Cuba part. 2 – La pizza la moins bonne et la plus chère du monde
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[C’est officiel, j’ai un an de retard sur mon blog ! La faute a plusieurs raisons, dont le manque de temps maintenant que je travaille, des femmes exigeantes, et des problèmes de fatigue oculaire récurrents. Mais promis il sera fini tôt ou tard !]
Aujourd’hui, grande nouveauté pour Bala : il fait ses tous premiers pas… à cheval. Nous nous offrons une virée équestre au cœur de la Vallée de Viñales, qui se caractérise par ses mogotes, d’imposantes collines arrondies tombées du ciel. Les attelages de bœufs foulent la terre rouge, qui offre l’un des meilleurs tabacs au monde. Les feuilles sèchent à l’ombre de grandes maisons aux toits de palmes qui percent les étendues d’or vert : ce sont les « casas de tabaco ». Un sombre destin les guette : se faire rouler avant de partir en fumée…
L’heure de la récolte a sonné. Les vegueros sont à pied d’œuvre sous leur chapeau de paille. Ils dégraissent les plants de tabac feuille par feuille. Le processus de cueillette est extrêmement strict et coordonné pour parvenir à la confection des meilleurs havanes : il dure un mois. Aujourd’hui, on n’arrache que deux ou trois feuilles à la base de la tige. A l’heure de la pause, un camarade distribue des lampées de rhum aux travailleurs de la coopérative, fourbus mais souriants. Quel beau cliché du socialisme !
Les chevaux sont dans un sale état, sales et écorchés : normal, ils appartiennent au gouvernement, comme presque tout d’ailleurs. Et le loueur est fonctionnaire, comme presque tous d’ailleurs.
A Trinidad, ville qui fêtera prochainement ses cinq cents ans, nous découvrons au grand jour le vrai problème de Cuba : sa cuisine. Les spaghettis au chorizo sont d’une insipidité imbattable. Comment est-il possible de cuire des nouilles aussi mal ? Le burger est une insulte gastronomique : un mélange porc-bœuf avec 50% de gras fait office de viande ; l’accompagnement se compose de rondelles de bananes plongées dans un bain de friture couleur pétrole, qui aurait explosé tous les indicateurs de changement d’huile s’ils avaient existé par ici. La pizza de rue (les habitants jouissent du droit de vendre quelques encas à travers les barreaux de leurs portes-fenêtres) décroche la palme de l’écœurement : le fromage est pire que le cheddar premier prix du Lidl, et la sauce « tomate » est chimique au possible. Cuba bat des records de non-goût, au même titre que la Mongolie et l’Amazonie. Et même le restaurant le plus à la mode de La Havane, avec une file d’attente prometteuse, est une énorme déception. Beuuurkkk !
Les enceintes grésillantes de la discothèque de Trinidad jouent les derniers tubes à la mode… de l’année dernière. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils utilisent encore des cassettes audio. Je laisse Bala dans les bras d’une belle Uruguayenne et file au lit.
Bala me secoue à 5h du matin…
- Debout Geoffrey, la police est en bas, il m’est arrivé un truc de fou, il faut que tu traduises !
- Zzzz…
Petit résumé : après avoir dansé toute la soirée avec sa latina, Bala est d’excellente humeur. A la sortie de la Casa de la Musica, il se fait aborder par un garçon et deux filles. Ces dernières finissent par lui offrir plus ou moins leurs services – une chose malheureusement courante à Cuba.
- Jamais je ne paierai pour une femme, annonce Bala.
- Bon d’accord. Tu peux quand même nous payer une part de pizza ?
Grand seigneur, il accepte : le pire fast-food du monde Rapido n’est qu’à deux pas, la part de pizza la pire du monde ne coûte rien, et lui-même a un petit creux.
Tout en mangeant, ils discutent et regardent ensemble les photos de l’appareil qu’il tient au poignet. Le jeune homme, qui bredouille un peu d’anglais, aide ensuite Bala à payer au comptoir.
Ce n’est que lorsqu’ils sortent que Bala se rend compte qu’il n’a plus son appareil photo.
- Tu as du l’oublier dedans, lui suggère le mac. Viens, je t’accompagne.
Mais à l’intérieur, aucune trace de l’appareil. Quand ils ressortent, les filles ont disparu… Bala comprend qu’il s’est fait rouler. Lorsqu’il évoque la police, notre larron commence à stresser.
- Ce sont deux putas, je ne les connais même pas, je viens d’une une autre ville, etc.
Il trouve opportunément un prétexte pour s’éclipser à son tour. Dans la rue, Bala cherche son itinéraire pour rentrer, égaré. L’homme qui lui indique la direction de notre casa particular n’est autre qu’un policier en civil. L’espagnol de Bala – le balagnol – est limité, impossible de conter sa mésaventure. C’est là que j’interviens.
Même si on peut avoir légitimement des doutes sur cette histoire abracadabrantesque de pizza avec des prostituées à 5h du matin, il faut reconnaître à Bala un manque de chance évident : la même semaine il se fait empoisonner, vider 800 euros de son compte bancaire, et dérober son appareil photo. [Six mois plus tard, à Paris, il se fera alléger d’un ordinateur portable une nouvelle fois en ma compagnie].
On comprend rapidement pourquoi tous les escrocs cubains prennent une telle mine déconfite à la moindre allusion policière : ici les forces de l’ordre ne plaisantent pas. Si les taux de la délinquance sont aussi bas, si on ne se sent jamais en danger dans les rues sombres, c’est que la répression du régime dictatorial est intense. Pourtant, si la violence est invisible, elle reste latente. En cas d’effondrement brutal du régime castriste, Cuba connaîtra certainement des flambées de violence à l’instar de ses voisines Haïti et la Jamaïque.
Les policiers en civil nous réveillent quatre fois durant la matinée dans le cadre de l’enquête. Ils nous escortent en jeep jusqu’au au commissariat pour la déposition. Nous y croisons les employés du Rapido les yeux hagards qui ont été réquisitionnés pour interrogatoire – ainsi qu’une vieille alcoolique, une cliente qui certifie avoir vu Bala avec un travesti sur les genoux.
- Pourquoi suis-je ici ? En quoi c’est ma faute si tu fais confiance aux homosexuels que tu ne connais pas ?
Les agents se donnent à fond. Ils nous déposent à la gare routière pour reporter nos billets d’autobus, avant de nous ramener au commissariat. Bala doit confondre des suspects alignés sous l’œil de témoins indépendants.
Nous ne doutons pas qu’ils vont retrouver les coupables sans tarder, surtout dans une ville de 45 000 habitants. Ces derniers sont promis à plusieurs années de prison. Et pourtant… les suspects ne ressemblent pas vraiment à la déclaration, n’ont pas les tatouages décrits, sont beaucoup plus vieux… Les photos des délinquants fichés sur le vieil ordinateur ne correspondent pas non plus. L’enquête piétine. On dirait que les policiers font du zèle, mais sans s’appliquer.
Quelle aventure ! Nous ne sommes pas malheureux de quitter Trinidad. Il est toutefois convenu que j’y revienne deux semaines plus tard récupérer l’attestation du commissariat pour l’assurance.
Nous profitons donc des derniers jours de Bala-la-poisse pour arpenter la capitale. La Havane, port clé du Nouveau Monde, est une ville de légende. Le centre historique – restauré grâce au tourisme – est creusé de somptueuses places coloniales pavées, et Bala se mord les dents d’être privé de photographie. Ailleurs, la Cité aux Mille Colonnes exhibe de hautes demeures aux façades délabrées, mal entretenues, insalubres. A tel point que cela lui donne parfois de petits airs mogadisciens, mais avec un charme certain.
La plus grande ville des Caraïbes, écrasée de soleil, vibre au pouls des vagues, des rires et des sanglots, des accords de contrebasse, et des teufs-teufs de ses guimbardes. Le linge sèche aux balcons en fer forgé, et les fresques murales rendent gloire aux révolutionnaires héros. Peu importe de quelle façon vous parcourez le dédale des rues pleines de vie de La Havane, vous reviendrez toujours vous prendre des gifles d’embruns sur le Malecón, l’interminable promenade du front de mer. A toute heure, les Havanais y pêchent ou socialisent autour de la sacro-sainte bouteille de Havana Club. Ecouter cette petite vidéo pour vous mettre dans l’ambiance.
Il y a plusieurs incontournables dans cette ville, comme marcher dans les pas d’Hemingway : siroter un daiquirí au Floridita avant d’aller siffler un mojito à la Bodeguita del Medio – les célèbres bars où ces deux illustres cocktails ont acquis leurs lettres de noblesse.
En pleine représentation d’un orchestre de jazz sur la scène mythique de La Zorra y el Cuervo, avec une audience hypnotisée par la ferveur de la musique, un touriste français passablement éméché scande « ¡Cuba libre! ». C’est complètement déplacé. Personne ne mouche, et pourtant on s’attend à voir surgir de l’ombre à tout instant un membre de la police politique pour se saisir de ce trublion.
Entre deux visites, nous appelons notre taxi fétiche, une vieille Lada blanche. Sa quinquagénaire de conductrice, Onelia, distille une gentillesse intarissable, et contrairement à nombres de ses collègues n’est pas atteinte de la maladie de l’arnaque. Elle nous conduit à l’aéroport où nous récupérons Francis, autre compère de Dublin (déjà retrouvé au Brésil huit mois auparavant).
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fév 19 2012






















