Cuba part. 4 – La désillusion

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Même si le gaspillage n’est pas de mise, n’allez pas imaginer Cuba comme l’éden retrouvé pour militants de Greenpeace : les vieilles automobiles expulsent des montagnes de fumée noire.

Car de l’époque dorée prérévolutionnaire il reste, en plus des hôtels, les magnifiques guimbardes importées en masse dans l’après-guerre : Studebaker, Buick, Cadillac, Pontiac, Oldsmobile, DeSoto, Mercury, Plymouth, Packard, Lincoln, Chevrolet, Rambler… Le défilé des déesses des années 50 fait tourner les têtes et rouler les yeux. Les « almendrones » font la fierté de leurs propriétaires, qui les bichonnent. Il existe à Cuba des mécanos prodiges, des as de la rafistole, par la grâce desquels ces beautés quinquagénaires n’ont pas pris une ride. Nous en avons rencontrés : l’un d’eux avait mis un moteur de Peugeot Boxer dans sa Bel-Air bleu malibu.

La plupart de ces splendides américaines servent, nous finissons par le remarquer, de taxis collectifs. Pour les emprunter, il suffit d’agiter frénétiquement la main sur le trottoir, et de parler peso national (la monnaie réservée aux Cubains). Tout devient beaucoup moins cher. Les Cubains ne voient pas souvent des étrangers s’y oser et nous félicitent :

-          ¡ Aprendieron muy rapido ! (vous avez appris très vite !)

Taxi collectifs dans le centre de la Havane

Nous rencontrons justement dans un tacot collectif un Cubain de 35 ans, qui parle un français châtié. Ainsi que l’allemand et l’anglais. Joaquín est prêt à tout pour quitter son île et partir à la conquête du monde. Or il est interdit de quitter le territoire sans autorisation spéciale. Ainsi Cuba se prémunit contre une hémorragie démographique : l’être humain a soif de liberté et tout le monde aurait foutu le camp depuis longtemps. Seules solutions : jouer les boat-people (risqué), la loterie (20 000 cubains par an tirés au sort peuvent s’installer chez l’Oncle Sam), l’invitation provenant de l’étranger (hors-prix) ou le mariage.

[Trois mois plus tard, Raul Castro annoncera une réforme des lois d'émigration pour autoriser les Cubains à voyager hors des frontières].

C’est sur ce dernier qu’a misé notre ami : il avoue être prêt à se marier avec n’importe qui, une grand-mère s’il le faut. Fréquemment il monte dans le centre de La Havane faire danser les dames, principalement des quadras ou des quinquas. Il n’a aucun mal à les séduire : grand, bel homme, dans la puissance de l’âge, le teint cuivré, intelligent, cultivé, beau-parleur. Mais il se désespère des Européennes, et en particulier des Françaises : elles s’adonnent facilement à un amour de vacances, mais ne donnent plus signe de vie dès qu’il est question de prolonger l’idylle par-delà les frontières, de venir les voir en France.

Et puis nous sommes de retour à Trinidad pour la St-Valentin. Rappelez-vous l’épisode du vol de l’appareil de photo de Bala. Je suis missionné pour aller récupérer l’attestation pour l’assurance. Au commissariat, j’apprends que l’appareil n’a toujours pas été retrouvé.

On me demande de revenir le lendemain car le policier qui a enregistré la plainte n’est pas de faction aujourd’hui, et… ses collègues ne savent pas où il a rangé le dossier. Le lendemain, nous patientons deux heures de plus dans le poste de police, devant une pléiade de portraits et de citations de Fidel.

Rebelote, il semble impossible d’obtenir le fameux sésame. Voilà une belle bande d’incapables… La bureaucratie et le manque d’informatisation rongent l’efficacité du service. Tout ce ramdam pour rien. Nous nous en étions déjà doutés avec les portraits-robots à côté de la plaque : sous des dehors d’efficacité, sous toute cette effervescence, ce n’était que beaucoup de vent et de zèle pour rien. Par contre pour venir en boite de nuit nous surveiller en uniforme, ça ils savent faire ! Nous jetons l’éponge.

[Bala parviendra tout de même à se faire rembourser.]

Autre bel exemple de service public : l’hôpital. Suite à mon opération au laser, et au vu de la clarté tropicale permanente qui me brûle la rétine, mes yeux clignotent et sont douloureux. Vu le nombre d’ordinateurs à Cuba et le prix de la connexion internet (12€/heure), cette fois je ne peux incriminer les écrans. Je me rends donc à la clinique internationale. Il y a une heure d’attente. Non pas pour le médecin, mais… pour attendre l’ambulance qui m’amène voir l’ophtalmologue deux rues plus loin, à moins de 100m.

L’ophtalmologue me parait compétente. Mais des trois collyres de la prescription, aucun n’est disponible au guichet de la « pharmacie internationale ».

-       C’est normal, nous avons des problèmes d’approvisionnement en médicaments étrangers.

Parfaits petits communistes

Je ne suis même plus surpris. Par contre, je suis outré de voir que la clinique internationale n’a même pas l’eau courante. Dans les restaurants, c’est la même chose : les robinets ne sont jamais alimentés dans les toilettes, impossible donc de se laver les mains. Les mouches se débattent dans l’étron qui flotte sur une mer d’urine jaune, et viennent ensuite se poser sur notre côte de porc.

Les petits exemples de dysfonctionnement du système comme celui-ci ne manquent pas. Le service est imbuvable. C’est normal les employés sont fonctionnaires, ont un salaire fixe et n’ont aucune perspective d’avenir : séduire la clientèle n’est pas une stratégie payante et signifie plus de boulot. Passer un coup de fil à l’étranger nécessite une autorisation spéciale. Et je n’ai pas assez de mots pour décrire la difficulté de retirer de l’argent avec ma Mastercard. Tout est trop compliqué et frustrant, et se transforme en démarche bureaucratique fastidieuse. C’est très pesant.

A Varadero, la principale station balnéaire du pays nichée entre le détroit de Floride et la baie de Cárdenas, les hôtels luxueux se succèdent. Il est vrai que la plage est somptueuse. Des couples canadiens, russes et européens se rôtissent les fesses sur le sable doré.

Nous dinons dans un paladar : un restaurant qui appartient à un particulier. Comment se fait-ce ? Réponse du gérant : le propriétaire travaille à monter des restos cubains autour du monde. Pour le remercier, le gouvernement lui a offert son propre établissement. Quoi ? Il exporte cette cuisine tout sauf ragoûtante ? Mais c’est un ennemi de l’humanité !

Je passe les embrouilles de taxi et les tentatives d’arnaque. Beaucoup de Cubains sont roublards et obsédés par l’argent. Bizarre pour des communistes. Nous nous faisons accoster par de nombreux jeunes escrocs à grands coups de « amigo », mais depuis l’épisode de l’empoisonnement nous savons les repérer à 100m. On les appelle ici les jineteros et les jineteras, qu’il faut envoyer paître. Pour siphonner l’argent des touristes, les jineteros utilisent leur cerveau et les jineteras leur corps.

Cuba : un trésor en déperdition isolé du monde

A Cuba tout n’est pas à jeter. Il y a tout de même quelques réussites indéniables du socialisme cubain :

- la santé : gratuite. Cuba trône à la première place mondiale en nombre de médecins par habitants. C’est d’ailleurs le seul pays d’Amérique Latine où l’avortement n’est pas pénalisé : normal, les Cubains sont loin d’être des grenouilles de bénitiers.

- un racisme beaucoup moins prononcé qu’ailleurs malgré un melting-pot génétique important

- l’éducation, gratuite pour tous

Le niveau élevé de culture générale est palpable. La télévision publique y contribue, en diffusant des reportages « intelligents », scientifiques ou culturels. La téléréalité poubelle ainsi que les publicités niaises n’ont pas leur place sur le paysage audiovisuel cubain.

Quand j’annonce à un cordonnier que je travaillais en Irlande avant mon périple, il me questionne : « En Irlande du Nord ou du Sud ? ». C’est la première fois de tout mon voyage qu’on me pose la question.

Un chauffeur de taxi, noir et obèse, nous laisse bouche bée : « Moi ce que j’aime de la France, c’est la littérature de la Renaissance. » Avant de nous citer deux ou trois auteurs inconnus.

Un professeur d’éducation physique lance tout de go : « Mais alors, Robespierre, il est mort guillotiné, oui ou non ? »

De par cette érudition généralisée, les Cubains sont plus lucides sur leur propre situation politique qu’on ne serait amené à le croire. Et ce malgré la propagande, l’endoctrinement idéologique, visible par les fresques à la gloire de la révolution omniprésentes. Notre chauffeuse de taxi Onelia – que nous retrouvons à La Havane – n’a pas la langue de bois dans sa poche pour critiquer les aberrations du castrisme :

- Comment expliquez-vous qu’un chauffeur de taxi gagne plus qu’un médecin ou un ingénieur ?

Cependant, vous n’entendrez jamais personne s’en prendre nommément aux frères Castro.

Cette vieille branche de Fidel tient bon, grâce à une santé de fer et cette baraka qui ne l’a jamais quitté. L’animal est rusé, coriace, il ne manque pas de finesse politique. Ce qui explique qu’il ait réussi à tenir l’île d’une main de fer pendant un demi-siècle et à déjouer plusieurs centaines de complots et tentatives d’assassinat orchestrées par la CIA – allant jusqu’au cigare empoisonné. Le Líder Maximo a vu passer 10 présidents américains durant son règne… avant de placer son frère au pouvoir.

Allez Fidel, tiens bon !

A 84 ans le commandant en chef tient encore la forme, comme en témoignent les longues chroniques qu’il continue de tenir dans les journaux – sur par exemple la révolution égyptienne qui fait l’actualité. Il est loin d’avoir tort sur toute la ligne. Son grand génie a été d’affirmer depuis 53 ans que la révolution cubaine est toujours en cours. Comment son peuple pourrait-il se révolter contre une révolution ?

Nous avons le droit à la télévision à six heures soporifiques de débat mené par Fidel à l’occasion du salon international du livre. Comme aucun écrivain n’ose interrompre le leader charismatique à la tchatche légendaire, cela se transforme en inévitable discours-fleuve. Tout ce que j’en retiens c’est que Fidel s’octroie un salaire de 30 euros par mois. Il est tout de même un peu gâteux, obsédé par la CIA et les Etats-Unis. Et moi qui rêvais d’assister à ses funérailles nationales… Fidel est promis à un grandiose culte de la personnalité posthume.

Après avoir suivi peu ou prou le trajet de Che Guevara – érigé en symbole national – lors de ses voyages initiatiques, c’est-à-dire la remontée de toute l’Amérique hispanophone, je comprends mieux le cheminement idéologique de ces deux là. L’Amérique est une terre maudite des Dieux où l’Injustice a élu domicile. On ne peut que s’en révolter. Cinquante ans plus tard, les inégalités sociales sont toujours cruellement visibles, et les droits de l’homme continuent d’être bafoués.

Il était honorable de la part de Castro et du Che de vouloir créer une société égalitaire, libre de discrimination raciale et de corruption. Exactement ce que le marxisme était censé combattre. Après trois semaines dans l’une des dernières enclaves rouges sur terre, il ne fait aucun doute que cette utopie nommée communisme, qui ne peut même pas survivre sans dictateur à sa tête, n’est pas viable.

Je rêvais de voir Cuba dans les dernières années du castrisme, mais c’est une vraie déception. C’est le vestige boiteux d’un système qui ne fonctionne pas. Les inégalités demeurent. Si 53 années de révolution n’ont rien apporté de plus, si les gens ne sont pas heureux, à quoi bon s’entêter ?

On a privé de liberté un peuple amoureux de la vie sur une île à la dérive. Dans sa cage, il ne reste que le chant à l’oiseau pour se consoler, et entretenir l’espoir de jours meilleurs.

Fillette cubaine

Et pourtant…

Dans l’avion qui me ramène en Europe, ma voisine cubaine qui travaille en Allemagne est au bord de la déprime.

- Comment, tu n’es pas heureuse d’aller à l’étranger ?
- Non, il fait trop froid, je m’ennuie là-bas. Cuba me manque déjà…

Comments (15) avr 30 2012

Cuba part. 3 – Le cigare de la mafia de Siboney

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Impossible de passer à côté de la mythique manufacture de cigares Partagas – la plus ancienne de l’île – située au cœur de la Havane. La visite guidée permet d’observer le tri des feuilles, le roulage sur pupitre, la pose de la bague, le conditionnement… Une machine vérifie le tirage de chaque cigare : il faut que l’air puisse circuler, ni trop ni trop peu.

Dans la grande salle qui abrite la crème des torcedores (rouleurs), un camarade lit à voix hautes des œuvres littéraires ou les dernières nouvelles issues de la propagande d’Etat. Après l’une de ses déclarations, les employés lancent des cris d’exclamation, mêlant joie, ironie et résignation. Le guide traduit : « Le speaker vient d’annoncer que les salaires allaient être versés demain… ceux de décembre ! ». Nous sommes le 7 février.

Incroyable mais vrai, l’état cubain rétribue avec deux mois de retard (une bouffée de pain : entre 10 et 15 € par mois selon le rendement) ces artisans experts qui  confectionnent les meilleurs habanos au monde – Cohiba, Romeo & Julieta ou Montechristo – avec une dextérité incroyable. Et pourtant Dieu, lui aussi amateur de havanes, sait combien ce fleuron de l’industrie cubaine exporté tous azimuts comme produit de luxe renfloue les caisses de l’Etat. Il suffit de vérifier les prix au point de vente officiel de la fabrique pour le constater. Ironie du sort : le symbole du capitalisme et du pouvoir sort des coopératives communistes.

Dès lors, pas surprenant que dès que nous nous écartons un tantinet du guide, les rouleurs tentent des « pssst » ou nous tirent par la manche pour nous proposer quelques échantillons authentiques à un prix attractif. Même la femme de ménage, dans une discrétion toute relative, nous propose des puros à bague rouge…

En repassant par hasard à l’heure de la fermeture devant la même manufacture, nous assistons au grand bal des cigares extraits de l’usine par les employés. Il en sort de partout ! Chaque torcedor en met une demi-douzaine dans son slip durant la journée. Ils sont revendus sous le manteau à des trafiquants, qui les refourgueront par la suite aux touristes.

Coco-taxis de La Havane

Bala et Francis ne résistent pas à la tentation de ramener quelques Cohiba Espléndidos (le havane créé pour l’usage personnel de Fidel Castro, avant qu’il n’arrête de fumer en 1985) acquis au marché noir. Bien entendus, ce sont des faux, comme tous les barreaux de chaise que vos amis vous ramèneront de Cuba. Cependant ils sont plus ou moins réussis. Quelques petits tests de base permettent d’estimer la qualité de la contrefaçon.

Le soir, un taxi dûment négocié a pour consigne de nous trouver une discothèque de La Havane « non touristique et sans prostituées ». C’est peine perdue. Nous atterrissons dans un prestigieux club à paillettes, abandonné aux volutes de cigares. D’accord, un excellent orchestre de salsa chauffe la salle à blanc. Mais le lieu est des plus mal fréquentés : une clientèle d’étrangers fortunés, accompagnés d’une ribambelle d’avenantes demoiselles court vêtues et maquillées comme des voitures volées. Les lieux de la nuit comme celui-ci semblent être légion dans la capitale.

Moi qui pensais que le castrisme avait épuré l’île de tous les fléaux de la société… L’un de ces lieux symboles témoigne parfaitement de l’histoire mouvementée de l’île au XXe siècle : le légendaire Hotel Nacional de Cuba, fantasque forteresse néo-classique juchée sur un rocher face à la baie de La Havane. Francis, grand nostalgique des fifties et des sixties, en tombe complètement gaga, au point d’ambitionner d’y séjourner à plus de 200€ la nuitée. Sa terrasse et ses suites furent fréquentées par tout un parterre de légendes de la grande époque telles que Sinatra, Ava Gardner, Walt Disney, Marlene Dietrich, Gary Cooper, Marlon Brando, Churchill, Nat King Cole, Gagarine, Sartre, Joséphine Baker, Harry Belafonte, De Niro, Mohamed Ali… ainsi que d’innombrables dirigeants, têtes couronnées et illustres mafiosi. Le palace est notamment connu pour avoir hébergé dans ses salons feutrés une réunion historique du Syndicat du crime, la Conférence de La Havane en 1946, présidée par Lucky Luciano.

Reine cubaine

Petit flashback : à partir des années 30 et de la prohibition, les Américains viennent s’encanailler à Cuba. En 1950, La Havane est bel et bien devenue le bordel de l’Amérique, la capitale du vice, un paradis fiscal pour mafieux et capitalistes sans scrupules. Ils y flambent leurs dollars un cigare à la main dans leurs longues Cadillac, accompagnés de poupées hollywoodiennes, entre soleil et nuits endiablées. C’est l’heure de gloire des hôtels de luxe, des casinos et des maisons closes. La corruption règne sur la Babylone des Caraïbes.

A côté de cela, les Cubains survivent tant bien que mal dans la pauvreté et se sentent souillés, dépossédés de leur île. Au pouvoir, le dictateur Batista sème la terreur à qui ira à l’encontre de ses intérêts. Le mécontentement populaire est un terreau fertile pour la révolution, ce tournant majeur de l’histoire de l’Amérique… qui aurait bien pu ne jamais se produire.

En 1956, 82 jeunes inconscients animés du rêve de libérer leur île de l’impérialisme économique américain, embarquent sur le célèbre Granma, petit bateau conçu pour 25 personnes. Une traversée dans la tempête, suivie d’un accueil spécial réservé par les milliers de soldats de Batista. Sur les 82 compagnons de lutte, il n’en reste bientôt plus que 16, dont les frères Castro, le Che et Cienfuegos. Ils se réfugièrent dans la Sierra Maestra.

C’était bien mal parti, et pourtant, peu à peu les barbudos s’aguerrirent aux techniques de la guérilla, et reçurent le support de la population. La révolution cubaine était en marche, avec le destin qu’on lui connaîtra. Le reste sur wikipedia.

Rien de tel pour illustrer cette épopée mythique qu’un détour par le musée de la révolution, nous disons-nous. Et pourtant, malgré une réplique du Granma, c’est une vraie déception. Il ne fallait pas laisser les bureaucrates s’occuper de l’exposition.

Francis & Bala

Et puis Bala s’en retourne chez lui des étoiles rouges plein les yeux. Je reste deux semaines de plus avec Francis. L’occasion de faire une boucle sur la plus grande île des Antilles, dont la forme rappelle un long cornichon. Et moi qui pensais que ma dernière nuit en bus était derrière moi… Cuba fait tout de même 1250km d’envergure : plus que la France. A l’est toute se trouve Santiago de Cuba, un port sans charme particulier.

Mais la véritable force de Cuba n’est pas sa beauté : c’est sa dimension humaine, sa société, sa culture. Ses habitants, qui vivent sous oppression permanente, ont bien du mérite. Ils sont avenants, sociables et hospitaliers. « Mi vida » et « mi amor » ponctuent toutes les phrases. Berta Linda nous accueille dans sa casa particular particulièrement excentrée… presque dans le ghetto. C’est l’idéal pour se plonger dans la vraie vie cubaine.

Nous sommes les stars du quartier. Aves les petites maisons juxtaposées et la mentalité latine, les voisins savent tout de votre vie. De plus chaque soir, un habitant du voisinage se poste à une intersection. Les membres du CDR (le Comité de Défense de la Révolution, un vieux relent de communisme) sont des volontaires chargés, à tour de rôle, de surveiller le pâté de maisons chaque soir. Ils sont tenus de dénoncer tout incident. Ces bons patriotes sont les yeux et les oreilles du parti unique.

Nous assistons justement dans notre pâté de maison à un évènement assez éberluant : des descendants d’esclaves de Saint-Domingue (Haïti) se réunissent une fois la semaine pour danser… des menuets de la Cour de France en costume d’époque ! C’est la tumba francesa. De génération en génération, ils se sont transmis les danses de leurs anciens maîtres français. Enfin ça manquait un peu de rythme alors ils ont rajouté les tambours. C’est un grand moment de voir Francis le brésilien – lui aussi lointain descendant d’esclaves – esquisser quelques pas de rigodon invité par une grosse mama en robe à volants.

Démonstration de tumba francesa

Puisque nous sommes dans l’histoire de la musique (on dit que la tumba est l’ancêtre de la salsa et du boléro), nous en profitons pour faire un petit pèlerinage à Siboney.

Siboney,

yo te quiero,

yo me muero por tu amor…

Siboney, c’est ma chanson préférée. C’est également le village côtier qui vit naître l’immense Compay Segundo. Mais nous avons le malheur de demander comment se rendre à Siboney à notre hôte Berta Linda, et non à son mari. Or la règle d’or du voyageur : ne jamais demander son chemin à une femme, sauf au supermarché. S’en suit un parcours du combattant en cyclo-pousse, en moto-taxi, en bus bondé le moins cher du monde (1/2 centime d’euro), puis en jeep.

Siboney – que j’imaginais comme le lieu le plus sensuel au monde – et sa plage sont une vraie déception. Au final, les seuls intérêts sont le cocktail noix de coco/miel/rhum et la piscine municipale : les gamins y font des démonstrations de tecktonik. C’est la mode ici, avec trois ans de retard sur le reste du monde. Les Cubains ont tellement le rythme dans la peau qu’ils la dansent mieux que les Français qui l’ont inventée. D’ailleurs partout dans l’île de la musique, lorsqu’ils apprennent ma nationalité, les petits hauts comme trois pommes n’ont qu’une question en tête :

- Sais-tu danser la tecktonik ?

- ¡ Por supuesto !

Camagüey, Sancti Spiritus… Passent les villes et les journées ensoleillées. Quand il n’y a pas de bus, il y a toujours d’autres moyens de se débrouiller. Comme s’associer avec d’autres voyageurs pour prendre un taxi longue distance. Nous ne sommes pas au pays de la démerde pour rien.

Cuba, pays sacrifié comme bien d’autres sur l’autel de la guerre froide. L’embargo américain couplé à l’effondrement de l’empire soviétique ami a peu à peu ruiné le pays. Il y a bien le Venezuela de Chavez qui offre un peu de pétrole, mais la situation n’est pas glorieuse. Pour ne pas aggraver le déficit commercial, les importations sont restreintes au minimum vital.

On considère mon rasoir électrique comme un objet du futur. Si vous partez en vacances à Cuba, amenez des vieux portables d’il y a dix ans ou des échantillons de parfum, rien ne leur fera plus plaisir. Les passants nous demandent dans la rue des stylos ou des savons. A Cuba, rien ne se jette, tout se recycle.

C’est bon pour l’écologie, vous allez me dire. L’absence totale de publicité et le peu d’articles disponibles dans les magasins n’incitent pas franchement à la consommation à outrance. La nourriture est rationnée et toute initiative économique est interdite. Il y a même parfois la queue devant les magasins comme à la grande époque soviétique, pour 3 ou 4 produits qui se battent en duel (chaque Cubain a droit à une carte d’alimentation qui donne accès à quelques denrées de nécessité). Nous autres occidentaux crachons sur la société de consommation, mais l’autre alternative est bien pire.

Épicerie cubaine

Francis, grand cuisinier devant l’Eternel qui n’en peut plus de l’insipidité de la malbouffe cubaine, décide de se faire ses propres spaghettis au poulet. Mais le blanc de poulet, même en plein centre de La Havane, est introuvable ! Ca n’existe ni dans les marchés, ni dans les épiceries, ni dans les supermarchés d’état. Aucun habitant ne sait où en dénicher. Il n’y a que des cuisses. Mais où disparaissent donc tous les filets de poulet de Cuba ? Il en fallait plus cependant pour déstabiliser notre fée des fourneaux. Francis parvient à concocter un plat délicieux. Le meilleur que l’île a vu naître depuis de longues années !

¡Que rico !

Comments (5) avr 01 2012

Cuba part. 2 – La pizza la moins bonne et la plus chère du monde

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[C’est officiel, j’ai un an de retard sur mon blog ! La faute a plusieurs raisons, dont le manque de temps maintenant que je travaille, des femmes exigeantes, et des problèmes de fatigue oculaire récurrents. Mais promis il sera fini tôt ou tard !]

Aujourd’hui, grande nouveauté pour Bala : il fait ses tous premiers pas… à cheval. Nous nous offrons une virée équestre au cœur de la Vallée de Viñales, qui se caractérise par ses mogotes, d’imposantes collines arrondies tombées du ciel. Les attelages de bœufs foulent la terre rouge, qui offre l’un des meilleurs tabacs au monde. Les feuilles sèchent à l’ombre de grandes maisons aux toits de palmes qui percent les étendues d’or vert : ce sont les « casas de tabaco ». Un sombre destin les guette : se faire rouler avant de partir en fumée…

Champs de tabac

L’heure de la récolte a sonné. Les vegueros sont à pied d’œuvre sous leur chapeau de paille. Ils dégraissent les plants de tabac feuille par feuille. Le processus de cueillette est extrêmement strict et coordonné pour parvenir à la confection des meilleurs havanes : il dure un mois. Aujourd’hui, on n’arrache que deux ou trois feuilles à la base de la tige. A l’heure de la pause, un camarade distribue des lampées de rhum aux travailleurs de la coopérative, fourbus mais souriants. Quel beau cliché du socialisme !

Les chevaux sont dans un sale état, sales et écorchés : normal, ils appartiennent au gouvernement, comme presque tout d’ailleurs. Et le loueur est fonctionnaire, comme presque tous d’ailleurs.

A Trinidad, ville qui fêtera prochainement ses cinq cents ans, nous découvrons au grand jour le vrai problème de Cuba : sa cuisine. Les spaghettis au chorizo sont d’une insipidité imbattable. Comment est-il possible de cuire des nouilles aussi mal ? Le burger est une insulte gastronomique : un mélange porc-bœuf avec 50% de gras fait office de viande ; l’accompagnement se compose de rondelles de bananes plongées dans un bain de friture couleur pétrole, qui aurait explosé tous les indicateurs de changement d’huile s’ils avaient existé par ici. La pizza de rue (les habitants jouissent du droit de vendre quelques encas à travers les barreaux de leurs portes-fenêtres) décroche la palme de l’écœurement : le fromage est pire que le cheddar premier prix du Lidl, et la sauce « tomate » est chimique au possible. Cuba bat des records de non-goût, au même titre que la Mongolie et l’Amazonie. Et même le restaurant le plus à la mode de La Havane, avec une file d’attente prometteuse, est une énorme déception. Beuuurkkk ! Nous rêvons d’un McDonald’s ou d’un Flunch.

Trinidad

Les enceintes grésillantes de la discothèque de Trinidad jouent les derniers tubes à la mode… de l’année dernière. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils utilisent encore des cassettes audio. Je laisse Bala dans les bras d’une belle Uruguayenne et file au lit.

Bala me secoue à 5h du matin…

- Debout Geoffrey, la police est en bas, il m’est arrivé un truc de fou, il faut que tu traduises !

- Zzzz…

Petit résumé : après avoir dansé toute la soirée avec sa latina, Bala est d’excellente humeur. A la sortie de la Casa de la Musica, il se fait aborder par un garçon et deux filles. Ces dernières finissent par lui offrir plus ou moins leurs services – une chose malheureusement courante à Cuba.

- Jamais je ne paierai pour une femme, annonce Bala.

- Bon d’accord. Tu peux quand même nous payer une part de pizza ?

Grand seigneur, il accepte : le pire fast-food du monde Rapido n’est qu’à deux pas, la part de pizza la pire du monde ne coûte rien, et lui-même a un petit creux.

Tout en mangeant, ils discutent et regardent ensemble les photos de l’appareil qu’il tient au poignet. Le jeune homme, qui bredouille un peu d’anglais, aide ensuite Bala à payer au comptoir.

Ce n’est que lorsqu’ils sortent que Bala se rend compte qu’il n’a plus son appareil photo.

- Tu as du l’oublier dedans, lui suggère le mac. Viens, je t’accompagne.

Mais à l’intérieur, aucune trace de l’appareil. Quand ils ressortent, les filles ont disparu… Bala comprend qu’il s’est fait rouler. Lorsqu’il évoque la police, notre larron commence à stresser.

- Ce sont deux putas, je ne les connais même pas, je viens d’une une autre ville, etc.

Il trouve opportunément un prétexte pour s’éclipser à son tour. Dans la rue, Bala cherche son itinéraire pour rentrer, égaré. L’homme qui lui indique la direction de notre casa particular n’est autre qu’un policier en civil. L’espagnol de Bala – le balagnol – est limité, impossible de conter sa mésaventure. C’est là que j’interviens.

Même si on peut avoir légitimement des doutes sur cette histoire abracadabrantesque de pizza avec des prostituées à 5h du matin, il faut reconnaître à Bala un manque de chance évident : la même semaine il se fait empoisonner, vider 800 euros de son compte bancaire, et dérober son appareil photo. [Six mois plus tard, à Paris, il se fera alléger d’un ordinateur portable une nouvelle fois en ma compagnie].

La pizza cubaine

On comprend rapidement pourquoi tous les escrocs cubains prennent une telle mine déconfite à la moindre allusion policière : ici les forces de l’ordre ne plaisantent pas. Si les taux de la délinquance sont aussi bas, si on ne se sent jamais en danger dans les rues sombres, c’est que la répression du régime dictatorial est intense. Pourtant, si la violence est invisible, elle reste latente. En cas d’effondrement brutal du régime castriste, Cuba connaîtra certainement des flambées de violence à l’instar de ses voisines Haïti et la Jamaïque.

Les policiers en civil nous réveillent quatre fois durant la matinée dans le cadre de l’enquête. Ils nous escortent en jeep jusqu’au au commissariat pour la déposition. Nous y croisons les employés du Rapido les yeux hagards qui ont été réquisitionnés pour interrogatoire – ainsi qu’une vieille alcoolique, une cliente qui certifie avoir vu Bala avec un travesti sur les genoux.

- Pourquoi suis-je ici ? En quoi c’est ma faute si tu fais confiance aux homosexuels que tu ne connais pas ?

Les agents se donnent à fond. Ils nous déposent à la gare routière pour reporter nos billets d’autobus, avant de nous ramener au commissariat. Bala doit confondre des suspects alignés sous l’œil de témoins indépendants.

Nous ne doutons pas qu’ils vont retrouver les coupables sans tarder, surtout dans une ville de 45 000 habitants. Ces derniers sont promis à plusieurs années de prison. Et pourtant… les suspects ne ressemblent pas vraiment à la déclaration, n’ont pas les tatouages décrits, sont beaucoup plus vieux… Les photos des délinquants fichés sur le vieil ordinateur ne correspondent pas non plus. L’enquête piétine. On dirait que les policiers font du zèle, mais sans s’appliquer.

Quelle aventure ! Nous ne sommes pas malheureux de quitter Trinidad. Il est toutefois convenu que j’y revienne deux semaines plus tard récupérer l’attestation du commissariat pour l’assurance.

Malecón de La Havane

Nous profitons donc des derniers jours de Bala-la-poisse pour arpenter la capitale. La Havane, port clé du Nouveau Monde, est une ville de légende. La Habana Vieja, le centre historique restauré grâce au tourisme – est creusé de somptueuses places coloniales pavées, et Bala se mord les dents d’être privé de photographie. Ailleurs, la Cité aux Mille Colonnes exhibe de hautes demeures aux façades délabrées, mal entretenues, insalubres. A tel point que cela lui donne parfois de petits airs mogadisciens, mais avec un charme certain.

La plus grande ville des Caraïbes, écrasée de soleil, vibre au pouls des vagues, des rires et des sanglots, des accords de contrebasse, et des teufs-teufs de ses guimbardes. Le linge sèche aux balcons en fer forgé, et les fresques murales rendent gloire aux révolutionnaires héros. Peu importe de quelle façon vous parcourez le dédale des rues pleines de vie de La Havane, vous reviendrez toujours vous prendre des gifles d’embruns sur le Malecón, l’interminable promenade du front de mer. A toute heure, les Havanais y pêchent ou socialisent autour de la sacro-sainte bouteille de Havana Club. Ecouter cette petite vidéo pour vous mettre dans l’ambiance.

Il y a plusieurs incontournables dans cette ville, comme marcher dans les pas d’Hemingway : siroter un daiquirí  au Floridita avant d’aller siffler un mojito à la Bodeguita del Medio – les célèbres bars où ces deux illustres cocktails ont acquis leurs lettres de noblesse.

En pleine représentation d’un orchestre de jazz sur la scène mythique de La Zorra y el Cuervo, avec une audience hypnotisée par la ferveur de la musique, un touriste français passablement éméché scande « ¡Cuba libre! ». C’est complètement déplacé. Personne ne mouche, et pourtant on s’attend à voir surgir de l’ombre à tout instant un membre de la police politique pour se saisir de ce trublion.

Bala et Onelia

Entre deux visites, nous appelons notre taxi fétiche, une vieille Lada blanche. Sa quinquagénaire de conductrice, Onelia, distille une gentillesse intarissable, et contrairement à nombres de ses collègues n’est pas atteinte de la maladie de l’arnaque. Elle nous conduit à l’aéroport où nous récupérons Francis, autre compère de Dublin (déjà retrouvé au Brésil huit mois auparavant).

Comments (8) fév 19 2012

Cuba part. 1 – Salsa et empoisonnement

Posted: under * Le carnet de route.

Pour fuir cette invasion yankee, une solution radicale : un vol pour Cuba, où grâce à l’embargo de Kennedy toujours en vigueur le tourisme est proscrit pour les Américains.

Naviguer vers Cuba est un casse-tête : les ferries en partance du Mexique ont été supprimés, il faut trouver un voilier dans un port de plaisance, obtenir un titre de séjour à l’arrivée, trouver un autre bateau pour quitter le pays sans dépasser les 30 jours maximum. Mes deux ans de TDM touchent à leur fin et je ne suis plus à un vol près.

Le vieux Yakovlev Yak-42 de la Cubana est gravé d’inscriptions russes. Les grincements et la vapeur qui s’échappent du plancher alors qu’il s’élève dans les airs ne sont pas des plus rassurants. Auparavant j’ai caracolé aux quatre coins de l’aéroport de Cancún pour dénicher la fameuse « carte touristique », pré-aperçu bureaucratique. Puis j’ai embarqué aux côtés de Cubains chargés de téléviseurs, de lecteurs DVD, d’enceintes et de pneus neufs.

J’avais imaginé à un choc culturel, un bond dans le passé dans l’un des ultimes bastions communistes sur terre. Je suis presque déçu en atterrissant dans un aéroport adapté à son époque. La première chose que j’aperçois est un magasin Swatch dans la zone internationale. Bouhhhh! J’ai tout de même droit à une première touche d’exotisme : ma carte Mastercard est rejetée niet par tous les distributeurs. Et ma Visa s’est périmée au Guatemala. Ni espèces, ni traveler’s cheque, ni banque, ni Western Union : je suis bloqué. Comment sortir de l’aéroport ?

Bala le touriste

Heureusement j’ai un atout de (petite) taille dans ma manche : mon ami Bala débarque en provenance de Paris CDG… une heure après moi ! En l’attendant je vois défiler les faciès slaves des passagers du vol de Moscou, et me prends à m’imaginer 30 ans en arrière, au plus fort de la coopération cubano-soviétique. Les techniciens de l’URSS étaient alors envoyés en renfort pour développer l’industrie de l’île. D’ailleurs mon amie moscovite Tatiana a grandi à Cuba.

J’empoigne un quotidien national, ambiance propagande de guerre froide. Nous ne sommes pas en 2011 mais en « l’an 53 de la révolution ». Les titres sont à la hauteur de mes attentes :
- Raúl reçoit le président de l’Angola
- Le poison de la CIA Nostra
- XIIe congrès pédagogique au théâtre Karl Marx
- Le câble optique entre le Venezuela à Cuba facilitera l’accès aux communications

Et puis le voilà le Bala et son grand sourire. Sa carte Visa Gold passe comme dans du beurre (il se rendra compte plus tard qu’elle aura disparu après ce premier retrait et que 800 euros auront été retirés). Bala, compère de la diaspora française de Dublin, vient me rejoindre pour une semaine de vacances sur ses miles Air France. En tant qu’auditeur interne pour Sanofi, il les accumule lors de ses missions aux quatre coins du monde.

Premières visions qui détonnent dans les rues mal éclairées du centre de La Havane : les splendides automobiles des années 50, et les gens qui font la queue pour les téléphones publics. Le téléphone portable arrive à peine, avec 10 ans de retard.

Plaza de la Revolucion, La Havane

Les affaires déposées, nous partons euphoriques en chantant « Hasta siempre Comandante Che Guevara«  pour un premier dîner dans le centre, . Première rencontre près du Capitolio avec un frère et une sœur très sympathiques, même un peu trop à mon goût. Ils semblent ravis de discuter avec des étrangers.

- Oh vous avez de la chance, on fête aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Compay Segundo, ce soir c’est carnaval Buena Vista Social Club !
- C’est vrai ? Où ça ?
- On va vous montrer, c’est dans un bar à côté d’ici, tiens justement on y allait.

Nous les suivons, enchantés d’avoir fait une si heureuse rencontre. Ils commandent des verres, deux mojitos pour nous, deux Cuba libre pour eux. Pourquoi pas ? ¡Salud!

Nous n’avons encore aucune notion des prix, mais quand ils nous recommandent de concert avec le serveur le plat du jour à 17CUC, un soi-disant délice de poisson au riz, ça semble hors budget. Pour le même restaurant, le Guide du Routard de Bala donne des prix de 5CUC en moyenne.

- Oui, mais il est vieux ton guide ! Les prix ont changé depuis. Il date de quand ?
- 2011, c’est la toute nouvelle version.
- Ah bon ? Ils ont du se tromper. De toute manière, c’est pas cher ici. Et tous les autres restaurants sont fermés à cette heure-là.

Il y a quelque chose qui cloche. Et si nous avions affaire à des arnaqueurs ? Ils offrent de nous vendre des cigares à prix d’ami. La sœur annonce qu’elle travaille dans une fabrique nationale, et qu’elle arrive à en sortir clandestinement. Méfiant, je demande à sentir ses mains. Et il faut admettre qu’il y a une petite odeur de tabac.

- Où est le festival dont vous avez parlé ? je demande.
- Oh ça va venir, sois patient mon ami.
- Il n’y a pas l’air d’avoir de fête ce soir.
- Détends-toi un peu, on dirait un Allemand !
- Ça sera où, sur la petite scène là ?
- Deux millions de Havanais, un million de policiers, aucune raison de stresser ici !

Mais ces vaines tentatives, au lieu de nous mettre en confiance, nous mettent la puce à l’oreille. L’ambiance se refroidit. - Ça sent l’entourloupe à plein nez, dis-je à Bala. Ils doivent être de mèche avec le serveur pour faire gonfler les prix, et ils se prennent une belle commission.

- Oui d’ailleurs je sens bien qu’on va devoir leur payer leur verre !
- C’est étrange, ils ont pris des Cuba Libre, et nous on a des mojitos. On n’a même pas eu le choix !
- D’ailleurs il est infect leur mojito, il a un goût chimique.
- Ils ont peut-être glissé du poison dans les verres ! dis-je en plaisantant.

A peine ma phrase prononcée, je me sens tout bizarre. La tête me tourne, et je commence à trembler.
- Putain Bala, je me sens drogué !
- Moi aussi !
- Tirons-nous d’ici, sinon on va se faire dépouiller.

Mon premier réflexe est de me ruer aux toilettes pour me faire vomir. Mais la dame pipi me refuse l’entrée. Ma parole, c’est un complot général ! Nous leur annonçons que nous partons. « Déjà ? » Ils voient bien que nous avons démasqué leur petit jeu. Il faut croire que la police ne rigole pas dans le pays, car la peur se lit maintenant dans leurs yeux.

La note pour les verres – qui se sont prestement évaporés – est salée, mais nous n’avons qu’une idée en tête : fuir au plus vite. La perspective de tomber évanouis dans cet antre d’escrocs ne nous enchante guère. Nous réglons en vitesse et rejoignons la rue.

Heureusement nous n’avons bu que la moitié de nos verres. Le tournis ne dure pas longtemps. Une fois en sécurité, les détails nous apparaissent clairement peu à peu. Leur petit tour était bien rodé. Après vérification, Compay Segundo est mort en juillet, et non pas en janvier. C’est bien la première fois qu’on tente de m’empoisonner ! Eh bien, Cuba, ça promet !

Les Cubains aiment se faire photographier !

Nous partons le lendemain vers la partie occidentale de l’île. Si au Mexique je m’offusquais contre le monopole d’une grosse entreprise de transport, à Cuba c’est bien pire : nous autres vacanciers sommes parqués dans les bus chinois sur-climatisés et sous-suspendus de la compagnie d’État Viazul, et n’avons nul droit de covoyager avec les locaux à la cubaine. C’est une discrimination envers les étrangers ! Une discrimination coûteuse. Et c’est loin d’être la seule…

Un autre exemple est la monnaie. Il y a une monnaie pour les visiteurs, le CUC (peso cubain convertible), et une autre pour les Cubains, le peso nacional (peso cubain non-convertible). Les touristes sont uniquement autorisés à dépenser en CUC (se prononce « couc »), et les prix sont nettement gonflés par rapport à l’autre monnaie. L’art de nous soutirer le maximum de devises possibles est poussé à son paroxysme dans toute l’île. C’est rageant car du coup visiter Cuba est loin d’être bon marché. Nous avons la désagréable impression d’être pris pour des vaches à lait – autrement dit de nous faire enCUCquer en permanence.

Cuba, cette terre légendaire, nous tient en observation permanente. Nous avons l’impression d’avoir fait un bond dans le passé : cariole à chevaux, architecture coloniale, fermiers à moustache fumant le cigare. Il y a peu de voitures sur les routes, mais beaucoup d’auto-stoppeurs. Par la fenêtre défilent les terres en jachère. Où sont les kolkhozes ? Il y a beaucoup de cocotiers, quelques hectares de canne à sucre, des vergers de manguiers. Et puis de maigres vaches blanches. Un paysage typique d’Amérique tropicale, quoi.

Viñales est un paisible village multicolore, où le rocking-chair sur terrasse fait office de sport national. Mais à la descente du bus, c’est l’empoignade. Une foule de ménagères nous attendent en criant, une petite pancarte à la main. Que veulent-elles ? J’ai bien l’impression qu’elles ne se battent pour nos charmes, mais pour notre pognon. A peine extirpés du bus, nous nous frayons un passage à travers la cohue à coups de coude. En fait ce sont des habitantes qui nous proposent des chambres d’hôtes. A Cuba, les hôtels appartiennent au gouvernement : ils sont onéreux et le service est déplorable. Le gouvernement cubain a donc mis en place un système parallèle assez ingénieux : les casas particulares. Les touristes peuvent se loger à moindre frais chez l’habitant, et partager l’atmosphère familiale. Mais la concurrence est rude car l’offre est supérieure à la demande. Les familles hôtes devant s’acquitter d’une forte taxe mensuelle fixe, elles doivent accueillir un maximum de voyageurs pour rentrer dans leur frais.

Bala et notre famille d'acceuil à Viñales

Bala me laisse négocier. Etant donné qu’il ne parle pas espagnol, je suis son traducteur officiel. L’essentiel est de trouver une maîtresse de maison sympathique et souriante, symptomatique de l’humeur de son foyer. Mission accomplie : une famille en or pour un accueil plus que chaleureux. Ils débutent dans le métier et ne sont pas encore blasés. Ils sont à nos petits soins.

La grand-mère esquisse quelques pas de salsa avec Bala et lui annonce : « Tu es mon fils».

Pendant le repas, copieux, le fils annonce : « La seule chose que j’aime à Cuba, c’est la liberté ». Heu pardon ? Sommé de s’expliquer, il dit entendre par là qu’il peut se promener où il veut dans sa ville sans problème. Voici un bel exemple de bourrage de crâne ! L’île n’est-elle pas deuxième au classement mondial du nombre de journalistes derrière les barreaux, juste derrière la Chine ? Au royaume de la censure et de la propagande, il n’y a ni liberté d’opinion, ni liberté politique, ni liberté d’expression, ni liberté de la presse, ni cyberliberté, ni liberté de réunion, ni liberté syndicale…

Privés de tout, les Cubains se rabattent sur la musique et l’amour. Et à Viñales comme dans toutes les villes de province, en soirée tout se passe à la Casa de la Musica. Un orchestre perce la nuit d’airs de salsa endiablés. Mais Bala et moi déprimons autour de nos mojitos : nous ne sommes clairement pas à la hauteur dansièrement parlant. Les salseros cubains, la peau cuivrée et les muscles bandés, font tournoyer les filles comme des toupies, lesquelles ne restent jamais bien longtemps assises. Les belles Suédoises sont sous le charme. C’est de la concurrence déloyale, les seules danses que nous avons apprises dans notre jeunesse étaient la danse des canards et la macarena !

Comments (5) jan 31 2012

Mexique part. 5 – Sur les eaux turquoises de la Riviera Maya

Posted: under * Le carnet de route.

Campeche, ou la vie paisible caressée par les vagues. Les Frères de la Côte – une confrérie de pirates du XVIIe siècle – ne s’y étaient pas trompés. Je parcours en long et en large les ruelles de coquettes demeures coloniales aux tons pastel, encadrées par une vieille muraille. Je commence à avoir l’habitude, je ne sais pas si vous avez remarqué mais Campeche doit être au moins la cinquantième ville coloniale que je visite en Amérique Latine.

Ici comme partout, les casas de empeños sont nombreuses : ce sont des prêteurs, sur gage ou non, aux taux complètement fantaisistes. Elles rachètent également l’or. Grâce à elles, les Mexicains peuvent acquérir de belles autos à crédit. Le plus incroyable c’est qu’il y a toujours la queue  à l’extérieur. On s’endette pour consommer sans hésiter.

Ici, on sait s’amuser. Le réceptionniste de l’hostel à l’accent incompréhensible m’emmène à une soirée étudiante avec défilé carioca et élection de miss. Mais je suis surpris, c’est la moins belle qui est couronnée : une anorexique aux dents de travers qui se meut comme une crevette sur le podium. La 1ère dauphine est enrobée. En fait, toutes les autres prétendantes sont bien mieux. C’est à n’y rien comprendre, soit les membres du jury sont des vendus, soit les goûts des Mexicains sont sensiblement différents des nôtres. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. Malheureusement, ma grande timidité m’empêche d’aller consoler les jolies perdantes…

Carnaval de Mérida

Je reprends la route, en bus cette fois, pour Mérida. La cité blanche, capitale du Yucatán, est en effervescence pour cause de carnaval annuel. Les danses folkloriques et les orchestres se succèdent sur la place centrale. Alors que je suis assis paisiblement sur un banc, les jambes croisées, un homosexuel vient me demander s’il peut me photographier « sans changer de position ». Décidément ! Incroyable le succès que j’ai au pays du macho moustachu.

La « Riviera Maya » – l’équivalent de notre Côte d’Azur au coeur de la fameuse péninsule du Yucatán – m’appelle. Je reprends la route de nuit jusqu’à Tulum. Quatre heure du mat’, j’émerge d’un profond sommeil. Tiens le bus s’est arrêté. Une belle occasion pour aller se soulager dehors, somnolent, les cheveux en pagaille et les boules Quies toujours coincées dans les tympans. Je remonte… pour me rendre compte 20 kilomètres plus loin en regardant les panneaux qu’il s’agissait de mon arrêt.

J’en touche deux mots au chauffeur qui me dit que si je veux descendre au prochain arrêt, je vais devoir payer en plus. Bien entendu, il veut se remplir les poches sur mon dos. Pas question, descends-moi ici, fils de chameau !

Me voici donc le regard hébété devant mon gros sac au bord de la voie rapide qui longe la côte, une forêt tropophile de chaque côté, en pleine nuit noire. Ce ne sont pourtant pas les grands complexes hôteliers qui manquent dans la région. Manque de pot le lieu n’a pas encore été repéré par les promoteurs. Il n’y a rien, sauf des voitures et des camions qui passent à 120km/h.

La Riveria Maya

J’aperçois toutefois quelques lumières au loin. Je m’approche, c’est un magasin de souvenirs, fermé bien sûr. Qui sait si je ne vais pas y trouver une bonne âme, un gardien de sécurité par exemple qui pourra me prêter un matelas pour finir ma nuit…

Je suis accueilli en fanfare par… les chiens de garde qui m’assaillent. Je traverse la chaussée en catastrophe. Rien à faire d’autre que de suivre la route, en mode clandestin pour ne pas m’attirer les ennuis d’une bande de desperados ivres en pleine virée nocturne meurtrière. Finalement je déniche un petit emplacement invisible depuis la route, derrière une barrière de barbelés à quelques mètres de l’autopista. Le tapis de sol est déroulé sous les étoiles, entre les canettes vides et des bouts de ferraille. Un vrai petit paradis ! Mais je suis dans l’impossibilité de trouver le sommeil, entre le vacarme des voitures, les aboiements, l’inconfort, le stress d’être au milieu de nulle part, et les essaims de moustiques vibrionnants particulièrement assoiffés.

Le jour se lève enfin sur mon bivouac de fortune, et je rejoins Tulum. En fait le site de Tulum est surtout réputé pour ses ruines précolombiennes surplombant une mer turquoise. Je rêvais d’y aller après avoir à maintes reprises admiré cet emplacement magnifique sur le planisphère des toilettes de la maison familiale. J’imagine les Mayas apercevant les galions espagnols s’approcher de la côte pour la première fois, en 1518.

Cancun

Si j’ai déjà expérimenté le tourisme à la chinoise ou à la mexicaine, le backpacking de masse en Thaïlande, je n’avais jamais vraiment encore été confronté à l’envahissement touristique américain. Bienvenue à Playa del Carmen, station balnéaire prisée par les gringos. Le spectacle est aussi drôle que déprimant.

La fine fleur de l’Amérique profonde se promène sur la bien-renommée « 5ème Avenue » et se paye du rêve, mais c’est plutôt un cauchemar. Grâce au voyage à forfait, ils sont passés de l’usine industrielle à l’usine touristique. Les prix en $ sont tout autant gonflés que leurs muscles et leurs fausses poitrines. On m’arrête dans la rue dans un accent californien pour me louer une voiture, me prendre en photo avec un singe sur l’épaule, ou me vendre un ticket de bateau pour une île sans charme. Bien sûr ils sont tous là : T.G.I. Friday’s, Walmart, McDonald’s, Subway, Johnny Rockets, Burger King… On trouve des hypermarchés de souvenirs niais et de sombreros multicolores. Un artiste qui dessine des planètes à la bombe dans la rue n’en finit plus de recevoir des dollars de pourboire. Ambiance consumériste. Ça ne donne pas vraiment envie de continuer mon périple vers le nord, j’ai bien fait de bifurquer vers l’est.

Avec les Chinois et les Américains en guise de maîtres du monde, que va-t-on devenir ? Si Playa del Carmen est mal famée le jour, elle est bien plus fréquentable de nuit : les Yankees sont repartis dans leur resort. Et la ville devient un temple de la vie nocturne cosmopolito-mexicain. Playa del Carmen, le meilleur endroit sur terre pour faire la noce ? Je ne m’en lasse pas.

Et puis, je ne pouvais pas passer à côté de Cancún sans aller y jeter un coup d’oeil. C’est la station balnéaire américaine par excellence, Playa del Carmen puissance 10. Le lieu est idyllique, enfin… l’était il y a 50 ans. D’innombrables hôtels de luxe sont dorénavant alignés sur une longue langue de terre qui lèche la mer des Caraïbes. La zone hôtelière s’étend sur… 23 kilomètres de plages blanches !

Le West Inn de Cancun

Je me faufile dans le dédale des couloirs luxueux de quelques grands hôtels 5 étoiles et me prélasse dans leurs piscines de rêve. Il faut avouer que la couleur de l’océan, turquoise au bleu transcendant, est incroyable. C’est l’une des plus belles plages au monde. Le climat est parfait, l’emplacement est idéal : juste en face de récifs coralliens. Les activités proposées sont nombreuses, avec toute une palette de sports nautiques, les ruines mayas à proximité, des spas, des golfs, des parcs d’attractions, de splendides cénotes (puits naturels aux reflets turquoise propices à la plongée), etc. Les promoteurs et tour-opérateurs s’y sont données à coeur joie.

Oui mais… il y a trop de monde par ici. Derrière une belle facade, la surexploitation touristique dissimule ses dégâts. Tout ce béton est une offense à la nature. En longant la côte je croise des iguanes, une raie. Mais la sécurité du Club Med ne veut pas me laisser continuer : des caïmans squattent une mangrove à proximité, il y a danger.

Avant de rejoindre l’aéroport international de Cancún, j’avale une dernière torta fromage-chorizo. Miam ! La graisse rouge me ruisselle dans les doigts. C’est un peu à l’image du pays : le meilleur et le pire se côtoient au sein d’une essence mexicaine insaisissable, mais qui laisse indéniablement des traces.

Comments (9) jan 02 2012