais pas si mal dans mon couvent…

Arrivé dans la ville de Trang, pas une minute à perdre. Je file droit vers le centre commercial. Je commande une pizza XXL et un litre de Coca. La serveuse me regarde stupéfaite : elle assiste au festin d’un ogre qui sort d’hibernation.

Comments (12) jan 28 2010

Thaïlande part. 3 – Imbroglio bancaire sur fond de paradis offshore

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[Bonne année 2010 à vous tous ! Merci beaucoup pour vos voeux de bonheur.]

 

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์ - autrement dit et pour faire plus court, Bangkok. Quatrième passage. De retour dans le palace de sieur Alex, avec suite royale généreusement mise à ma disposition. Je renoue le temps d’un weekend avec la perpétuelle agitation et la vie nocturne déjantée de la Venise de l’Orient.

La soirée du vendredi vaut son pesant de tofu. Elle commence par mon resto japonais préféré. Des serveuses en kimono à nos petits soins déversent un flot continu d’alcool coréen dans nos coupes. L’ambiance monte peu à peu. Repus de sashimis, nous embarquons à destination des coins branchés de la jeunesse dorée. Au Demo, la dernière trouvaille du petit groupe d’une dizaine d’expats que j’accompagne, le DJ à la pointe force légèrement sur les décibels. Les pulsations assourdissantes du beat techno nous rabattent vers la terrasse en extérieur, plus calme. Entre deux anecdotes extravagantes sur les dernières folies des membres les plus excentriques de la communauté française locale (dont Alex est un membre éminent), nous découvrons, au pied d’un fauteuil en cuir, une carte bancaire gisant sur le plancher.

« Serait-il possible de s’en servir ? Ca serait énooooooorme ! » constitue la réaction générale. Désireux d’écrire l’histoire à notre tour, les neurones noyés dans l’alcool, nous tentons le coup de poker. Pas besoin de code, une simple falsification de la signature sur la note suffit. Et ça passe. Le bout de plastique nous offre la tournée générale. Nous jouons avec le feu mais l’excitation du méfait suffit à étouffer les flammes d’objections qui s’élèvent. Nous nous convainquons que l’assurance bancaire remboursera le malheureux. Passent une bouteille de Grey Goose, et une de champagne. Changement de dancefloor pour brouiller les pistes. Deux bouteilles de Moët & Chandon supplémentaires. C’est grisant de jouer à détourner des fonds à la Kerviel, mais les nerfs sous soumis à rude épreuve. Il est temps de mettre fin à cette mascarade.

Au petit matin, les remords nous assaillent. Comme je risque moins que les autres (pas de travail donc je me contrefiche d’une éventuelle expulsion du pays), on m’a confié la tache de discrètement poster aux ordures la VISA maudite. Alors que je m’apprête à offrir le cadeau de Noël de sa vie à un SDF, mon portable vibre. Alex au bout du (sans) fil.

- Geoffrey, t’es-tu débarrassé de la carte ?
- Non pas encore, dis-je, pourquoi ?
- Ne la jette pas. C’est celle de mon ami Guillaume.

L’assurance bancaire, pas connaître ici. Le Guillaume en question a quitté le Demo peu avant la découverte de sa CB, et n’a fait opposition qu’à 4h du matin. La note à rembourser est épicée : 22,500 baths, soit 500€. Même en divisant par le nombre d’escrocs (7 au total), ça poinçonne tout de même rudement mon budget mensuel. Nul besoin de préciser que l’épisode est entré en grande pompe dans les annales de la diaspora tricolore.

La réparation de mon appareil photo est la seule affaire qui me retienne à Bangkok. Et cela prend plus de temps que prévu. L’agitation de la Grosse Mangue (en référence à « The Big Apple ») m’étouffe, au même titre que la chaleur hivernale. Le soleil me tape sur le bambou. J’en profite pour rencontrer d’autres tourdumondistes. Fortuitement d’abord, avec le couple d’On The Road Again et leur vieille moto. Leur site web est bien conçu, avec d’excellentes vidéos. Mince, je devrais investir dans un camescope si je veux conserver mes lecteurs ! Et puis, la rencontre prévue de longue date avec Paul-Henri et Ophélie, un frère et une soeur qui font le tour du monde en Solex. Ils font forte impression aux 4 coins du globe lorsqu’ils surgissent dans la pétarade de leurs vieux engins tout rafistolés. Nous passons une après-midi entière à nous abreuver de banana shakes et d’anecdotes respectives. Ils « tournent » dans l’autre sens et arrivent tout droit d’Amérique. Leur aventure est nettement mieux ficelée que la mienne : un projet en béton, des sponsors, des bourses, le passage dans de multiples émissions de TV, des articles de journaux, la réalisation d’une mission sur le micro-crédit en parallèle, etc. Comparé a eux, je suis un glandeur.

Koh Samui

Lorsque je vais récupérer mon objectif photo, j’apprends qu’il est irréparable. Je suis obligé d’en racheter un neuf. Je passe la semaine la plus dépensière de mon voyage. Décidement Madame Malchance me courtise depuis cette fameuse pîqure de frelon. Je tente de me refaire avec Alex à l’hippodrome mais les canassons sur lesquels je mise finissent constamment bons derniers.

Et puis, a l’approche des fêtes de fin d’année, j’ai un peu le bourdon. Pour la première fois depuis mon départ un léger mal du pays m’envahit. Dur de savoir que je vais passer à côté du partage du foie gras en famille, et de l’entrechoc des flûtes de champagne entre amis… Pour me consoler, je pars à la plage.

Monaco, 28 degrés à l’ombre… Je goûte la saveur des tropiques à Phuket, au coeur de la mer d’Andaman. Une ancienne île de rêve, devenue au fil des dernières décennies une station balnéaire bétonnée, attirant foule de Farangs. Les nombreux complexes hôteliers rutilants à moitié vides – crise oblige – se dressent le long des baies et contribuent à la destruction systématique des derniers recoins sauvages, à coups de pelleteuses et de milliers de tonnes de béton. Les déchets s’accumulent sur les dernières plages non touristiques, qui contrastent avec les étendues de sable fin immaculées envahies d’Européens. Le vacancier exige du propre. Ce n’est pas que je tiens particulièrement à me rendre à Phuket, mais j’ai été autorisé « à titre exceptionnel » par le chef de chancellerie de l’ambassade de France à m’y faire vacciner contre la grippe H1N1. L’auberge de jeunesse sympathique que je dégote à Phuket City m’offre l’emplacement idéal pour baser mes expéditions insulaires à la découverte des différentes facettes de la jumelle de Djerba.

J’atterris dans un dortoir entouré de sourd-muets. Difficile de communiquer, mais cela me permet d’économiser les dernieres boules Quies que je conserve précieusement. Et puis d’autres travellers arrivent, autrement plus bruyants : Henrick l’Australien, Ingrid la Norvégienne et Joao le champion de flair (12e mondial), un italo-brésilien qui renvoie Tom Cruise aux cuisines avec ses jongleries de bartender. Nous formons une joyeuse équipe, alternant entre tournées des plus belles plages à scooter, et soirées animées en compagnie des locaux. Le petit nuage noir continue de flotter au dessus de moi : deux crevaisons, une panne d’essence, une avarie mécanique, une prune pour conduite sans permis, et un malfrat qui dérobe en pleine nuit certains composants de mon scooter (2h de réparations, €1,50 de frais).

Le 24 décembre, je croise Hugo dans la rue par hasard. Nous passons un excellent réveillon à quatre, en compagnie d’Henrick et d’une Australienne. Buffet à volonté, avec un choix incroyable de nourriture. Je suis proche de l’overdose de crevettes. A minuit, point de descente de traîneau, mais la montée au ciel, sur fond de feux d’artifices, de notre lanterne chinoise sur la plage de Karon – ou comment polluer la planète tout en s’amusant. Et pour conclure, virée dans la rue insolite de Patong Beach, avec travestis en petite tenue rouge et blanche, et aguicheuses à la recherche de leur sosie du Papa Noël afin d’offrir des cadeaux à leurs mômes le lendemain.

Noel sur Karon Beach

Vous souvenez-vous du film « The Beach » ? Je décide d’aller jouer les Di Caprio et m’embarque pour une petite croisière vers les fameuses îles Koh Phi Phi. Je me retrouve dans un bateau si gros qu’il ne peut même pas accoster. De toute facon la célèbre plage est désormais noyée sous un flot continu de touristes. Je participe au spectacle de 150 vacanciers qui pataugent avec leur gilet de sauvetage autour de l’embarcation, tout en donnant du pain aux poissons. Quitte à être un touriste, autant jouer la comédie à fond.

Mais il n’y a pas que le tourisme cinématographique qui a endommagé les îles Kho Phi Phi. Le 26 décembre 2004, rappelez-vous, un raz de marée de 10 mètres de haut s’écrase sur les côtes asiatiques. Bilan tragique : 230 000 morts. En Thaïlande, les vagues meurtrières font 8200 morts et 8500 blessés. (Je precise que l’un de mes lecteurs, David, etait precisement a Phuket le jour du tsunami !) Sur la plage de Patong, les dieux ont tenté de mettre un terme aux turpitudes du clône de Pattaya par un remake du déluge. Mis à part quelques panneaux « attention zone à risque tsunamique » et des installations de hauts-parleurs, rares sont les indices encore visibles de la visite de courtoisie de la déferlante. Pour le 5ème anniversaire du désastre, les moines bouddhistes sont réquisitionnés afin de commémorer la mémoire des victimes. Le tourisme de catastrophe est en plein essor : Tchernobyl, le World Trade Center, le tsunami…

Je continue le voyage avec Henrick, en direction d’une autre île, celle de Koh Samui. Henrick est un Australien d’origine vietnamienne plutot relax. Programme classique des backpackers en Thaïlande : ballades en scooter dans la jungle, farniente dans les transats, photoshooting des derniers rayons sur l’horizon, sirotage de cocktails exotiques les pieds dans l’eau. Alors que nous  déambulons sur une baie ceinte de cocotiers, je distingue au lointain une île qui semble abandonnée. QUOI, UNE ILE DESERTE ?

Le lendemain matin, après avoir traversé tout Koh Samui en auto-stop, nous embarquons pour notre île de rêve, sur une petite chaloupe de pêcheur. Nous échouons sur Koh Taen : île perdue qui n’apparaît miraculeusement pas sur Google Earth, entourée de perpétuelles brumes, où flotte la légende d’un trésor de pirates jamais mis à jour… Ouh la la, à trop descendre vers le sud, je deviens un peu Marseillais ! Le coin est en fait habité par quelques rares indigènes. Une île semi-déserte, ca fera quand même l’affaire. La famille qui tient les quelques bungalows où nous posons nos sacs n’a ni os dans le nez, ni tendances cannibales. Nous sommes même accueillis chaleureusement : et pour cause, nous sommes les seuls clients ! Je suis surpris : les touristes préfèrent s’agglutiner autour de leurs piscines que de se détendre dans les hamacs d’une île paradisiaque. Car c’en est bien une.

Dès notre arrivée, cinq incroyables nouvelles nous parviennent :
  • il y a un lagon. QUOI, UN LAGON ? Oui. Pour s’y rendre, il faut emprunter un pont de 340m à travers une forêt de mangroves.
  • l’archipel est entouré d’une somptueuse barrière de corail.
  • l’île abrite un monastère de nonnes, sous lequel on trouve un squelette de requin baleine.
  • il existe un minuscule îlot ou un moine bouddhiste a vécu en solitaire pendant 15 ans. Il s’en dégage une atmosphère cabalistique.
  • il n’y a aucun chien sur Koh Taen. Toute tentative d’introduction s’est soldée par la mort du cabot quelques heures après son arrivée. L’énigme n’a jamais été élucidée, mais on murmure qu’il s’agit d’un lieu sacré, comportant d’importants champs magnétiques. Ou que les milliers de chauves-souris squattant les grottes de l’île emettent plus d’ultrasons que ne peuvent en supporter les toutous.

Nous vérifions chaque point un à un. Vous êtes-vous déjà retrouvés dans un lagon désert ? C’est purement magique. Le silence n’est perturbé que lorsqu’une noix de coco s’écrase sur le sable blanc, avant de rouler jusque dans l’eau turquoise. La noix de coco est du pain béni qui tombe du ciel des tropiques. Elle contient des vitamines A, B, C, D, E et rassasie son homme tout en le désaltérant. La noix de coco, le bambou et le riz sont à l’Asie ce que le raisin, le chêne et le blé sont à l’Europe. L’idée de jouer les Robinson Crusoé nous plaît. Mais éplucher une noix de coco est une tache ardue (bien plus difficile que de déshabiller une femme - enfin dans les deux cas, on devient rapidement expert).

miss coco

La question à deux Français saouls : qu’emmèneriez-vous sur une île déserte ? Mmm… un container réfrigéré de fromage de chèvre, et environ 150 femmes. Mais dans notre lagon, point de biquette ni de Virginie Ledoyen à l’horizon. Qu’à cela ne tienne !  Nous allons concevoir nous-même la femme de nos rêves. A l’aide des déchets recrachés par l’océan sur le rivage – une juste vengeance de la nature qui régurgite ce qu’elle ne parvient pas à digérer - Miss Coco prend peu à peu forme. Et de formes, elle n’en est pas avare. Une poitrine de rêve en polystyrène, des hanches généreuses en caoutchouc, de longues jambes de bambou, et un visage idyllique en coque de noix de coco. Son regard sauvage nous fait tourner le ciboulot. Pour ne pas nous faire rougir, nous vêtissons notre déesse, et de matériaux 100% recyclés s’il-vous-plaît. Avec en pièce de maître une magnifique robe toute de sacs plastique.

Je n’en dis pas plus sinon les producteurs de Lost vont tenter de me débaucher. Juste que la soirée s’est conclue par une autre de mes idées révolutionnaires : un gigantesque feu de joie sur un radeau de bambou enflammé, voguant entre les flots et les étoiles…

Heu ca va la neige en France ? J’ai pensé à vous, l’autre jour : il y avait des glaçons dans mon Gin Fizz.

[Je précise à ma mamie que je ne suis pas à Haïti;  il ne faut pas qu'elle s'inquiète].

Comments (10) jan 14 2010

Thaïlande part. 2 – A la recherche de l’adrénaline perdue

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Nous quittons le Laos pour rejoindre la Thaïlande à Houei Sai en barque. Je verse une larme d’adieu en l’honneur du magistral Mékong, mon plus fidèle compagnon de voyage asiatique. Je me console en posant pied à terre : je suis heureux comme un petit lapin de retrouver la Thaïlande. Revenir en terrain connu, c’est un peu comme rentrer au pays. Et puis la modernité rassure. C’est propre. On trouve de tout, pas cher, et facilement. Les connexions internet fusent à la vitesse des photons. Les compagnies de transports ont tissé leur toile telles des araignées infatigables. Les distributeurs automatiques de billets pullulent. Les scooters se louent en deux minutes. Ça y est, les tigres asiatiques – et la Thaïlande en tête de peloton – ont comblé leur retard de développement. Ils ont tout compris au capitalisme. On se croirait en Europe, avec une touche d’exotisme supplémentaire. Mais je vais vite déchanter.

Je suis toujours en compagnie d’Hugo, co-voyageur compatriote. Nous découvrons avec plaisir la charmante bourgade de Chiang Rai – à ne pas confondre avec Chiang Mai. C’est une petite ville de province pour la Thaïlande, mais qui équivaut en taille à Vientiane, la capitale du Laos. Le marché de nuit met en lumière l’impressionnante créativité artisanale des Thaïs. C’est le moment idéal de faire ses courses de Noël pour trois fois rien… pour ceux qui rentrent en France avant les fêtes ! Des petits étals proposent différentes spécialités culinaires, que l’on savoure devant un concert ou une danse traditionnelle. Je me gave de sushis imbibés de shōyu à un prix défiant toute concurrence – en hommage à mon partenaire de vélo Yann parti chercher fortune au pays du Soleil levant.

Le roi Rama IX est adulé à un point tel, qu’il est difficile de le concevoir. Il règne depuis 1946 et c’est donc le plus ancien chef d’état encore en activité. Son portrait est partout. Contrairement à Atatürk, Lénine, Mao et Genghis, que l’on vénère posthumement, le roi a le droit à un culte de la personnalité de son vivant. Il jouit d’un prestige inégalé, les Thaïs l’adorent. Ce sont les geôles assurées pour quiconque ose blasphémer publiquement le souverain, y compris les étrangers. Marcher sur un billet de banque, ou même le plisser, est une grave offense : il comporte une image de Sa Majesté. Je vous laisse imaginer la ferveur qui s’est emparée des rues lors du 82eme anniversaire du roi, le 5 décembre. Une ambiance de carnaval, des lampions, des orchestres, le peuple qui danse dans la rue, et l’interdiction de boire de l’alcool. Ce qui ne m’empêche pas de dégoter un bar au rideau de fer semi-ouvert – en quête de profit malgré le risque d’une descente de police – afin de trinquer à la santé du monarque. Une santé toute relative. En petite forme, le roi est toute de même sorti brièvement de l’hôpital le temps d’une apparition forcée, bancal sur sa chaise roulante, tel Jean-Paul II avant sa montée au ciel. La spéculation sur la gravité de son état de santé a même fait plonger la Bourse.

On pourrait croire qu’une telle constance monarchique serait le gage d’une politique stable : c’en est tout le contraire. Le gouvernement thaïlandais a été le théâtre de 18 coups d’État depuis 1932. Le dernier date de 2006, alors que le Premier ministre se trouvait à l’ONU à New York. En prime des incessantes manifestations politiques qui secouent Bangkok, la Thaïlande est en conflit de frontière avec le Cambodge, et en guerre civile avec les musulmans malais de l’extrême-sud thaïlandais qui revendiquent l’autonomie. Contrairement à ses voisins, la Thaïlande n’a jamais été colonisée. Le nationalisme y est de rigueur. Deux fois par jour, à 8h et 18h, retentit l’hymne nationale. La loi stipule qu’il faut l’écouter debout. L’espace de deux minutes, le pays s’immobilise. La musique est diffusée simultanément par les stations de radio, les chaines de télévision, ainsi que les hauts-parleurs dans les lieux publics, tels que les écoles et les parcs. Et puis, une fois la dernière mesure patiemment écoutée, la fourmilière se remet en route subitement.

Bouddha d'Or

Chiang Rai me plaît. Je loue un scooter en permanence, ça m’évite de marcher. Et ça permet de s’organiser de belles ballades. Notamment une virée dans le mythique Triangle d’Or. Il s’agit d’une zone montagneuse aux confins du Laos, de la Birmanie et de la Thaïlande, réputée pour être l’un des centres mondiaux de production d’opium. Les Thaïs ont le don de transformer un endroit sans intérêt en attraction touristique majeure. Surfant sur la réputation sulfureuse de l’équilatéral doré, ils ont édifié un mini-parc d’attraction bouddhiste avec Bouddha géant. Pour conjurer ma malchance du moment, je laisse un don. Je glisse une pièce de monnaie dans une fente. Elle roule le long d’une rampe pour ensuite rentrer dans le ventre du Bouddha, ce qui déclenche un gyrophare et une sirène de remerciement. Tout ceci est bien distrayant, mais où se trouvent les fleurs de pavot ?

Pour trouver la réponse à cette énigme, je visite l’excellent Hall of Opium, un musée-laboratoire ultramoderne créé sur ordre du roi. J’y apprends que l’opium a joué un rôle clé dans l’histoire de Chine. Au XIXe siècle, les Anglais, comme ils continuent de l’être aujourd’hui, deviennent accros au thé. Mais le thé chinois coûte cher. Les bateaux qui repartent d’Angleterre vers la Chine ont les cales vides. Ceci crée un déficit commercial. Les Anglais ont donc l’idée lumineuse d’inonder la Chine d’opium… illégalement. Le gouvernement chinois proteste, mais deux guerres plus tard contre la plus grande puissance mondiale, et les dérivés du pavot entrent en libre circulation : 13 millions de Tchang et de Wang deviennent toxicomanes. Ce qui provoquera à terme la chute de l’Empire Céleste… qui renaîtra de ses cendres grâce à l’intervention de Tintin, du Lotus Bleu, et de Mao, avant de revenir au premier plan. On comprend mieux pourquoi la Chine est avide de revanche sur l’Occident, après une période de 150 ans de perdition et d’humiliation, prenant fin lors de la rétrocession de Hong-Kong et de Macao.

C’est la CIA qui pousse à la culture du pavot dans le Triangle d’Or à partir des années 50. Ceci permet aux Etats-Unis de pouvoir armer les minorités ethniques à moindre coût afin de combattre l’ennemi communiste. Mais la fin de la Guerre Froide, et les méfaits de la consommation d’héroïne sur sa propre population, contraignent les USA à virer de cap au cours des années 90. Ils injectent dorénavant un pognon fou pour éradiquer les cultures illicites de la planète. Avec une contradiction notoire : l’Afghanistan est désormais le premier producteur mondial d’opium, et depuis l’intervention de la coalition internationale la production bat des records (les Talibans avaient interdit sa culture). Au Laos, l’aide financière américaine file tout droit dans les caisses des politiciens. En contrepartie, le gouvernement laotien impose de lourdes peines aux agriculteurs qui ne renoncent pas à l’exploitation du pavot – plutôt du genre rentable. En Thaïlande, grâce à feu la reine mère, soucieuse des effets controversés de la toxicomanie sur ses sujets, les plantes maudites ont été éradiquées dans les années 80. Les cultures opiacées de Thaïlande et du Laos ont donc laissé place à des terrasses de théiers, des plantations d’ananas, des champs de maïs, des forêts artificielles de tecks.

En revanche, la Birmanie reste le deuxième producteur mondial d’héroïne. Un couple de Français – car décidément le couple est à la mode sur les routes du monde – me conseille un itinéraire le long de la frontière birmane. A califourchon sur mes 125cc, je découvre une route bitumée splendide, creusée à flanc de colline, qui ondule entre les forêts montagneuses avant de rejoindre le sommet des crêtes où se situe la ligne de démarcation. Des soldats en armes m’arrêtent à la sortie d’un virage. Premier d’une longue liste de check-points.
- Passeport ?
- Non, dis-je.
- Permis de conduire ?
- Non plus.
- Reçu du loueur ?
- Tout est a l’hôtel.
- C’est bon vous pouvez y aller, me dit l’officier en faction. Mais hâtez-vous, la route ferme à 18h.

Il est 17h45. Au second poste de contrôle, j’aperçois la frontière. Elle se compose d’une maigre barrière en bambou de 30cm de haut. Le militaire, la Kalachnikov en bandoulière, accepte de me prendre en photo de l’autre coté. Je suis un clandestin illégal en Birmanie le temps de quelques secondes. Encore un pays à rajouter a mon palmarès. Le quai d’Orsay précise que « le franchissement de la frontière, hors des points de passage autorisés est illégal et peut entraîner de graves conséquences (disparition de plusieurs de nos ressortissants). » Les zones frontalières de la Birmanie sont surveillées « en raison des risques de brigandage transfrontaliers et de terrorisme, ainsi que de l’existence de nombreux trafics (drogues surtout). Le risque existe aussi d’opérations militaires le long de la frontière, liées à la situation politique intérieure en Birmanie, où plusieurs armées ethniques sont en conflit déclaré ou larvé, selon les moments, avec les forces gouvernementales. » En voila un pays qui paraît intéressant ! On le décrit comme l’un des plus beaux pays d’Asie, mais ses frontières terrestres sont fermées au étrangers. Et l’avion m’est auto-proscrit. Je n’aurais donc pas le loisir de me plonger au cœur de l’oppression orchestrée par la junte birmane au pouvoir.

Collines proche de la Birmanie

Le soleil tombe sur le panorama incroyable que m’offrent les collines birmanes. Un silence d’or s’échappe dès que je coupe le moteur. Seuls quelques points lumineux scintillent à l’horizon. Le contraste avec le côté thaïlandais bétonné est saisissant. Je passe de longues minutes à me ressourcer sous les reflets roses du couchant, au risque de voir surgir à tout instant un groupe de réfugiés ou une colonne de trafiquants armés. Mais il faut reprendre la route sans tarder. Je ralentis devant un mirador ceint de barbelés où flotte le drapeau de l’Union du Myanmar. Les soldats birmans me fixent, la mine impassible. Je quitte la piste dangereuse avec 30 minutes de retard, mais les bidasses me laissent passer, sans-doute prévenus par radio du passage retardataire d’un énième Farang en quête de frissons éphémères. Pour rejoindre la vallée, je surfe sur l’asphalte déserte qui serpente au cœur de la jungle dans les vrombissements de mon Honda Wave. Il fait nuit noire. J’en viens à rêver de tomber en panne afin d’avoir une bonne histoire à raconter sur le blog, mais c’est peine perdue. J’apprendrai plus tard qu’au même endroit quelques heures plus tôt, Hugo s’est étalé en sous-estimant un lacet un peu plus serré que les autres, avant d’heurter la barrière de sécurité – sans trop de dommages heureusement. Je le retrouve tout tremblant à la guesthouse.

Nos routes se séparent après un mois de voyage en commun. La solitude a du bon. Je rejoins Sukhothaï, l’ancien capitale du Siam, qui exhibe fièrement ses ruines de temple. Ces dernières semblent ridicules pour quiconque a déjà eu l’opportunité d’admirer le faste majestueux d’Angkor. Je m’éclipse rapidement en direction de la prochaine étape : Ayutthaya. C’est nettement mieux. Je déambule à bicyclette entre les temples et les dizaines de pagodes. Le festival annuel d’Ayutthaya doit débuter le lendemain. Je m’installe sur la scène du spectacle à gros budget, en pleines répétitions, sans que personne n’y trouve à redire. Entre les essais de sons et lumières, les mahouts ajustent les derniers réglages en tirant les oreilles de leurs éléphants en robes à froufrous. Les pachydermes s’élèvent sur leur pattes arrières, tout en jonglant avec des cerceaux. Ils tournent autour de moi à toute vitesse, le regard mystérieux, tels de gigantesques frelons à quatre pattes. Décidément j’en suis réduit à peu de choses en échange d’un peu d’adrénaline.

Il est temps de repasser par la tueuse de budget, j’ai nommé l’immorale Bangkok.

Comments (21) déc 23 2009

Compagnon de voyage – Hugo

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Hugo est un jeune francais de 19 ans avec qui j’ai voyage au Laos durant 1 mois. Il a fait un break dans ses etudes d’une annee, afin de rejoindre l’Australie par voies terrestres et maritimes. Il a notamment traverse une grande partie de l’Europe de l’Est et de Russie en auto-stop, avant d’emprunter le Transsiberien-Transmongolien, et d’enseigner l’anglais en Chine pendant quelques semaines.

Hugo

Comments (3) déc 18 2009

Laos part. 2 – Le regard foudroyant du Tigre d’Indochine

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La route de Vang Vieng à Luang Prabang est impressionnante : dans les montagnes avec des paysages vertigineux. Mon gros regret est de l’avoir parcourue en bus et non en moto. Je comptais louer une moto à Luang Prabang mais le gouverneur de région a introduit des taxes exorbitantes pour la location de deux-roues (probablement sous l’influence du syndicat des tuk-tuks…) Je démarche les habitants pour me louer moins cher : personne n’est prêt à me laisser son engin.

Luang Prabang est sans conteste la plus belle ville du Laos.  Son architecture coloniale préservée par l’UNESCO, sur une presqu’ile coincée entre la Nam Ou et le Mékong, et son impressionnant marché du soir en font l’un des endroits privilégiés des touristes – et en particulier des groupes de Français qui raffolent des restaurants gastronomiques. Il s’agit de l’ancienne capitale du Royaume du Million d’Eléphants. A partir de Luang Prabang, le changement de climat commence a se faire sentir : il fait frais. Nous logeons dans une guesthouse du centre ville avec Hugo.

Pour aller en direction de Nong Khiaw, nous optons pour le camion bâché – la solution locale, bon marché. C’est 100 fois plus intéressant d’être mixé à la population que de se retrouver dans un bus pour touristes. La difficulté est de trouver la bonne gare routière, souvent excentrée du centre ville. Chaque fois que de nouveaux passagers grimpent, on parvient toujours à trouver une petite place. Les locaux ne se plaignent pas, ils sont dociles et tolérants. Pour les pauses-pipi, on peut rentrer chez n’importe quel habitant et utiliser les toilettes, il trouvera cela normal.

Nong Khiaw est une jolie petite ville. Les paysages me font penser à ceux de l’Hérault, avec des collines couvertes de végétation bordant la rivière. A 5h du matin, nous sommes réveillés par le gong de la pagode qui jouxte l’auberge. La ville se révèle être encore une fois trop touristique. De plus, il est impossible d’y louer des motos. Trop c’est trop. Nous décidons de partir à l’aventure sur le champ, sans préparation, avec nos gros sacs. En quelques minutes, les bagages sont prêts, hop c’est parti, nous empruntons le premier sentier que nous apercevons, celui qui longe la Nam Ou. Nous sommes heureux de retrouver la nature, d’être hors des sentiers archi-battus.

Une demi-heure plus tard, j’avise un serpent. Après un rude combat , je le mets K.O. avec mon bâton en bambou : c’est notre repas du midi. Je précise que mis à part le cobra royal et le python réticulé, le serpent n’est pas une espèce menacée au Laos, et que bien au contraire il pullule. On me certifie par la suite que tout Lao en aurait fait de même. Au village suivant, deux « falangs » qui arrivent à pied avec une couleuvre de 70cm de long font forte impression. Les habitants acceptent de nous le cuisiner et nous apprennent la recette locale : couper la tête, chauffer le corps au feu, entailler la peau, vider les intestins, le laver, le couper en morceaux, puis le bouillir 20 minutes. Nous n’en mangeons qu’un peu car ça ressemble à du chewing-gum insipide, plein d’arêtes, et laissons le reste à la famille en guise de remerciement.

serpent

Nous achetons du riz gluant et des bananes au village suivant pour le repas du soir, avant de dormir à la belle étoile dans un abri en bambou au sein d’une rizière. Les propriétaires ne sont pas en vue. Le champ est situé à proximité d’une orangeraie, dans laquelle les cueilleurs nous offrent quelques oranges vertes. Un peu plus loin, il y a la rivière. Je me lave dans un cadre somptueux. L’aventure c’est le bonheur… jusqu’à ce que la nuit tombe ! Autour de notre petit feu de camp, nous entendons tout d’abord les coups de fusil des chasseurs. Et puis soudain, des bruits de pas à proximité. Nous crions « Sabaidee ! Sabaidee ! » (le « hello » laotien), mais personne ne répond. Nous braquons la lampe torche, et j’aperçois deux grands yeux jaunes qui nous fixent. Heu.. qu’est-ce que ça peut être ? Un tigre ! Mon sang se glace. La seconde hypothèse, évoquée par la suite par les villageois, est qu’il s’agirait d’un buffle. Mais je maintiens, c’était sûrement un tigre, qui a pris la fuite voyant que nous n’avions (enfin que je n’avais) pas peur de lui. Le reste de la nuit est difficile, entre les bruits de la jungle, Hugo qui se retourne sans cesse, et la moustiquaire qui me tombe sur la tête, nous dormons très mal.

A 6h, les propriétaires du champ arrivent. On pourrait penser qu’ils vont nous expulser sans ménagement, pour avoir utilisé leur abri et leur réserve de bois sans autorisation. Mais non, ils nous apportent des oranges pour le p’tit dej’ ! Trop sympa les Laotiens. Au village suivant, nous attrapons une pirogue, qui nous emmène à la station touristique de Muang Noi. Je suis pour continuer l’aventure mais Hugo est fatigué et a mal au dos (il n’a pas de tapis de sol). Nous prenons un bungalow avec vue sur la Nam Ou. Je vais me baigner sur une plage de sable fin, au milieu des buffles, avant de me relaxer dans un hamac, en sirotant un banana shake. Finalement, les villes pour touristes, ça a du bon… Muang Noi est accessible uniquement par la rivière, et n’a pas de distributeur de billets. En effet, difficile d’imaginer les convoyeurs de fonds se baladant avec quelques millions de kips sur leur pirogue. C’est un gros problème car nous souhaitons faire un trek de 3 jours, mais il ne nous reste plus grand chose. Après un savant calcul comprenant des dollars, des euros, des bahts et des kips, je juge qu’il nous reste exactement la somme requise pour le trek, le logement, la nourriture et le transport avant de parvenir à la banque la plus proche 4 jours plus tard.

Départ du trek le lendemain, où nous découvrons, non pas un, mais deux guides : Mr Ping & Mr Ping, rapidement rebaptisés Mr Ping & Mr Pong. En fait Mr Ping parle anglais et Mr Pong connaît le chemin. Ils sont de bonne compagnie mais ne semblent guère complices, car nous avons affaire à deux personnalités différentes : le bon vivant et l’introverti. Le bureau de tourisme nous avait promis une randonnée des plus difficiles : nous sommes déçus le premier jour, car la route est assez tranquille. En revanche, ce parcours est délaissé par les touristes, pas un occidental à l’horizon. Nous passons dans les champs de riz en pleine moisson. Mr Ping a terminé la récolte de son terrain trois jours auparavant. C’est pourquoi, il peut partir avec nous, afin de se faire un peu d’argent de poche : il a 5 enfants et l’éducation n’est pas gratuite au Laos.

Nous visitons également une grotte. Mr Ping nous explique qu’il y a vécu pendant 6 ans avec sa famille, en compagnie de 80 autres familles du village, dans des conditions très difficiles. Il s’agissait de se protéger des bombardements américains incessants. Quand les USA se sont rendus compte que leurs bombes n’empêchaient en rien l’avancée du Viet-Cong, ils ont déversé en cadeau-bonus des millions d’hectolitres d’agent orange – un herbicide toxique contenant de la dioxine - afin de détruire la jungle et de couper les vivres aux habitants. Dans la grotte, l’eau a pris une couleur jaune et est devenue imbuvable. Les récoltes furent anéanties et il fut impossible de cultiver du riz pendant plusieurs saisons. De nombreuses personnes furent intoxiquées par l’eau, les plantes ou la viande contaminée. Ce sont les Vietnamiens qui ont soutenu la population en nourriture (et en armes). Autant dire que les Américains ont laissé un âpre souvenir dans la région. A cette époque, Mr Pong et sa famille se sont, quant à eux réfugiés dans la forêt. Mr Pong est donc un enfant de la jungle et c’est pourquoi il connaît tous les petits sentiers perdus.

Nous arrivons le soir dans un village Khmu, une ethnie qui possède sa propre langue et ses propres coutumes. Nous dormons chez l’habitant. Il y a une cinquantaine de familles (donc de maisons). Nous sommes rapidement invités par le deuxième chef du village pour boire l’apéro, Mr Siwon, ainsi que son ami Mr Naan : deux bons alcooliques. Impossible de se défiler lorsque vient notre tour d’ingurgiter le shot de lao-lao – la fameuse liqueur de riz. Tout le monde est rapidement pompette, mais les locaux ont quelques bouteilles d’avance sur nous. Nous avons acheté des paquets de tabac et des tubes de dentifrice (les seconds pour compenser le mal causé par les premiers) afin de remercier les habitants de leur générosité. Comme tous les hommes fument, nous distribuons des cigarettes à gogo. Pendant ce temps, les femmes sont  devant les fourneaux…..   Elles nous apportent du riz gluant, du buffle grillé, de l’écureuil (encore une première pour moi), et même des petits oiseaux que les enfants ont dégommés au lance-pierre. Ceci n’étant que l’apéro, nous rentrons dans « notre » famille pour dîner.

A peine le repas terminé, Mr Naan et Mr Siwon reviennent nous chercher de force pour faire plus ample connaissance autour d’une nouvelle bouteille de lao-lao. Dans son ivresse, Mr Naan s’épanche et révèle à notre guide qu’il a 5 fils, mais que sa femme est décédée l’année dernière. Depuis, il aimerait bien en retrouver une. Mais au Laos, l’homme doit offrir une dot à la famille de la femme pour pouvoir l’épouser : de nos jours les prix tournent autour de 5 millions de kips (400€). Et si l’on inclut les célébrations et le banquet, 20 millions de kips (1600€). Toute une somme, lorsque l’on sait que le salaire annuel au Laos est d’environ 300€ par an. Alors Mr Naan se prend à rêver… de tuer un ours. Il va sans dire que l’ours malais est une espèce rarissime et menacée d’extinction en Asie. Son foie et ses pattes se vendent à prix d’or en Chine pour leurs soi-disantes vertus aphrodisiaques. Ainsi, s’il abat un ours à la chasse, Mr Naan pourra se remarier.

Nous apprenons également que Mr Ping a payé sa femme à l’époque 10,000 kips. Et avec grande surprise, que Mr Pong a été marié 5 fois, et par 5 fois ses femmes ont remboursé la dot pour divorcer. L’explication de Mr Ping est que Mr Pong est un feignant alcoolique (nous verrons par la suite que Mr Ping est un alcoolique irresponsable). Nous sommes surpris, car il s’acquitte plutot consciencieusement de son travail intérimaire de guide. Sa dernière femme, à qui il a fait un enfant, lui a remboursé ses 300,000 kips (certaines femmes semblent moins chères que d’autres) pour se séparer de lui. Nous la croisons dans le village où nous passons notre deuxième nuit, et elle l’évite soigneusement. Il doit y avoir une autre raison. Je précise que si c’est l’homme qui souhaite divorcer, il ne récupère pas la dot.

Le lendemain, les paysages changent : des pans entiers de jungle ont été brûlés pour y cultiver du riz à la place. Des troncs calcinés sortent des champs. Ici, personne ne s’inquiète de la déforestation galopante, au contraire. Ils ne semblent pas comprendre qu’ils brûlent leur principale ressource et leur futur. Enfin, c’est bien beau de critiquer avec mon gros nez d’occidental, mais à leur place je ferais sûrement la même chose. Les sacs de riz de 35kg sont transportés dans la vallée pour y être vendus. Nous croisons beaucoup de femmes avec un sac sur le dos, soutenu par une lanière sur le front. Il y a également des motocyclettes qui peuvent porter 2 sacs à la fois. Je remarque qu’une moto vaut le même prix qu’une femme (5 millions de kips), mais peut porter deux fois plus. En revanche, la moto ne fait pas la cuisine… ;-)

Sac de riz

Après deux jours de montée, nous arrivons au sommet. Le paysage s’ouvre et nous offre un panorama à 360° sur des collines de jungle à perte de vue. Stupendo ! Nous mangeons dorénavant comme les locaux : du riz gluant enroulé dans des feuilles de bananier (bien plus écologique que le cellophane), que l’on trempe dans une sauce pimentée, du buffle grillé, ainsi que des patates douces trouvées en chemin et cuites entre les braises. Le village du second soir est un village Lao. Les hommes fabriquent des paniers en bambou tressé qu’ils vendent au village voisin pour 0,5€. C’est impressionnant comme le bambou sert de bois à tout faire en Asie : construction, mobilier, textile (en fibres de bambou), paniers, échafaudages, cannes à pêche, arcs, instruments de musique, combustible, et même nourriture (la pousse de bambou) ! Il est très dur et résistant, mais flexible, et brûle parfaitement une fois sec.

Encore une fois, c’est du grand n’importe quoi dans le village. Mr Ping nous emmène chez un ami à lui, l’ancien chef du village, Mr Comdi. La bouteille de lao-lao est ouverte sur le champ. Mr Comdi nous abreuve d’histoires abracadabrantesques :  Les hommes du village sont apparemment mauvais. Certains volent des vaches ou des buffles, et partent les revendre dans la vallée. Lorsqu’ils reviennent au village, la police leur passe les menottes, direction la prison de Luang Prabang. Plus grave : d’autres ont volé les Bouddhas. Il y a un temple dans le village, en fait, une petite cahutte, qui contient des statues de Bouddha en or, fort réputées dans la région pour leur pouvoir. Depuis plus de 400 ans, ils protègent le village. Les Bouddhas volés ont été revendus en Thaïlande. Par trois fois, le voleur s’en revenant au village, le sac à dos rempli de billets de banque, est mort sur le coup à son arrivée, d’étouffement. La sentence du Bouddha. Ces Bouddhas sont tellement puissants qu’il est impossible de tirer dessus avec une arme à feu : le fusil s’enraye. Par contre, dès qu’on vise à côté, le coup part. Egalement, ce sont des Bouddhas volants. Ils s’envolent parfois pendant la nuit, et tout le village tombe dans un profond sommeil. Ils volent jusqu’au Vietnam ou jusqu’a Luang Prabang, enfin bref ils se baladent dans le ciel. Lorsqu’ils reviennent au petit matin, tous les habitants se réveillent de concert. La question que je me suis posée : comment sait-on qu’ils volent si tout le monde est endormi ? Réponse : c’est certifié par les anciens du village.

Le village est donc réputé pour sa profusion de femmes seules : les maris sont en prison, au cimetière, ou comme pour Mr Pong, la femme a tout simplement décidé de divorcer. Il n’en fallait pas plus pour exciter notre guide Mr Ping, rond comme une boule carrée, qui veut profiter du fait qu’il est loin de sa femme. Il ourdit un plan démoniaque à l’aide de son compère Mr Comdi : réunir la somme nécessaire pour passer du bon temps avec les filles de joie du village. Ils vont réveiller 2 ou 3 petites jeunettes, prêtes à se faire de l’argent de poche, et les amènent… chez Mr Comdi ! Une nouvelle bouteille de lao-lao est ouverte. Mr Comdi installe les filles devant sa famille ébahie : la grand-mère, la femme, les enfants etc. Nous nous éclipsons le plus vite possible avec Hugo. De retour à notre « chez nous », nous sommes pris dans un autre cercle infernal de lao-lao. Quelques minutes plus tard, Mr Comdi apparaît furieux comme un ours. Il veut nous emmener de force chez lui car il tient absolument à ce que nous participions aux discussions philosophiques avec les filles. Heureusement Mr. Pong veille au grain, et nous défend bec et ongles. Mr Comdi envoie par la suite plusieurs émissaires dont le chef du village en personne dans le but de nous convaincre : « Vous êtes célibataires les jeunes ? Allez, venez prendre du bon temps ! » C’en est trop, nous allons nous coucher. C’était sans compter sur Mr Ping qui vient me réveiller en pleurnichant afin que je lui prête de l’argent : les prix ne sont plus ce qu’ils étaient en raison de l’inflation monétaire causée par l’invasion de touristes au Laos, et il lui manque 20,000 kips, il promet de me les rendre demain, blablabla. Nous ne connaissons pas le fin mot de l’histoire, car Mr Ping revient 5 minutes plus tard, me rembourse mon argent, et s’écroule immédiatement dans les bras de Morphée, bercé par ses propres ronflements de locomotive. Un guide plein comme une barrique qui tente de convaincre ses clients d’aller rendre visite à des belles de nuit, il risque un licenciement pour faute grave… sauf au Laos, c’est normal !

Le lendemain matin, alors que nous quittons le village discrètement, une incroyable rumeur nous parvient : des chasseurs reviennent avec une biche. Nous sommes conviés à l’évènement, et assistons à la découpe fascinante à la machette. Le sang coule à flots dans la cuisine. La pauvre bichette se fait équarrir en moins de deux. C’est du pain béni pour le chasseur qui va gagner environ 300,000 kips (de quoi racheter la femme de Mr Pong). Les guides font l’acquisition d’une cuisse de bichette pour notre repas du midi, c’est un délice. Le 3ème jour, la marche vaut vraiment le coup : nous nous enfonçons dans une jungle de bambou, dense mais lumineuse, et empruntons de petits sentiers tortueux parfois entrecoupés de torrents qu’il faut traverser à gué. Et le drame de la journée : je me fais piquer par un frelon, en essayant de le chasser. C’est fort douloureux (3 semaines après j’ai encore un trou suintant dans le bras; j’ai l’impression que cette sale bête a pondu des oeufs sous ma peau.) Nous sommes tellement ric-rac sur le budget à la suite du trek et de l’absence d’ATM, que nous ne pouvons laisser qu’un misérable pourboire aux deux guides, rendu possible grâce au sacrifice de notre repas du soir. Le lendemain matin, ma malchance légendaire me poursuit : je me fais transpercer par un scorpion qui dormait dans mes chaussettes. C’est encore plus éprouvant que la piqure de frelon. Durant une semaine mon petit doigt est insensible.

bichette

La remontée de la Nam Ou de 5h en barque à moteur est longue mais agréable. Elle est pimentée par le passage en force de rapides, en se demandant à chaque instant si le bateau ne va pas percuter un rocher. Nous arrivons à Oudomxay, plaque tournante du commerce entre la Chine, le Laos et le Vietnam. Puis, nous prenons le bus pour Luang Namtha, à proximité de la frontière chinoise. Dans le mini-bus, il y a quatre places au fond : Hugo, moi, une femme avec ses deux enfants, et une place libre. Jusqu’au moment où la place trouve preneurs : nous voyons arriver le père, la mère, puis un, deux, trois, quatre, non cinq enfants ! Dire que nous sommes serrés comme des sardines est un euphémisme. Il y a des enfants partout, même sous les sièges. Comme la route est difficile, car en travaux de bout en bout, tous les passagers dans le bus vomissent tour à tour… y compris la fameuse famille. Nous tuons le temps à parier sur quel sera le prochain dégobilleur.

Luang Namtha n’étant pas la ville de nos rêves, nous décidons de partir au bout d’une journée pour la Thaïlande. Après un dîner chez l’Indien, Hugo attrape une intoxication alimentaire pendant la nuit, avec tous les symptômes qui vont avec. Le lendemain il est KO. Nous retardons notre départ au lendemain. J’en profite pour partir en trip en moto dans les collines : la route est splendide, avec notamment la traversée de ce qui ressemble à une forêt primaire, ainsi que de nombreux villages de minorités ethniques… façon de parler, car en réalité la province de Luang Namtha est peuplée majoritairement de groupes ethniques : des Khmu, des Akha, des Hmong, des Lahu, … Il n’y a que de 2% de Lao. Même s’ils sont dominés par les Laos, tous ces groupes sont unis sous le drapeau bleu blanc rouge, et se rassemblent le soir à la pagode : le 2 décembre est le jour de la fête nationale du Laos. En effet, les communistes prirent le pouvoir et mirent fin à la monarchie, le 2 décembre 1975, créant la République démocratique populaire lao. Un cierge à la main, les habitants se réunissent pour faire le tour de la pagode, un certain nombre de fois. Un moine m’accroche au poignet un bracelet orange et blanc, tout en récitant des mantras censés assurer ma protection divine (contre les piqures d’insectes), en l’échange d’un petit don. Puis c’est le feu d’artifice. L’ensemble est gardé par des militaires à kalashnikov. Ne trouvez-vous pas que c’est étrange ? Que la fête de la victoire communiste soit celébrée sous haute protection dans un lieu de culte bouddhiste ?

Moi qui m’estimais heureux d’avoir échappé à l’intoxication alimentaire du restaurant indien, la nuit suivante, c’est mon tour : vomissements, diarrhée, éructations malodorantes : exactement comme en Mongolie lorsque nous avions bu l’eau de la rivière avec Julia. Nous retardons notre départ d’une journée supplémentaire. Je fais une cure d’antibiotiques, de riz, de bananes et d’eau. Hugo va mieux, c’est lui qui part se balader. Le lendemain nous sommes remis d’aplomb. Nous passons enfin en Thaïlande.

Le Laos est un pays à ne pas manquer lors de votre prochaine tournée asiatique. Et surtout, tentez de dormir chez l’habitant : expérience inoubliable garantie !

Comments (5) déc 09 2009

Laos part. 1 – Le Royaume du Million d’Elephants

Posted: under Le carnet de route.

[J'ouvre une nouvelle catégorie photo avec ce que mon voyage inspire aux autres : notamment une peinture par mon ami Antoine. Allez voir dans "Extra"]

Après le Cambodge, je file au Laos. C’est un petit pays un peu plus au Nord, lui également coincé entre la Thaïlande et le Vietnam, mais aussi voisin de la Chine et de la Birmanie. J’y étais passé en vitesse pour descendre de Kunming jusqu’en Thaïlande, et les paysages m’avaient impressionné : montagne et jungle. Cette fois je compte m’y attarder pour une durée d’un mois. Me voila de retour dans le monde communiste : le Laos est l’un des 7 derniers pays dirigés par les communistes (ainsi que Cuba, la Chine, la Corée du Nord, le Vietnam, la Moldavie et Chypre). On pourrait croire que le parti unique maintient une discipline de fer, mais en fait tout est très relax par ici…

J’échoue en premier lieu sur l’une des « 4000 iles » du Mekong - l’un des plus grands fleuves au monde en provenance du Tibet. Malgre le développement touristique, Don Det est une petite île sympathique pour se reposer. Je loue un bungalow avec hamac au bord de l’eau d’où je peux admirer les derniers rayons du soleil se réflechissant sur la rivière. Je me fais quelques amis dont un Français, Hugo, et un Japonais, Mr Tak Tak. Nous parcourons l’ile à vélo. Il y a de très belles cascades, c’est pourquoi je déconseillerais à quiconque la descente du Mekong en pirogue, et c’est la moisson du riz – avec quelques mois de retard sur la Chine.

Se relaxer, ça va un temps, mais tout cela manque sérieusement d’aventures. Les quatre incontournables d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge) ne s’y prêtent pas vraiment, car ils sont très touristiques. Le Laos est de loin le plus sauvage du groupe, et à l’instar de la Mongolie et du Cambodge, une destination très prisée des Français : paysages naturels, peuples autochtones et traditionnels. Ce qu’il y a de mieux à faire est de louer une moto afin de découvrir réellement le pays. C’est ce que nous faisons avec Hugo pendant deux jours sur le plateau des Bolovens. C’est une région fort fertile, mais qui a été barbarement bombardée par les Américains (encore eux) pendant la guerre du Vietnam : 500kg de bombe par habitant dans le pays.

Canne a sucre

La traversée du plateau des Bolovens est magnifique. Nous nous baignons dans des cascades vertigineuses perdues dans la jungle. Les plantations de café sont légions : ce sont les Français qui ont introduit la variété durant l’époque coloniale. Ils ont également apporté la pétanque, le sport national au Laos. Notre trajet est ponctué de pause-repas dans des petits bouibouis, où l’on nous sert la nourriture principale du pays : du riz gluant. C’est la principale variété de riz au Laos, collant et sec, qui se mange en faisant des boulettes avec la main droite. Egalement à ne pas manquer : la « noodle soup ». Les Laos peuvent en manger matin, midi et soir pendant toute leur vie, ils ne s’en lasseront jamais. J’y prends gout, mais je suis toutefois obligé de faire le tour des cuisines pour faire la chasse à la coriandre, élément indispensable de la cuisine locale que j’exècre. Et pour le dessert ? Un bout de canne à sucre accompagné d’un café local, et hop, nous repartons à fond les ballons sur nos deux-roues.

Le soir, nous tentons de dormir chez l’habitant, dans les villages de minorités ethniques. Les villageoises fument du tabac enroulé dans des feuilles de bananier. Premier village, refus catégorique. Deuxième village, idem. Au troisième village, le chef du village nous crie carrément dessus. C’est sur, on nous prend pour des mauvais esprits. J’achète des bananes pour tenter d’apaiser la situation, mais une foule menaçante se forme autour de nous, tandis que l’ancien repart de plus belle dans ses diatribes : il est préférable de déguerpir. Finalement nous trouvons un petit village d’une ethnie différente, où nous sommes bien mieux accueillis. Le professeur parle anglais, et son cousin se dévoue pour nous loger. Mr Compay vit avec sa femme, son fiston et une grand-mère. Les maisons sont construites sur pilotis, les murs sont en tiges de bambou tressées, et les toits en feuilles de palmier séchées. Partout, des cochons, des vaches, des poules. Comme au Cambodge, on se lave à l’eau froide que l’on se verse énergiquement sur le corps. La « douche » étant à la vue de tous les voisins, il est préférable de posséder un sarong (sorte de jupe que l’on noue sur le côté) , ou alors d’attendre la nuit. Le repas se compose de riz gluant principalement.

Mr Compay est fort sympathique, et nous prête un matelas et une moustiquaire. Une fois n’est pas coutume en Asie, la communication est bonne, notamment grâce à mon petit lexique à images, très utile pour nous faire comprendre sans parler la même langue. Nous apprenons donc que Mr Compay a 4 vaches, et qu’il cultive le café. Il a la plus belle maison du voisinage, c’est que le café, ça doit rapporter. Peu importe si le village ressemble à s’y méprendre au village d’Asterix, dans chaque maison on y trouve une TV avec parabole satellite. L’intêret principal est d’être inondé de feuilletons superficiels en provenance de Chine ou de Thaïlande. Sans doute un moyen utilisé par le gouvernement pour garder le contrôle sur les populations situées dans les régions reculées… en les abrutissant.

Car le Laos a eu lui aussi un passé mouvementé depuis son indépendance. D’ailleurs Mr Compay exhibe fièrement ses cicatrices sur les bras et le torse. Il a combattu contre la Thaïlande en 1987-88. Il nous montre son AK-47, qui est chargé, l’occasion de faire quelques belles photos. Mais quel intêret de posséder une kalachnikov plus de 20 ans après la guerre ? Nous sommes en train de nous poser la question, lorsqu’un ami de Mr Compay arrive lui aussi avec sa kalachnikov en bandoulière. Nous apprenons que les deux sont de faction ce soir pour surveiller le village. Contre quoi ? Fidèles lecteurs, merci de m’éclairer. Tout ce que je sais c’est que le Laos est toujours en proie à certains mouvements de guérilla, qu’il y a beaucoup de brigands, et que le pays est un grand producteur d’opium.

Mr Compay

Nous rendons une visite de courtoisie à l’école voisine, d’où nous parviennent des chants du soir qui en ce lieu paraissent irréels… 50 enfants deviennent complètement hystériques en nous apercevant, nous avons le droit à une standing ovation. Ce doit être la première fois que des « falangs » passent la nuit au village. Nous en profitons pour leur faire pratiquer un peu d’anglais. A la question « How old are you ? », un enfant repond « seven o’clock ». Il y a du travail.

Comme je vais aux toilettes en pleine nuit, ou plutôt dans la plantation de café de l’autre côté de la route qui sert de lieu d’aisance, j’éveille la suspicion des gardes qui me hèlent en m’éclairant de leurs puissantes torches, le doigt sur la gachette. Fausse alerte, c’est moi le falang, ne tirez-pas. Une demi-heure plus tard, j’entends un tir de sommation. Le bruit continue avec le retour de Mr Compay après son tour de garde, les pleurs du petit (car tout le monde dort dans la même pièce), les coqs et les animaux à 3h, le réveil des habitants des 4h, et Mr Compay qui nous réveille de force à 6h. Tout ça ne nous permet pas de passer la meilleure nuit de notre vie.

Et puis, c’est le drame après le départ. Au milieu de la piste de terre, dans un tourbillon de poussière soulevée par un camion soviétique, mon scooter fait un bond sur un nid de poule et… la sacoche de mon appareil photo saute du panier et s’écrase sur le sol. Mon meilleur objectif (celui que j’utilise à 80%), d’une valeur de 200€ est cassé. Il n’y a aucun revendeur Nikon au Laos, donc je ne pourrai plus prendre de belles photos avant d’en racheter un à Bangkok, dans un mois 1/2.

Le bus Pakse-Vientiane est un vrai spectacle : des sacs de riz partout, des sièges en plastique, rajoutés dans l’allée principale, un scooter sur le toit, la musique à fond, et comme d’habitude en Asie, des passagers qui vomissent. A chaque gare routière, des vendeuses itinérantes envahissent le bus, des brochettes de poulet et des sacs de riz gluant à la main. A 2h du matin, arrêt surprise : une longue pause le temps de charger sur le toit des régiments de banane et du mobilier. Non pas deux chaises et une table, mais à peu près 50 meubles embriqués astucieusement les uns dans les autres à une hauteur défiant toute concurrence.

La capitale du Laos, Vientiane, est une ville où je conseille de n’y rester qu’ une journée, c’est suffisant. Le quartier pour touristes est davantage un quartier pour pigeons à dollars. J’y étais passé deux mois plus tôt mais cette fois-ci, nous sommes en haute saison… les prix des chambres ont enflé. En effet, de novembre à mars, c’est la période idéale pour visiter l’Asie du Sud-Est, et les hôtels affichent presque tous complets. Même si cette année, les hôteliers se plaignent d’une baisse de 40% de leur chiffre d’affaire, crise oblige.

A Vientiane, on peut prendre une bière Lao devant le Mekong (qui a nettement diminué de taille depuis mon dernier passage) pour le coucher du soleil. La ville est en effervescence car elle se prépare à accueillir les SEA Games, les Jeux Olympiques d’Asie du Sud-Est. Il y a également, des marchés inondés de marchandises thaïlandaises ou chinoises, et une multitude de temples (à peu près autant que d’églises par chez nous). On peut également visiter l’emblème national du pays, le Pha That Luang : un stupa en béton recouvert de peinture d’or – censé contenir un cheveu de Bouddha. Et oui, Bouddha avait des cheveux, qui l’eut cru ? Il y a une célébration le jour de notre visite, présidée par la plus haute autorité bouddhiste du pays. Musique, danse, décorations faites de billets de banque provenant de dons, bouquets de fleurs : nous prenons des couleurs plein les yeux. Puis, c’est la procession qui s’élance pour les trois habituels tours de pagode.

Vientiane

Nous restons 5 jours à Vientiane avec Hugo, principalement pour attendre le visa thaïlandais. Il est gratuit à Vientiane, pour 3 mois avec double entrée (contre 2 semaines seulement à la frontière). Autrement dit qu’il est très convoité, et qu’il y a foule : 3h d’attente en arrivant à l’ouverture… C’est le même combat pour le récupérer le lendemain. Nous logeons dans un dortoir miteux, avec des voisins de lit plutôt étranges. Dont un Espagnol d’environ 60 ans, qui allume la lumière en pleine nuit, se déshabille et se badigeonne le corps de crème antibactérienne. Ensuite il se penche en avant, comme pour faire des étirements, et reste dans cette position pendant une demi-heure, nu comme un ver. Un matin, je l’aperçois qui sort mon t-shirt de son placard : il emprunte les affaires de ses voisins pour les restituer le lendemain. Beaucoup d’energumènes pommés en voyage, vous croiserez.

Ensuite direction Vang Vieng, haut lieu du backpacking asiatique. Des foules de jeunes occidentaux viennent fréquenter ses bars où l’on diffuse des DVD de Friends en boucle, en mangeant des hamburgers et en buvant de la beer Lao. La ville est sans intêret, mis à part la descente de la rivière en bouée : le fameux “Tubing”. Une excellente idée marketing pour attirer des touristes au milieu de nulle part. J’ai voulu tenter l’expérience. Un tuk-tuk m’emmène ainsi que d’autres en amont vers midi. Et là, se trouve autour de la rivière, une multitude de bars : on passe de l’un à l’autre en bouée. Un shot de Lao Lao, la liqueur de riz, est offert à chaque bar. Je me retrouve avec un groupe d’environ 50 Anglais, Irlandais et Australiens, qui viennent « tuber » pour la 2ème ou 3ème fois (et même, un excentrique qui le fait pour la 263ème fois). On peut faire du toboggan géant, de la tyrolienne, du trapèze au-dessus de la rivière avant de plonger. Bien entendu, après 1h sur place, tout le monde est ivre mort et c’est du grand n’importe quoi. On me tagge le corps avec des bombes de peinture, je perds mon t-shirt, je bois la tasse avec la tyrolienne 5 fois de suite… La tête me tourne et je décide de rentrer au village. Il n’y a qu’a se laisser porter par la rivière.. pendant 2h, c’est très long et il fait froid ! J’arrive chancelant dans la ville mais sain et sauf. En général, la plupart des Anglais restent dans les bars et se rendent compte soudain qu’il fait nuit. Il paraît que l’on compte plusieurs morts par noyade chaque année… sans compter ceux qui s’endorment sur leur bouée et oublient de s’arrêter au village, se perdent dans les rizières en voulant regagner la route, se fracturent des côtes en sautant, etc.

En pleine nuit, je me réveille et j’ai une vive douleur dans les coudes… sûrement le pagayage manuel intensif pour descendre la rivière plus vite. Je suis obligé de prendre des anti-douleurs. Au petit matin, je réalise que j’ai oublié de manger la veille, j’ai très faim. Ce qui ne m’empêche pas de vomir quatre fois. Vang Vieng, le « tubing », et ses zombies en bermudas couverts de peinture qui ne se rappellent plus où se trouve leur hôtel ? Je déconseille !

Toutefois les environs de la ville valent le coup : nous louons une nouvelle fois, des scooters avec Hugo, et découvrons un paysage splendide : des collines à la végétation luxuriante qui se perdent dans la brume, des cascades qui sortent de la jungle sans prévenir, des petites cabanes en bambou surplombées de falaises, des rizières d’or où s’activent des chapeaux coniques, un lagon bleu turquoise où scintillent des milliers de petits poissons, des grottes qui s’aventurent dans le creux des montagnes… Enfin le vrai Laos !

Comments (6) nov 30 2009

Cambodge part.3 – Festival Royal de l’Eau et de Lune

Posted: under Le carnet de route.

[Je précise que je compte envoyer une carte postale à tous ceux qui ont fait le déplacement à l'Arc de Triomphe pour le grand départ ou à mon pot d'au revoir, la veille. Ceux qui n'ont pas encore reçu la leur, merci de m'envoyer votre adresse.]

Je continue sur la lancée du dernier article, avec la suite de mon séjour à l’orphelinat de Beng Mealea. Le weekend, nous nous rendons avec toute l’équipe dirigeante en pick-up jusqu’au marché de Don Dek. Le pick-up est un taxi collectif au prix dérisoire, qui ramasse des dizaines de gens en chemin. Ces derniers s’empilent à l’arrière avec tous leurs bagages. Un pick-up digne de ce nom peut transporter 40 voire 50 personnes s’il le faut. Nous sommes serrés comme des harengs, mais c’est très rigolo. La soeur de Vannak, le chef de l’orphelinat, nous accueille au marché de Dom Dek où elle se trouve en formation couture. Elle s’est engagée à devenir ensuite professeur de la discipline, à l’orphelinat. Nous nous attardons également chez la famille de Vannak, dans son village natal. Après avoir déjà testé pendant mon séjour la marmotte, le criquet, les vers blancs, la grenouille, le serpent, cette fois je me lance pour… la souris ! C’est infecte, c’est pourquoi j’en croque juste un morceau. Pendant que j’y suis, je teste la mygale frite, une spécialité cambodgienne : au marché, des jeunes filles ont chacune leur mygale géante qui se promène sur leurs habits, en bon animal de compagnie. L’une d’entre elles est contente, car sa mygale est enceinte : ça va lui rapporter de l’argent. La mygale, ça a le gout bizarre de poulet façon KFC.

Pick-up

Nous rejoignons le Lac Tonlé Sap. C’est un lac monumental pendant la saison des pluies – l’un des plus grands d’Asie – mais qui se riquiquise pendant la saison sèche. Il n’arrive cependant pas à la cheville de mon très cher Lac Baïkal. Nous louons une barque à moteur, et visitons les villages flottants, salués de partout par les nombreux « hello! »ou « goodbye! » d’enfants joyeux. Les plus grands sont en uniforme et reviennent de l’école la pagaie à la main.

Après 1h de bateau, le batelier nous annonce : « Voici le lac ! » Surprise, tout ce que nous avons vu jusqu’ici correspond seulement aux terres inondées, mousson oblige. Ce sont des champs en saison sèche, et l’on aperçoit uniquement la cime des arbres en saison humide. Donc six mois de l’année, les habitants du coin sont des pêcheurs ; les six mois restants, ils sont agriculteurs sur ces terres fort fertiles.

A Siem Reap, je retrouve mes amis anglais, Jie & Ritchie, avec un bonheur fou. Après la Turquie, l’Ukraine, la Russie et la Mongolie, nous nous revoyons de nouveau au Cambdoge par un heureux hasard de calendrier. Nous passons tout le weekend à papoter. Nous en arrivons au même constat : il n’est pas si facile en Asie de se faire de bons amis voyageurs. Jie & Ritchie font le tour du monde en 1 an, et notre prochain RDV est donné au Pérou en avril 2010. Dieu sait, si j’y serai à temps, car mon programme est loin d’être aussi bien défini que le leur. D’ailleurs, en tant que bons financiers de la City, ils dressent une liste complète de leurs dépenses, et savent exactement où ils en sont de leur budget. Alors que moi, j’ai mis plus de deux semaines avant de me rendre compte que j’avais perdu 100$, je ne sais trop où. Mais trop d’organisation et de précipitation se font au détriment de l’aventure et de l’improvisation : ils auraient bien aimé avoir le temps de s’arrêter dans un orphelinat eux-aussi. Moralité : si vous faites le tour du monde, un an ne suffit pas.

Le retour à l’orphelinat et à la nature est un grand moment de bonheur. Contrairement aux volontaires féminines, je m’entends aussi bien avec les filles qu’avec les garçons, et notamment avec les garçons ados qui sont longs  à mettre en confiance . Un évènement va jouer en ma faveur : c’est le début du festival de l’eau, qui commence par une fête religieuse. Comme les moines sont en pleine construction d’une pagode dans le village, il y a une marche pour la récolte de dons. Et je suis désigné pour porter le costume d’un géant d’osier. Pendant au moins 3h, torse nu et suant à grosses gouttes, je tiens le rôle de géant pendant la longue marche en direction de la pagode d’au moins 2km. C’est le carnaval ; ma marionnette saute, tourne, danse. Les enfants sont fascinés, le géant a un succès fou. En même temps, je suis chargé de collecter les dons dans une petite poche : lorsque les généreux donateurs s’aperçoivent que c’est un « Barang » (étranger) à travers la petite fente, ils deviennent dingues de surprise et d’excitation. Cette procession dans une telle ferveur, au son des tambours et des cris des anciens au micro, relayés par des haut-parleurs accrochés à une brouette, en plein bonheur général de tout le village, restera je pense comme l’un des 10 moments forts de mon voyage. Je perds au moins 3kg dans l’exercice. Mais le lendemain, je suis la star du village. Un vieux que je croise partout me fait des signes : selon lui mon âme va rejoindre le ciel, c’est sûr, je suis un saint.

Procession vers la pagode

J’en aurais bien profité pour accomplir mon voeu de piété de me raser le crâne et de rester 3 jours à méditer dans le monastère du village. De plus, je suis ami avec certaines moines. Mais considérant le fait que ces derniers passent leurs journées à travailler sur le chantier de la pagode, je pense qu’il faudra mieux trouver un lieu de retraite plus calme. A côté de leurs installations, il y a la ferme de l’orphelinat où je passe de longues heures en compagnie des employés. J’observe notamment la pêche quotidienne. C’est  soit la pêche des grenouilles en utilisant des sortes d’arbalètes. Ou bien la pêche à… l’électricité ! Une batterie dans le dos, deux électrodes dans l’eau, et le courant qui circule entre les deux, immobilise tout poisson. Il ne reste qu’à les cueillir, et la pêche est fructueuse. Ca marche également avec les crabes, et les serpents. Nous attrapons une sorte de petite couleuvre, que dis-je un boa constrictor gigantesque, que je me charge de mettre hors d’état de nuire . Ca fait partie du dur apprentissage du métier d »aventurier : apprendre à tuer les animaux pour survivre.

Puis ce sont les vacances qui commencent, et les enfants retournent dans leur famille pendant une semaine. Lorsqu’ils n’ont plus de parents, il s’agit de la famille plus ou moins lointaine : tantes, grand-parents, etc. Ceux qui n’ont plus de famille partent avec le directeur. 5 jours de vacances ! Que faire ? Je décide de partir visiter la capitale Phnom Penh pendant ce temps-là. Mais à quoi bon revenir ensuite pour deux jours seulement? Au bout de deux semaines, je dis donc au revoir aux enfants plus tôt que prévu. Ce sont des adieux fort tristes, deux semaines, ça suffit pour créer des liens. En tout cas, ce séjour en orphelinat restera pour moi un excellente expérience humaine. Ca rend humble.  Si un jour, je repasse dans le pays, ce dont je doute avec la vie que je mène, je reviendrai pour sûr à l’orphelinat de Beng Mealea.

Je parviens donc à Phnom Penh avec un excellent timing : c’est le Festival de l’Eau qui commence et qui dure 3 jours et 3 nuits. Une foule de Cambodgiens monte à la capitale, en particulier pour pouvoir assister à la légendaire course de bateau à rames, et d’encourager l’équipe de leur district. Cette tradition date du 12e siècle, et célèbre un phénomène remarquable : la rivière de Tonlé Sap, sur laquelle se déroule les épreuves, inverse son cours. En saison des pluies, le Mékong (qui me poursuit décidément autant que le Danube en Europe) déverse une partie de ses eaux dans le lac de Tonlé Sap, via la rivière du même nom. En saison sèche, le lac se vide et repart vers le Mékong. Le courant change de sens. C’est une véritable ambiance de fête qui s’empare de la capitale : des millions de Khmers dans la rue. On me regarde en gloussant, et c’est normal : je fais au moins une tête de plus que tout le monde, et je suis le seul blond.

Festival de l'Eau de Phnom Penh

Les 3 soirs durant, il y a un feu d’artifice. C’est alors que me vient l’idée de voir le roi, qui doit assister aux festivités. Après tout, je n’ai jamais vu de roi et ça me plairait bien d’en apercevoir un. Après de nombreuses recherches, j’apprends que le roi ne sera présent que le dernier soir, pour la course de la finale. Je le vois arriver sur la TV, et me précipite dans le pavillon dédié aux touristes, à proximité de celui de la famille royale. Mais impossible de l’entrevoir. Et puis, au moment même où les bateaux vainqueurs franchissent la ligne d’arrivée, une pluie torrentielle s’abat sur la ville. En fait un véritable déluge accompagné d’un ouragan. Le pavillon est loin d’être imperméable, et manque de s’envoler à tout instant. Il ne doit son salut qu’à la persistance des agents qui s’y accrochent désespéremment pour le maintenir en place et les spectateurs se réfugient sous les chaises. Cela dure plus de deux heures et je suis trempé, incapable d’aller ailleurs…sous peine d’inonder mon appareil photo que je protège férocement. J’aime les tempêtes donc je suis ravi, mais cet épisode me fait rater la sortie du roi. J’espère toutefois que cette concordance extraordinaire des évènements n’annonce pas de mauvais présages pour les Cambodgiens, eux qui croient tant aux signes du ciel. Toujours est-il que le Festival de l’Eau porte bien son nom.

Je suis un peu stressé car j’ai attrapé des boutons dans le cou, une nuit passée sur ma paillasse chez Pa’ et Ma’ à Beng Mealea. Ca ne ressemble à rien de ce que je connais, alors je m’imagine le pire : un insecte tropical a pondu des larves sous ma peau, qui vont ensuite se déplacer dans mon corps pour aller me dévorer le cerveau et la moelle épinière. Quelques étrangers m’assurent cependant qu’il n’y a rien de grave. Je rentre toutefois dans une pharmacie de Phnom Penh pour m’acheter une crème. La pharmacienne m’examine quelques secondes, puis me dit :
« - Surtout ne touchez pas, sinon les boutons vont se répandre sur tout votre corps. »
Mmm… Ca fait 3 jours que je touche sans cesse, et ça reste très local. Elle me file un lot de médicaments, j’y aperçois entre autre du paracétamol.
« - Ah, pourquoi le paracétamol ?, je demande.
- Pour la douleur et pour la fièvre.
- Mais je n’ai ni douleur ni fièvre !
- Oh si vous avez de la fièvre, mais vous ne le savez pas, répond-elle.
- Ah… Et ça, ce sont des antibiotiques, non ?
- Oui, pour éliminer le virus.
- Le virus ? Vous ne croyez pas plutôt que c’est un parasite ?
- Oui, comme ça vous gratte c’est sûr, c’est un parasite.
- Mais ça ne me gratte pas !
- Ah bon. Ben quand même, prenez ces médicaments, m’assure-t-elle.
- Heu… pas sûr que des antibiotiques soient l’idéal, vous n’auriez pas une petite crème à la place ?
Finalement j’achète la crème qu’elle me tend et dehors je lis la notice : « Acyclovir, crème pour herpes ». Je comprends pourquoi l’espérance de vie n’est pas très  élevée au Cambodge avec ce type de pharmaciens. Au final, les boutons partent d’eux-mêmes au bout d’une semaine.

Un moment fort de la visite de Phnom Penh est S-21 : une prison de torture durant l’époque Khmère rouge. Il s’agit d’un ancien lycée construit par les Français, reconverti en camp de concentration pour opposants politiques ou intellectuels. On n’a touché à rien depuis la découverte du site, et on aperçoit encore les taches de sang sur les murs. Il y a une exposition de photos des détenus, méthodiquement photographiés par leurs geôliers à leur entrée dans le camp, puis à leur mort. Plus de 17,000 personnes sont passés par S-21, seules 7 ont survécu. Personne n’a jamais pu s’en évader. Les méthodes de torture sont expliquées méthodiquement, et les outils sont tellement barbares que ça fout un coup au moral. J’ai la gorge nouée pendant toute la visite, et je manque même de m’évanouir  devant les clichés des cadavres. Vu que les Khmers croient que quiconque a pas eu d’enterrement voit son esprit forcé d’errer à jamais:  aller dormir dans une des petites cellules pendant une nuit s’avère comme le défi suprême asiatique… que je n’avais heureusement pas mis dans ma liste. Comme quoi les camps de concentration et la torture sont loin de disparaitre, même après le traumatisme de la 2nde Guerre Mondiale. S-21 il y a 30 ans, Guantanamo de nos jours…

S-21

Malgré ces sombres souvenirs, Phnom Penh est aujourd’hui une capitale plutôt agréable. Elle me fait penser à une ville chinoise, en éternel mouvement, qui se développe rapidement. Les Français l’ont remarquablement bien organisée : chaque rue est numérotée, il est extrêmement facile de se situer. Malgré cela, c’est un peu l’anarchie. Vous pouvez croiser un scooter portant 5 passagers sans casque, sans lumières, sans plaque d’immatriculation, à contre sens, brûlant tous les feux rouges, dont le chauffeur a 2g d’alcool, et qui n’a ni permis ni assurance, et un portable à la main, il ne viendra jamais à l’idée d’un policier de l’arrêter : c’est tout a fait normal.

Il y a des monuments, tels que La Pagode d’Argent ou le Palais du Roi, qui sont magnifiques. Le Mekong et la riviere Tonlé Sap, qui s’enflamment au coucher du soleil, attestent de la grandeur des lieux. Je n’y vivrais pas, mais c’est loin d’être l’horrible endroit que l’on me déconseillait. Le Cambodge est un pays que la plupart des voyageurs visitent en quelques jours, focalisés sur Angkor, sans prendre la peine de découvrir le reste. Si vous souhaitez vous éloigner des circuits touristiques classiques, je recommande vivement ce petit royaume – pour voyageurs confirmés et intéressés par la culture cependant.

Protégez vous bien du froid hivernal. Moi je me protège des coups de soleil, car c’est la fin de la saison des pluies (début de la haute saison touristique), et il fait un magnifique soleil aujourd’hui, sans toutefois faire trop chaud. Un temps de mois d’août en France.

Pour répondre à une question que beaucoup me posent, non je n’ai pas le mal du pays, mais je donnerais cher pour ma salade préférée (avocat-tomates-laitue-feta-croutons-vinaigrette-chèvre chaud-basilic) entouré de vous tous !

Comments (7) nov 14 2009

Cambodge part.2 – A la recherche des temples perdus

Posted: under Le carnet de route.

[Bon j'ai bien compris que mon dernier texte sur l'histoire du Cambodge vous avait profondément ennuyés. Surtout au boulot, vous n'avez pas envie de lire des trucs déprimants. Dorénavant j'en suis convaincu, ce qu'il vous faut, c'est du suspense, des sensations, des récits hauts en couleur, bref de l'AVENTURE ! Ca tombe bien :o)]

Mon budget en Thailande ayant été largement dépassé, je me dois de faire certaines économies au Cambodge. A Siem Reap, j’opte pour une chambre bon marché : 3$ la nuit. L’hotel est glauque et miteux : il voisine avec une maison de passe, le ménage est fait une fois toutes les années bissextiles, il n’y a pas d’eau chaude, et la fenetre qui donne sur une rue fort bruyante ne ferme pas. Je croise meme une petite souris qui saute des rideaux sur mon lit et disparait sous le matelas. Pour ne rien arranger, le programme chargé thailandais m’a affaibli, et j’ai un peu de fievre. La nuit je fais des cauchemars, et je m’imagine entre autres que la souris est en train de me ronger les pieds. Du coup toutes les demi-heures je me reveille en sueur et fais le plus de bruit possible pour l’éloigner. Heureusement, je suis le seul client. Mais je ne démenage pas : c’est le moment idéal de vaincre ma phobie des rats et souris.

Une fois rétabli, je loue un vélo. Siem Reap est la ville qui jouxte les fameux temples d’Angkor (a 8km de distance). La plupart des visiteurs prennent un tuk-tuk avec chauffeur (espece de scooter a cariole) pour la visite des temples. Mais un peu de sport ne me fera pas de mal, et sera l’occasion de revigorer mes mollets qui ont perdu de leur superbe depuis l’entrée héroïque dans Constantinople. J’opte pour le pass d’entrée Angkor de 3 jours, et me ballade ainsi tranquillement entre les differents temples. Il y a le fameux Angkor Wat, en presque parfait état. Il y a aussi le Bayon et ses imenses statues de Bouddhas souriants. Et puis d’autres temples plus ou moins ensevelis par la jungle, abandonnés pendant des siecles et « redecouverts » recemment. Au passage un macaque se jette dans le panier de mon vélo et tente de s’emparer sans succes de mon appareil photo. Je ne m’attendais pas a grand chose d’Angkor, malgré tout le bien que j’en avais entendu. Mais je dois avouer que se retrouver au milieu de ces palais antiques est assez bluffant.

Angkor

Je pense que 2 jours sont suffisants pour Angkor. Enfin ca depend de chacun j’imagine. Des foules de touristes se ruent sur Angkor Vat des 5h du matin pour assister au spectacle saisissant du lever de soleil. Mais je n’ai jamais eu le courage de me reveiller si tot, apres tout je suis en vacances. Apres une semaine passée en parfait solitaire entre les temples et Siem Reap, je decide que le temps est venu de changer d’air, et je conviens avec moi-meme de partir pour la capitale Phnom Penh. Toutefois le dernier jour, alors que je déjeune dans un restaurant en ville, une affichette retient mon attention. Il s’agit d’un orphelinat recherchant des volontaires. Tiens, pourquoi pas, j’envoie un email a tout hasard. Le matin de mon départ, je recois la réponse que je n’attendais plus : il faut contacter une certaine Ania. Je l’appelle une fois, deux fois, pas de reponse. Je m’apprete a renoncer, mais finalement l’Ania en question decroche a la 3eme tentative. Elle est responsable des volontaires, et me propose illico presto un entretien dans l’heure qui suit. Elle fait tout pour me decourager, en disant que de toute maniere, une semaine ca n’est pas suffisant, que les conditions de vie sont dures, qu’il y a des hauts et des bas, blablabla.

Mais il en faut bien plus pour me demotiver. Plus le challenge est grand, plus ça m’interesse. De plus, j’ai prévu un mois au Cambodge et quelle meilleure maniere de decouvrir un pays que d’aller vivre avec ses habitants, tout en aidant ceux qui en ont besoin ? Apres une visite des lieux, je me sens tout de suite a l’aise, et m’engage pour 3 semaines. L’orphelinat s’appelle Harmony Farm et se situe en pleine campagne. Plus precisement a Beng Mealea, juste a coté d’un magnifique temple situé a 80km de Siem Reap, et donc un peu délaissé par les masses de touristes. Le concept se divise en trois parties : un orphelinat pour 23 enfants ; une ferme dans le but de devenir autosuffisant et de promouvoir la permaculture dans la communauté, et un centre de formation dont une école d’anglais gratuite pour tous les enfants du village. Un projet assez ambitieux mais reflechi. L’Harmony Farm a ete fondée il y a 2 ans par un enfant du pays, Vannak, qui m’accueille chaleureusement.

Les enfants ont de 5 a 18 ans. A mon arrivée ils sont plutot timides. Mais grace a quelques jeux ayant beaucoup de succes (merci les scouts) je gagne vite leur complicité. Ces enfants-la sont de vrais anges comparés aux petites terreurs de l’orphelinat d’Oulan-Bator en Mongolie, qui passaient leur journée a se taper dessus. Comme quoi nourris d’amour on part avec de meilleurs chances dans la vie que nourris de violence. La plupart ne sont pas vraiment orphelins, mais se trouvaient en situation delicate : par exemple un pere alcoolique qui bat sa femme, et le gamin qui pleure en rentrant de l’ecole. Ou bien le pere est mort, la mere se retrouve avec 5 bambins sur les bras, n’a pas de travail et lutte pour survivre. Generalement quand un cas familial difficile se presente, les voisins appellent le directeur de l’orphelinat, qui vient discuter avec les parents et le chef du village. Il faut egalement que l’enfant soit motivé et ait vraiment envie de venir et d’etudier.

Petits cambodgiens

Il y a trois volontaires : Ania la Polonaise, Chantelle l’Australienne, et moi. Nous sommes logés dans des conditions assez rudimentaires, chez une famille du village qui a ete selectionnée, en échange de 10$ par semaine. Comme il n’y a que deux chambres, que je suis le dernier arrivé, et de surcroit un garçon, je me retrouve a dormir dans la grande piece avec la famille, sur un tapis de sol en paille loin d’etre confortable. Mis a part quelques generateurs, il n’y a pas d’electricité dans le village, donc a partir de 17h30 il fait nuit noire. Il n’y a donc pas grand chose a faire le soir, surtout que les volontaires ne sont pas autorisés par la police a se promener de nuit dans le village. Je me couche vers 20h generalement. A 3h du matin, les coqs commencent a chanter. Puis, petit a petit, les autres animaux s’y mettent a leur tour, et au lever du jour, c’est tout un tintamarre qui s’éleve du voisinage : avec les chiens, les cochons, les canards, les radios des habitants, etc. Il ne sert a rien d’essayer de continuer a dormir. Il y a egalement toutes sortes d’animaux exotiques qui rodent : des enormes lezards, des araignees, des serpents, et meme des scorpions sur les matelas (Chantelle a eu le droit a une belle piqure qui la fait completement paniquer). Bien entendu, les toilettes sont situees derriere la maison dans les rizieres. Et la douche consiste a se projeter de l’eau de pluie dehors avec une bassine, tandis que les moustiques attaquent. D’ailleurs le paludisme sévit dans la région (en raison de mon long voyage, je ne prends pas de pilule de prévention) et certains enfants de l’orphelinat l’ont attrapé. Mais je m’habitue rapidement a ce cadre de vie. Je respire, et j’ai le droit en prime a une magnifique vue sur un paysage rural composé de rizieres et de cocotiers. Apres quelques jours d’adaptation, une telle simplicité me rend heureux.

Vu que je n’ai pas vraiment de chef direct, je m’occupe un peu comme j’en ai envie durant la journée. Tantot je travaille a la ferme, a becher, mais c’est dur et le soleil tape fort. Ou bien je joue avec les enfants. Parfois j’aide a la prononciation en anglais lors des cours, car les deux professeurs sont khmers et ne disposent pas du plus bel accent britannique. Mais l’acitvité que je prefere, est celle d’aller chercher les touristes a la sortie du temple, de leur faire visiter l’orphelinat, de leur expliquer le projet, afin de les amener a laisser quelques dollars. Car l’Harmony Farm fonctionne uniquement pour l’instant grace aux donations. Beaucoup de visiteurs du temple acceptent de se laisser guider, car un voyage au Cambodge sans aller voir un orphelinat, c’est un peu comme aller au cinéma en fermant les yeux. De plus, comme le Cambodge est assez difficile, les voyageurs qui y viennent se sentent generalement plus concernes par la pauvreté, contrairement a la Thailande. L’exercice est difficile, le but etant d’eviter d’avoir l’impression de faire visiter un zoo ( »Oh regardez ces pauvres petits orphelins qui ont été sauvés d’une mort certaine ! Dites bonjour les enfants ! »), et parvenir a susciter de l’enthousiasme et non de la pitie. La plupart des visiteurs souhaitent faire un don au terme de la presentation. Mis a part les Chinois et les Japonais qui sont de vrais radins.

La famille qui nous accueille se compose de Pa’ et Ma’, et de leurs 6 enfants. Ils sont tres aimables, mais ne parlent pas un mot d’anglais. Pa’ est tres respecté dans le village. Vous allez comprendre pourquoi en ecoutant son histoire. A 16 ou 17 ans, il se trouve enrolé dans l’armée du général Lon Nol. Mais il se fait capturer par le Vietcong. Les Vietnamiens le transpercent de coups de baillonette sur tout le corps (j’ai vu les cicatrices) et l’enterrent encore vivant. Quand il se reveille, il est a l’air libre, et a survécu a ses blessures. Comment il est sorti ? Il n’en sait rien. Mais il comprend qu’il est protégé par un esprit puissant. Ensuite il devient soldat Khmer rouge pendant 15 ans, jusqu’en 1995. Un jour, un singe dans la jungle lui donne un caillou porte-bonheur, qu’il garde toujours sur lui. Par la suite, il marche sur une mine mais seuls ses habits sont désintégrés par la deflagration, il n’a meme pas une egratignure. Il se marie en 1989 avec Ma’ qui a 17 ans, lui en a 31. Cependant les Cambodgiens sont polygames – a ma grande surprise - et Pa’ prend une seconde épouse dans une autre région un peu plus tard (il parait meme qu’il en aurait une troisieme). Quand Ma’ l’apprend, elle entre dans une fureur folle, et lui donne un coup de couteau dans le bras (apparemment une chose fréquente dans le pays), mais il ne saigne pas. Elle lui entaille le bras a 4 reprises, mais toujours pas une goutte de sang. Finalement elle se coupe le bras a son tour pour voir si le couteau marche bien, et saigne tellement qu’elle doit etre transportée a l’hopital. Pa’ est donc une sorte de survivor invincible. Il parait que dans le village voisin il y a une legende vivante du meme genre qui peut soulever une voiture.

Dormir dans la meme piece qu’un ancien Khmer rouge, voila de l’aventure ! Mais j’ai un peu moins bien dormi quand j’ai appris que la maison était hantée. Une volontaire précédente qui dormait dans la meme piece que moi il y a quelques mois, se reveilla en pleine nuit et aperçut quelqu’un qui marchait. Surement Pa’ ou Ma’, se dit-elle. Mais la meme chose se reproduisit la nuit suivante, et cette fois elle distingua clairement une vieille femme. Renseignement pris le lendemain matin, il s’agissait de la mere de Ma’, disparue quelques années auparavant. Pa’ etait parfaitement au courant, et affirma que son ancien professeur hantait egalement les lieux. Mais il souligna que les deux esprits étaient gentils, qu’ils protegaient la famille, et donc qu’il n’y avait rien a craindre. Evidemment les volontaires ne voulurent plus dormir dans la maison. Pour y remedier on appela les moines bouddhistes, qui parvinrent a chasser les deux fantomes de la maison a la suite de longs rituels.

Petit cambodgien

Et en supplément gratuit, voici l’histoire également rocambolesque du fondateur de l’orphelinat, Vannak, qui a aujourd’hui mon age, soit 27 ans. Sa mere est morte lorsqu’il etait jeune, et son pere, un pecheur sur le lac, ne pouvait s’occuper correctement de ses enfants. Du coup Vannak faisait surtout l’ecole buissoniere. Un jour qu’il dormait sous un arbre en foret au lieu d’etre a l’ecole, un esprit entra en lui et prit controle de son corps. C’etait l’esprit de sa defunte mere, en colere de le voir ainsi rater l’ecole. Du coup ses actions devinrent incoherentes. Il profera des injures, et eut un comportement etrange. Notamment il voulut manger des poissons crus. Sa soeur l’en empecha, le retint par les bras, et au final on appela les moines qui l’exorciserent. Par la suite il comprit pourquoi l’esprit de sa mere etait furieux, et enregistra le message : il s’en sortirait en travaillant dur a l’ecole. Il se mit a bucher serieusement. Son pere ne pouvant plus subvenir aux besoins de la famille, il fut admis dans un orphelinat a Siem Reap. Normalement cet etablissement ne pouvait garder les enfants qu’une année. Mais son travail d’arrache-pied fut remarqué, et au final le proviseur l’autorisa a rester 3 ans, jusqu’a ses 18 ans. Il y apprit le metier de coiffeur.

Il trouva ensuite un petit boulot de gardien de nuit a Siem Reap. Ainsi, il put ameliorer son anglais un peu chaque jour en discutant avec les touristes qui passaient. Par la suite, il revint chez lui, et ne trouva aucun travail. Il devint donc pecheur sur le lac du Tonlé Sap pour survivre, obligé de dormir sur sa barque, meme en cas de mauvais temps. C’est la que l’idee germa en lui de former une ecole d’anglais gratuite pour tous, combinée a un orphelinat. Il décida de lancer son projet pres du temple de Beng Mealea. Au debut, les habitants etaient tres sceptiques, mais peu a peu ils en comprirent l’interet, et accepterent d’y envoyer leur enfant pour apprendre l’anglais. Pour financer le tout, il coupait les cheveux des habitants pour 2000 Riels, ou allait faire visiter le temple aux touristes tout en leur exposant son projet. Certains d’entre eux se prirent d’enthousiasme et organiserent le financement.

Peu a peu, l’orphelinat a pris de l’ampleur. L’annee derniere un terrain a été acheté. 188 arbres fruitiers ont été plantés, il y a maintenant des poulets, des canards, une vache, une pisciculture. Vannak a beaucoup d’autres idées en tete : dont la construction d’une maison pour pouvoir accueillir davantage d’enfants, la culture du riz, et la mise en place d’une ecole de permaculture pour les agriculteurs du village. Une ancienne volontaire australienne de 28 ans ultra-motivée participe activement a la recolte de fonds, a l’organisation, et a la comptabilité, et est maintenant impliquée a 100% dans le projet en tant que vice-directrice. Voila donc une espece de success story a la cambodgienne, et je pense que ce type d’initiatives sont d’un plus grand bien pour le pays, ou les services publics sont inefficaces car completement gangrénés par la corruption (166eme sur 180 pays dans l’index de corruption, a egalite avec le Zimbabwe !). Vannak espere que ses orphelins auront des demarches similaires une fois devenus adultes.

La suite concernant l’orphelinat la semaine prochaine. Je vous encourage a aller voir mes photos du Cambodge, avec de beaux portraits d’enfants.

Comments (15) nov 02 2009

Cambodge part. 1 – L’eternel retour des Khmers rouges

Posted: under Le carnet de route.

Le passage de la Thaïlande au Cambodge est un choc. Le Cambodge est d’emblée plus pauvre, plus difficile. Des visages plus sérieux, des enfants en haillons qui ramassent des bouteilles en plastique, des routes de terre délabrées. De plus le typhon Ketsana de fin septembre a sévèrement touché le pays (ainsi que le reste de l’Asie du Sud-Est faisant plus de 500 victimes) . En traversant la campagne en bus, le spectacle est effarant : la plupart des champs sont inondés – la récolte du riz risque donc d’être plutôt mauvaise. Les habitants se sont refugiés dans des tentes de fortune sur le bord de la route. Les animaux et en particulier les troupeaux de vaches déambulent sur la chaussée.
Je préfère me renseigner sur un pays, non pas à l’avance, mais une fois rentré a l’intérieur. Ce qui fait que quand je passe la frontière, je ne sais pas grand chose de ma nouvelle destination. Cela me permet de pouvoir me faire une idée plus complète en découvrant simultanément la culture, les coutumes, la population. Et lorsque le pays en question a un passé récent tragique, comme le petit royaume du Cambodge, je suis comme happé directement par son histoire pendant le temps que j’y réside. Ce qui m’était donc déjà arrivé au Vietnam, en Afrique du Sud et en Irlande du Nord. Et comme je me dois de vous faire partager mes émotions, je vais vous faire un petit résumé de l’histoire du peuple khmer à la sauce Jojo. Un peu d’histoire ne peut pas vous faire de mal. Attention, c’est de l’approximatif donc n’hésitez pas a me corriger.

[Au passage, je me souviens qu'au cours des discussions quotidiennes à l'école d'anglais de Yangshuo, une étudiante chinoise fort curieuse m'avait demandé des détails sur l'histoire de France qu'elle ignorait totalement. J'ai du donc improviser un bref résumé, un exercice pas si facile au final, et qui donnait à peu près ça :

"Pendant très longtemps, il y a eu en France des rois, qui se tapaient dessus entre voisins ou entre descendants, en particulier pendant le Moyen-Age à l'époque des chevaliers et des châteaux forts. Puis un jour, en 1789, le peuple s'est révolté contre le roi qui vivait fort riche pendant qu'ils mourraient de faim, et hop ils lui ont coupé la tête. A la place,  ils ont mis une république avec les droits de l'homme. Ce qui n'a pas empêché les Français de continuer de se sentir supérieurs et d'avoir des colonies un peu partout sur terre. Puis Napoléon (le seul dirigeant français connu en Chine au passage) est arrivé et il s'est autosacré empereur tout en conquérant l'Europe entière. Mais il n'a pas fait long feu et les Anglais l'ont bouté sur une île au milieu de nulle part. Ensuite il y a eu les deux guerres mondiales contre l'Allemagne dont la dernière avec Hitler. Et puis pour en finir avec la guerre, on a eu l'idée de créer l'Union Européenne. Et il y a eu également la naissance de Geoffrey en 1982."]

Trêve de blablablas……. Donc le Cambodge : entre le IXe et le XIIIe siècle, la civilisation khmère est à son apogée. Elle en profite pour construire l’une des capitales les plus monumentales et impressionnantes qui soit : Angkor. La suite pour les Khmers n’est plus ou moins qu’une longue déchéance, coincés entre ses deux envahissants voisins : les Thaïs et les Viets.

D’abord soumis aux Thaïs pendant quelques siècles, les Khmers se rapprochent des Vietnamiens… mais du coup se retrouvent sous domination vietamienne, ce qui revient à peu près au même. Ballotés plusieurs fois entre ces deux pays, les Khmers se font tabasser à de nombreuses reprises.

Finalement, les Viets et les Thaïs se mettent d’accord pour se partager le pays. C’était sans compter sur les abominables Français qui débarquent en 1863 et colonisent le pays. Pendant la 2nde guerre mondiale, le gouvernement de Vichy nomme un nouveau roi, Sihanouk. Pendant que les Français sont en train de se faire ecrabouiller au Viet-Nam, Sihanouk parvient à négocier la fin du joug français en 1953. On pourrait croire qu’après cela, le pays allait enfin jouir de son indépendance et prospérer pacifiquement après plusieurs siècles passés sous domination étrangère.

Eh bien non, la suite est bien pire. S’ensuit la guerre du Vietnam chez son voisin a partir de 1965. Sihanouk souhaite que son pays reste neutre. Or le roi n’est pas un stratège hors pair, et préfère passer son temps à réaliser des films. Les membres du Vietcong (Vietnam du Nord) se réfugient sur son territoire, qui se fait alors bombarder par les Américains (qui soutiennent le Vietnam du Sud).  Résultat : il se met à dos les Etats-Unis (responsables décidemment de beaucoup de grandes tragédies du XXe siècle) qui réussissent à le remplacer à la tête de l’état par le général Lon Nol en 1970. Dès lors, le pays soutient officiellement le Sud-Vietnam et les Etats-Unis, et se retrouve directement impliqué dans la guerre de son voisin. Il se bat contre le Vietcong, qui occupe le nord du Cambodge. Ce dernier prête main forte a une petite guérilla communiste locale en devenir : les Khmers rouges. Sihanouk se réfugie en Chine et apporte son soutien à ses anciens ennemis, les Khmers rouges. Erreur. La révolution des Khmers Rouges monte rapidement en puissance et ils finissent par chasser Lon Nol du pouvoir en 1975. Peu après, les Etats-Unis perdent la guerre au Vietnam, et s’enfuient sans se soucier plus que cela du Cambodge qu’ils ont pourtant destabilisé.

Dès lors commence le règne terrible des Khmers rouges. C’est la période la plus tragique du pays. Une de leur première décision est de vider toutes les villes de leurs habitants, à commencer par la capitale Phnom Penh, et de les envoyer au travail forcé dans les campagnes. Le Cambodge sombre lentement dans la terreur… Il n’y a plus de villes, plus d’écoles, plus d’argent, plus de proprieté privée, plus de religion, plus d’art. Les Khmers rouges souhaitent « réeduquer » la population et rêvent de créer un « homme nouveau ». C’est une dictature communiste complètement folle qui se forge, d’une violence inouïe. Des familles entières, et en particulier les anciens habitants des villes, succombent d’épuisement, de malnutrition, de maladies, de torture ou de liquidation pure et simple au nom de la lutte contre l’impérialisme et l’individualisme. Les combattants Khmers rouges, dans leur uniforme noir et leur foulard à damier rouge, sont brutaux et sans pitié. Les fonctionnaires, étudiants, professeurs, et anciens soldats sont éliminés. Rien que le fait de porter des lunettes, et donc de ressembler à un intellectuel, peut entraîner une exécution. Mais les Khmers rouges ne font que suivre les directives de l’organisation mise en place : l’Angkar. Au sommet de la pyramide se trouve « Frère numero 1″, un certain Pol Pot - fan d’Adolf Hitler, tiens donc. Au final c’est un « auto-génocide » (un génocide organisé par un peuple contre lui-même) qui fait environ 2 millions de morts sur 7 millions d’habitants. Un triste spectacle digne de la Shoah ou du massacre rwandais.

Le régime des Khmers rouges aurait pu durer beaucoup plus longtemps – car personne n’avait d’envie pressante de venir en aide à la population khmère – s’il ne s’étaient mis à dos l’ennemi héréditaire : le Viet-Nam. A force de provoquer les Vietnamiens, ces derniers, rôdés après 10 années de guerre contre les Ricains, envahissent le Cambodge en 1979 en deux temps trois mouvements. C’est un soulagement pour la population. Et là, le plus hallucinant : l’ONU condamne l’intervention vietnamienne, continue de soutenir les Khmers rouges et met un embargo sur le Cambodge – le tout en pleine connaissance de cause des atrocités commises par le régime de Pol Pot. Dans les années 80, les Viets contrôlent plus ou moins le pays. Mais les Khmers rouges sont toujours là, cachés dans la jungle, et soutenus massivement par la Chine, les US et le Royaume-Uni (tous ennemis du Vietnam et surtout de sa grande amie l’URSS). La guerre civile fait des ravages (comme si les atrocités commises par les Khmers rouges entre 1974 et 1979 n’étaient pas suffisantes). Tout le monde en profite pour poser un paquet de mines anti-personnel.

Puis au final, ça se calme avec le retrait des Vietnamiens au bout d’une dizaine d’annees, et la fin de la Guerre Froide. Sihanouk redevient roi en 1993. Les Khmers rouges ne sont pas finis pour autant, et continuent leur guerilla dans les régions reculées du pays jusqu’en… 1998 ! C’est cette année-la que Pol Pot meurt dans des conditions obscures, sans  jamais avoir été jugé. Certains d’ailleurs, comme mon chauffeur de tuk-tuk, le croient encore vivant.

Heu… vous suivez ?

Le procés des principaux dirigeants Khmers rouges est maintes fois reporté, et se poursuit encore de nos jours. D’ailleurs le premier ministre actuel est un ancien commandant Khmer rouge reconverti, et il fait tout pour mettre des bâtons dans les roues du tribunal parrainé par l’ONU (qui a bien retourné sa veste). En 2004, le roi abdique en faveur de son fils, un danseur gay. J’ai lu dans le journal cambodgien ce matin que SM le Roi-Père Sihanouk a désormais 87 ans et ne souhaite qu’une chose : mourir le plus vite possible.

Ces derniers années, cela va mieux, le pays se développe notamment grâce au tourisme, mais reste pauvre. 1/4 des habitants sont sous-nourris. La population est très jeune, l’âge moyen est de 20,6 ans. L’espérance de vie est de 59 ans. Contrairement à Pattaya, je croise peu de personnes de plus de 40-50 ans, et elles ont un regard qui en dit long sur ce qu’elles ont pu vivre. Il reste environ 6 millions de mines dans le pays. Elles sont enlevées peu à peu, mais continuent d’exploser ça et là, ce qui explique le nombre important d’unijambistes qui clopinent dans les rues. Pas l’endroit idéal pour jouer à l’aventurier hors des sentiers battus donc…

Bref voila pour l’histoire du Cambodge, espérons que la suite ne soit pas aussi terne. Les Cambodgiens sont toutefois toujours en froid avec la Thaïlande  à propos du tracé de la frontière. En observant l’histoire du pays, on ne peut guère être très optimistes : la paix et l’indépendance n’ont jamais duré bien longtemps dans ce petit pays…

Voila voilou. Dans le prochain épisode, je reprends mes aventures et débarque à Siem Reap (qui signifie « défaite du Siam » en khmer, donc en gros « écrasement des Thaïlandais »), la ville située près des plus beaux temples du monde : ceux d’Angkor.

Comments (4) oct 24 2009