Indonesie part. 1 – Gigot de chien, cannibalisme et palmeraies de Sumatra

Posted: mars 4th, 2010 under Le carnet de route.

[Après mes mièvres envolées lyriques des dernières semaines, j'ai décidé de revenir à une prose plus simple qui me demandera moins de travail.]

L’Indonésie après Singapour, c’est le jour et la nuit. Alors que je pose pied à terre, je me retrouve soudain entouré d’une foule d’une centaine de rabatteurs qui me tirent de tous les côtés. C’est l’empoignade. Ils me crient à l’oreille pour me faire prendre leur minibus (« where you go where you go ?), m’emmener dans leur hôtel (« hôtel hôtel ? »), ou me proposer des filles (« tchiki-tchiki ? »). Un touriste débutant ou une femme seule pourrait facilement paniquer dans cette situation. Moi j’en rigole. Je suis devenu un vieux routard.

Je décide de bivouaquer près du port pour faire des économies (j’ai oublié de mentionner une soirée de fête en discothèque à Singapour particulièrement coûteuse). Je découvre une maison tranquille sur une colline. Je demande à la femme qui se trouve sur le seuil si je peux planter ma tente dans son jardin. « Oui » enthousiaste, avec un grand sourire. Ah ils sont gentils ces Indonésiens ! Alors que je suis en train de lire « Guerre et Paix » de Tolstoï (2000 pages, un cadeau de mon ami Sébastien que je conservais pour le bateau), devant une vue somptueuse sur le détroit de Malacca, avec les buildings de Singapour qui grattent le ciel orangé à l’horizon, le mari rentre du travail. Et il n’est pas du tout joyeux de découvrir la tente d’un étranger impur sur sa place de parking. Je n’ai vraiment aucune envie de déménager alors que la nuit tombe. La discussion en indonésien tourne en ma faveur, et incapable de communiquer il rentre chez lui exaspéré, probablement pour insulter sa femme. Première erreur : l’Indonésie est un pays musulman, le chef, c’est l’homme.

Deuxième erreur : ne pas avoir pris en compte les chiens du voisinage. A peine couché, une meute vient me hurler dans les oreilles. La tempête d’aboiement dure cinq minutes, puis se calme. Ils reviennent à la charge de plus belle dix minutes plus tard. Et ainsi de suite toute la nuit. Impossible de fermer l’oeil. Ca m’apprendra à vouloir radiner sur l’hôtel. Ma seule consolation est de leur « aboyer » dessus à mon tour avec mon appareil à ultrasons. Qui n’a jamais passé une nuit à se faire harceler par six molosses ne peut comprendre la haine que j’éprouve pour tous les chiens du monde en m’extirpant de la toile au petit jour. Je rêve d’un gigot de clébard sauce madère pour mon premier petit déjeûner indonésien. A peine m’aperçoivent-ils qu’ils détalent en courant, bien conscients de leur faute. Il y a deux types de cabots : les domestiques, qui aboient sur tout ce qui bouge sous prétexte de défendre leur territoire, et les chiens sauvages qui ne feraient pas de mal à une mouche. Je n’ai rien contre ces derniers, car ils ne s’égosillent pas sur mon passage. L’ennemi public numéro un du vagabond est une bête peureuse à qui Allah a donné l’aboiement pour se rassurer… et emmerder la terre entière. A quand le toutou génétiquement modifié devenu muet ?

Lac Toba

Lac Toba

Je prends le bus pour la première destination touristique qui me tombe sous la main : le lac Toba. Vingt heures de tape-cul sur les routes misérables de Sumatra. Le chaos commençait à me manquer après les pays formatés que sont la Thaïlande, la Malaisie et Singapour. Les peuples sont plus gentils lorsqu’ils sont plus pauvres. C’est une véritable pagaille, le parcours du combattant pour trouver un bus ou un hôtel, on essaye de m’arnaquer partout, mais c’est le type de pays que j’aime le plus. C’est l’aventure, la meilleure école pour devenir un roi de la débrouille. Partir sur les routes toute la sainte journée est le remède idéal contre le stress, le pessimisme, l’impatience. A la question « trouves-tu que tu as changé pendant ton voyage ? », je répondrais que j’ai fait d’énormes progrès dans ces domaines. Je suis devenu un optimiste, paré contre n’importe quel imprévu, les nerfs solides et plein de sang froid.

Egalement je me suis découvert un petit cote Gaston Lagaffe que je ne me connaissais pas. Je pensais que ma malédiction prendrait fin avec mon séjour au chaud dans le temple bouddhiste. Que nenni ! Je marche dans un caca de chien (les crottes canines sont rarissimes en Asie) du pied droit alors que je marchais nu-pieds. Je me cogne partout, mais bon ça c’est normal, ici les portes mesurent 1m80. Je perds mon téléphone portable. Je tombe dans l’escalier. L’iPod retombe dans l’eau : suite et fin. J’ai une nouvelle intoxication alimentaire. Mes lunettes basculent dans les toilettes. Dans un cyber café, la chaise en plastique se plie sous mon poids, et je fais tomber l’écran plat qui s’éclate en de nombreux morceaux (heureusement j’ai etudié l’électronique et 30 minutes plus tard c’est réparé). Je mets mon portefeuille à la machine à laver (ma carte de journaliste factice semble avoir fait Gaza et l’Afghanistan). Un tissu rouge déteint sur tous mes habits. Heureusement ça reste de la malchance superficielle, comparé a - vous allez le voir - ce qu’endurent les Indonésiens.

Le chauffeur du bus qui file en pleine nuit est plus vaillant que Michel, et se prend pour Sébastien Loeb. Heureusement il n’est pas au niveau de Monsieur Connard. La musique à fond, les clips musicaux qui semblent avoir été tournés dans les années 80, les passagers qui vomissent ou s’endorment sur mon épaule, le bus bondé, les suspensions inexistantes, les coups de klaxons permanents, les villages en bois et tôle rouillée… c’est officiel, je suis de retour dans le tiers-monde ! Après une heure de route, première crevaison. Pour rigoler, je prédis à un passager qu’il y aura 3 crevaisons. 15 minutes plus tard, deuxième crevaison. On me regarde bizarre. A la troisième crevaison, je deviens le pestiféré de service : c’est sûr, l’homme blanc a jeté une malédiction.

La différence entre l’Indonésie et la Malaisie, c’est que la forêt est en cours de destruction et non pas déjà rasée. Peu importe : si l’on veut voir des orangs-outans et des tigres, on peut aller au zoo. Le bois, ça s’exporte bien, et c’est utile pour construire des maisons et des meubles. Une jungle intacte, ça ne rapporte rien. Quand aux habitants primitifs des forêts, un peu d’éducation pour pouvoir défendre leurs droits ne leur fera pas de mal, allez hop, tous à la ville. Et enfin les feux de forêts, c’est un spectacle drôlement rigolo ! Les Indonésiens et l’écologie, ça fait deux. Ils pillent leurs ressources, tuent leurs animaux et saccagent leur nature sans vergogne. Ce processus est inéluctable étant donné la pauvreté et la corruption. Le 3ème domaine forestier du monde est en train de partir en fumée, au rythme de 4000 hectares par jour.

Plantation de café

Plantation de café

Le palmier, qu’est-ce que ça vous évoque ? Mmm… les tropiques, les vacances, le soleil, la plage ? Plus pour moi en tout cas, après avoir traversé pendant des heures des monocultures de palmiers. Bah ce n’est pas la plus moche des plantes, on aurait pu trouver pire pour remplacer la forêt équatoriale. Le problème c’est que c’est franchement monotone, des kilomètres de rangées d’arbres identiques, de la même taille, séparés de la même distance. C’est de l’épuration biologique. Un peu comme Hitler voulait faire. Les palmiers sont les Aryens des plaines débarrassées de tous les parasites de la forêt primaire. J’aperçois plusieurs feux de jungle. Ca fait mal au coeur. Mais bon, avec de plus en plus d’habitants sur cette planète, dorénavant tous focalisés sur la recherche de profit, la pauvre forêt ne peut QUE disparaître. Cette monoculture de palmiers, à qui la faute ? Non pas aux grosses compagnies d’huile de palme, non pas au gouvernement corrompu (qui sauvegardera deux ou trois parcs naturels pour plaire aux touristes). Non, c’est à cause de l’incroyable demande pour cette huile bon marché : nous sommes les vrais responsables. Un produit de consommation courante sur dix contient de l’huile de palme : votre savon, votre rouge à lèvres, votre mayonnaise, votre chocolat, etc. Et avec les Chinois et les Indiens qui s’y mettent à fond les ballons, ça n’est pas prêt de s’arrêter.

Heureusement la responsabilité collective, ça déculpabilise. Je me demande si la profusion de catastrophes climatiques et naturelles sont les derniers sursauts annonciateurs de la fin du monde, ou si c’est seulement la planète qui se gratte la où ça la démange le plus. Miss Terre risque de perdre patience avec ce petit animal irrespectueux et arrogant qu’est l’être humain, un jour elle nous foutra à la porte. Alors la jungle reprendra le dessus et de nouvelles espèces mutantes pataugeront dans les mares radioactives sous 80°C de température. L’homme causera sa propre perte. Enfin d’ici là on aura sûrement construit un vaisseau spatial pour aller saloper le reste de l’Univers.

Le lac Toba se trouve en territoire Batak. Ils sont chrétiens, ce qui fait tâche dans le premier pays musulman au monde (86% des 240 millions d’habitants). Ici point de palmiers à cause du relief, on trouve plutôt des rizières en terrasse. Derrière le lac Toba se cache une sombre histoire de supervolcan qui s’est effondré sur lui même après l’une des éruptions les plus terribles qu’ait connu la Terre. Cela provoqua une glaciation d’un millénaire décimant la plupart des hommes des cavernes de l’époque. Seul une poignée de braves singes ont survécu, dont nous sommes les heureux descendants. Normal que le lieu soit auréolé d’une certaine aura mystique.

Je me rends sur l’ile de Samosir en bateau. Le lac mercuriel scintille de pureté. Ce haut lieu du tourisme indonésien est pourtant boudé par les touristes occidentaux. Depuis 1997, le plus grand archipel du monde a perdu son pouvoir d’attraction. Les hôtels rouillent, et les prix sont au rabais. Ceci peut s’expliquer par plusieurs raisons. L’Indonésie est un pays musulman, avec des menaces terroristes, et donc fait peur (attentat de Bali en 2002). L’Indonésie c’est difficile d’y voyager. L’Indonésie a subi une crise économique en 1997, et des émeutes en 1998. L’Indonésie c’est plus cher que la Thaïlande, pour un niveau de service bien inférieur. L’Indonésie est sujet à une cascade permanente de catastrophes naturelles. L’Indonésie sabote sa culture et sa biodiversité (la 2ème au monde après le Brésil).

Maison traditionnelle Batak

Maison traditionnelle Batak

Je passe une semaine sur le lac Toba. Le panorama est somptueux. Je pars en scooter explorer les recoins de l’ile, notamment des sources d’eau bouillante qui jaillissent du centre de la terre. Je grimpe dans les collines, fasciné par la grandeur des paysages. Il y a des plantations de café. Les maisons ancestrales ont les deux extrêmités de la toiture relevées. Les Bataks s’accordent bien avec la spécificité des lieux. Ils me font plus penser à des Latinos qu’à des Asiatiques : joyeux, fêtards, avenants, excellents musiciens, alcooliques. Aujourd’hui, 60% de la jeunesse de Tuk-Tuk se marie avec des Occidentaux, garçons et filles. Je rencontre une charmante Batak qui me sert de guide pour découvrir les spécificités de la culture locale. Il n’y a pas plus tard que 150 ans, les Bataks pratiquaient les sacrifices humains et étaient cannibales. On mangeait les ennemis, les criminels, ou même ses parents lorsqu’ils ne pouvaient plus travailler (ne va pas te promener la-bas grand-mère), avec du sel, du citron et des piments. Miam miam !

Alors que je me promène, je passe devant un village ou il règne une ambiance de fête. Tous les villageois sont rassemblés. Je m’incruste. De jeunes couples en parures traditionnelles colorées dansent en ronde au son d’un orchestre. On m’invite à partager le repas, assis sur le sol, avec la main droite nettoyée au préalable dans un petit bol d’eau (à ne pas confondre avec de l’eau à boire !) Je prends un tas de photos, j’arbore un joli sourire, je rigole avec les locaux. Je suis le seul touriste et c’est tant mieux. Alors que je m’imagine participer à un mariage, je découvre soudain avec stupeur qu’au centre de la piste de danse, il y a un cercueil ouvert avec un macchabée à l’intérieur ! Bigre ! Un enterrement, je m’attendais à tout sauf à cela. Je m’éclipse aussi discrètement que possible. Ici les funérailles sont festives. On devrait en faire autant, vu que le paradis nous attend. Dans les tombes batak la tête est positionnée en direction du village ; si le corps venait à se relever, il partirait au loin, sans revenir hanter le hameau…

12 commentaires »

  1. La suite, la suite…

    Commentaire par Marie — 4 mars 2010 @ 21 h 18 min

  2. coucou

    hola j’arrive plus à te suivre… Je pensais qu’on te retrouverais de l’autre coté du pacifique… Je suis perdue ^^

    Sinon je retourne au Japon pour des vacances familiales, j’en profites ^^

    des bisous !!

    Commentaire par faxxxx — 4 mars 2010 @ 21 h 18 min

  3. Par contre, ce style la, je prefere… ;) J’ai l’impression que je suis en train de lire un livre, un bon livre ;) )
    Bravo!!

    Commentaire par Simona — 5 mars 2010 @ 7 h 15 min

  4. Hello Geoff, ravie de te lire.

    Commentaire par Sego — 5 mars 2010 @ 10 h 53 min

  5. Les enterrements en France ne sont pas si joyeux, c’est dommage car la description du tien donne envie d’y assister.
    Je pensais que tu avais traverser la grande bleue ??????
    Aurais tu pris du retard?
    Continue comme cela et a bientot de lire tes aventures

    Jacky

    PS: Merci pour ta carte postale

    Commentaire par salliot — 5 mars 2010 @ 14 h 32 min

  6. Ah j’ai pas ete clair : j’ai fait 3 semaines d’Indonesie avant de rejoindre l’Argentine

    Commentaire par geoffrey — 5 mars 2010 @ 17 h 22 min

  7. Félicitations Geoffrey pour ton récit que ta maman m’imprime et me fait lire. J’ai beaucoup de plaisir à le découvrir…..
    Je suis très heureuse pour toi que tu fasses un si beau et si sympathique voyage mais j’attends avec impatience ton retour dans 1 an.

    Commentaire par mamie Bernadette — 7 mars 2010 @ 12 h 10 min

  8. tiens le facteur est passé chez toi , des idees de visites a tires la rigaud.

    bon courage

    l ile funzi keys doit etre superbe

    a plus ./

    toc toc and co .

    Commentaire par toc toc toc — 7 mars 2010 @ 15 h 40 min

  9. Salut Little Buddha,
    « Alors tu as changé depuis que tu voyages ? »
    Je te charrie…..
    Evidemment,…on n’en revient pas comme avant. C’est un des objectifs d’ailleurs, non ?
    Tu sais qu’Hélène est partie en Australie, elle travaille actuellement dans une ferme où elle a appris à tondre les moutons et graisser les selles de chevaux. Quant à Yann et Lucie, je crois qu’il y a de l’eau dans le gaz. A suivre. Tout de bon pour la suite des aventures. Sylviane

    Commentaire par muller sylviane — 7 mars 2010 @ 21 h 23 min

  10. Bonjour Sylviane

    2 de vos 3 enfants partis loin…….ouhhhhhhh ça doit faire beaucoup !
    Heureusement qu’ils sont dans la même direction. Un p’tit voyage cet été s’impose ! non ?
    Pour les amours de Yann…. loin des yeux, loin du coeur certainement!
    Bises à toute la famille
    Martine

    Commentaire par maman Martine — 10 mars 2010 @ 10 h 20 min

  11. bonjour geoffrey,j’ai lu ton episode pour devenir journaliste,et maintenant l’indonesie. Nous avons assister un jour a des cremanations indonesiennes c’est vrai c’est la fete,nous il y en avait 8,un pauvre brulé au fioul et les autres bois de santal et parfum ,avec pleins d’offrandes et danses et pic-nique autour.Enfin la fete pour chasser les mauvais esprits.Bisous en attendant de tes nouvelles.
    Odette Didier

    Commentaire par odette salliot — 10 mars 2010 @ 15 h 17 min

  12. Aaaargh! Mon iPoooooooooood :(

    Commentaire par JPG — 12 avril 2010 @ 20 h 56 min

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