Cuba part. 4 – La désillusion
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Même si le gaspillage n’est pas de mise, n’allez pas imaginer Cuba comme l’éden retrouvé pour militants de Greenpeace : les vieilles automobiles expulsent des montagnes de fumée noire.
Car de l’époque dorée prérévolutionnaire il reste, en plus des hôtels, les magnifiques guimbardes importées en masse dans l’après-guerre : Studebaker, Buick, Cadillac, Pontiac, Oldsmobile, DeSoto, Mercury, Plymouth, Packard, Lincoln, Chevrolet, Rambler… Le défilé des déesses des années 50 fait tourner les têtes et rouler les yeux. Les « almendrones » font la fierté de leurs propriétaires, qui les bichonnent. Il existe à Cuba des mécanos prodiges, des as de la rafistole, par la grâce desquels ces beautés quinquagénaires n’ont pas pris une ride. Nous en avons rencontrés : l’un d’eux avait mis un moteur de Peugeot Boxer dans sa Bel-Air bleu malibu.
La plupart de ces splendides américaines servent, nous finissons par le remarquer, de taxis collectifs. Pour les emprunter, il suffit d’agiter frénétiquement la main sur le trottoir, et de parler peso national (la monnaie réservée aux Cubains). Tout devient beaucoup moins cher. Les Cubains ne voient pas souvent des étrangers s’y oser et nous félicitent :
- ¡ Aprendieron muy rapido ! (vous avez appris très vite !)
Nous rencontrons justement dans un tacot collectif un Cubain de 35 ans, qui parle un français châtié. Ainsi que l’allemand et l’anglais. Joaquín est prêt à tout pour quitter son île et partir à la conquête du monde. Or il est interdit de quitter le territoire sans autorisation spéciale. Ainsi Cuba se prémunit contre une hémorragie démographique : l’être humain a soif de liberté et tout le monde aurait foutu le camp depuis longtemps. Seules solutions : jouer les boat-people (risqué), la loterie (20 000 cubains par an tirés au sort peuvent s’installer chez l’Oncle Sam), l’invitation provenant de l’étranger (hors-prix) ou le mariage.
[Trois mois plus tard, Raul Castro annoncera une réforme des lois d'émigration pour autoriser les Cubains à voyager hors des frontières].
C’est sur ce dernier qu’a misé notre ami : il avoue être prêt à se marier avec n’importe qui, une grand-mère s’il le faut. Fréquemment il monte dans le centre de La Havane faire danser les dames, principalement des quadras ou des quinquas. Il n’a aucun mal à les séduire : grand, bel homme, dans la puissance de l’âge, le teint cuivré, intelligent, cultivé, beau-parleur. Mais il se désespère des Européennes, et en particulier des Françaises : elles s’adonnent facilement à un amour de vacances, mais ne donnent plus signe de vie dès qu’il est question de prolonger l’idylle par-delà les frontières, de venir les voir en France.
Et puis nous sommes de retour à Trinidad pour la St-Valentin. Rappelez-vous l’épisode du vol de l’appareil de photo de Bala. Je suis missionné pour aller récupérer l’attestation pour l’assurance. Au commissariat, j’apprends que l’appareil n’a toujours pas été retrouvé.
On me demande de revenir le lendemain car le policier qui a enregistré la plainte n’est pas de faction aujourd’hui, et… ses collègues ne savent pas où il a rangé le dossier. Le lendemain, nous patientons deux heures de plus dans le poste de police, devant une pléiade de portraits et de citations de Fidel.
Rebelote, il semble impossible d’obtenir le fameux sésame. Voilà une belle bande d’incapables… La bureaucratie et le manque d’informatisation rongent l’efficacité du service. Tout ce ramdam pour rien. Nous nous en étions déjà doutés avec les portraits-robots à côté de la plaque : sous des dehors d’efficacité, sous toute cette effervescence, ce n’était que beaucoup de vent et de zèle pour rien. Par contre pour venir en boite de nuit nous surveiller en uniforme, ça ils savent faire ! Nous jetons l’éponge.
[Bala parviendra tout de même à se faire rembourser.]
Autre bel exemple de service public : l’hôpital. Suite à mon opération au laser, et au vu de la clarté tropicale permanente qui me brûle la rétine, mes yeux clignotent et sont douloureux. Vu le nombre d’ordinateurs à Cuba et le prix de la connexion internet (12€/heure), cette fois je ne peux incriminer les écrans. Je me rends donc à la clinique internationale. Il y a une heure d’attente. Non pas pour le médecin, mais… pour attendre l’ambulance qui m’amène voir l’ophtalmologue deux rues plus loin, à moins de 100m.
L’ophtalmologue me parait compétente. Mais des trois collyres de la prescription, aucun n’est disponible au guichet de la « pharmacie internationale ».
- C’est normal, nous avons des problèmes d’approvisionnement en médicaments étrangers.
Je ne suis même plus surpris. Par contre, je suis outré de voir que la clinique internationale n’a même pas l’eau courante. Dans les restaurants, c’est la même chose : les robinets ne sont jamais alimentés dans les toilettes, impossible donc de se laver les mains. Les mouches se débattent dans l’étron qui flotte sur une mer d’urine jaune, et viennent ensuite se poser sur notre côte de porc.
Les petits exemples de dysfonctionnement du système comme celui-ci ne manquent pas. Le service est imbuvable. C’est normal les employés sont fonctionnaires, ont un salaire fixe et n’ont aucune perspective d’avenir : séduire la clientèle n’est pas une stratégie payante et signifie plus de boulot. Passer un coup de fil à l’étranger nécessite une autorisation spéciale. Et je n’ai pas assez de mots pour décrire la difficulté de retirer de l’argent avec ma Mastercard. Tout est trop compliqué et frustrant, et se transforme en démarche bureaucratique fastidieuse. C’est très pesant.
A Varadero, la principale station balnéaire du pays nichée entre le détroit de Floride et la baie de Cárdenas, les hôtels luxueux se succèdent. Il est vrai que la plage est somptueuse. Des couples canadiens, russes et européens se rôtissent les fesses sur le sable doré.
Nous dinons dans un paladar : un restaurant qui appartient à un particulier. Comment se fait-ce ? Réponse du gérant : le propriétaire travaille à monter des restos cubains autour du monde. Pour le remercier, le gouvernement lui a offert son propre établissement. Quoi ? Il exporte cette cuisine tout sauf ragoûtante ? Mais c’est un ennemi de l’humanité !
Je passe les embrouilles de taxi et les tentatives d’arnaque. Beaucoup de Cubains sont roublards et obsédés par l’argent. Bizarre pour des communistes. Nous nous faisons accoster par de nombreux jeunes escrocs à grands coups de « amigo », mais depuis l’épisode de l’empoisonnement nous savons les repérer à 100m. On les appelle ici les jineteros et les jineteras, qu’il faut envoyer paître. Pour siphonner l’argent des touristes, les jineteros utilisent leur cerveau et les jineteras leur corps.
A Cuba tout n’est pas à jeter. Il y a tout de même quelques réussites indéniables du socialisme cubain :
- la santé : gratuite. Cuba trône à la première place mondiale en nombre de médecins par habitants. C’est d’ailleurs le seul pays d’Amérique Latine où l’avortement n’est pas pénalisé : normal, les Cubains sont loin d’être des grenouilles de bénitiers.
- un racisme beaucoup moins prononcé qu’ailleurs malgré un melting-pot génétique important
- l’éducation, gratuite pour tous
Le niveau élevé de culture générale est palpable. La télévision publique y contribue, en diffusant des reportages « intelligents », scientifiques ou culturels. La téléréalité poubelle ainsi que les publicités niaises n’ont pas leur place sur le paysage audiovisuel cubain.
Quand j’annonce à un cordonnier que je travaillais en Irlande avant mon périple, il me questionne : « En Irlande du Nord ou du Sud ? ». C’est la première fois de tout mon voyage qu’on me pose la question.
Un chauffeur de taxi, noir et obèse, nous laisse bouche bée : « Moi ce que j’aime de la France, c’est la littérature de la Renaissance. » Avant de nous citer deux ou trois auteurs inconnus.
Un professeur d’éducation physique lance tout de go : « Mais alors, Robespierre, il est mort guillotiné, oui ou non ? »
De par cette érudition généralisée, les Cubains sont plus lucides sur leur propre situation politique qu’on ne serait amené à le croire. Et ce malgré la propagande, l’endoctrinement idéologique, visible par les fresques à la gloire de la révolution omniprésentes. Notre chauffeuse de taxi Onelia – que nous retrouvons à La Havane – n’a pas la langue de bois dans sa poche pour critiquer les aberrations du castrisme :
- Comment expliquez-vous qu’un chauffeur de taxi gagne plus qu’un médecin ou un ingénieur ?
Cependant, vous n’entendrez jamais personne s’en prendre nommément aux frères Castro.
Cette vieille branche de Fidel tient bon, grâce à une santé de fer et cette baraka qui ne l’a jamais quitté. L’animal est rusé, coriace, il ne manque pas de finesse politique. Ce qui explique qu’il ait réussi à tenir l’île d’une main de fer pendant un demi-siècle et à déjouer plusieurs centaines de complots et tentatives d’assassinat orchestrées par la CIA – allant jusqu’au cigare empoisonné. Le Líder Maximo a vu passer 10 présidents américains durant son règne… avant de placer son frère au pouvoir.
A 84 ans le commandant en chef tient encore la forme, comme en témoignent les longues chroniques qu’il continue de tenir dans les journaux – sur par exemple la révolution égyptienne qui fait l’actualité. Il est loin d’avoir tort sur toute la ligne. Son grand génie a été d’affirmer depuis 53 ans que la révolution cubaine est toujours en cours. Comment son peuple pourrait-il se révolter contre une révolution ?
Nous avons le droit à la télévision à six heures soporifiques de débat mené par Fidel à l’occasion du salon international du livre. Comme aucun écrivain n’ose interrompre le leader charismatique à la tchatche légendaire, cela se transforme en inévitable discours-fleuve. Tout ce que j’en retiens c’est que Fidel s’octroie un salaire de 30 euros par mois. Il est tout de même un peu gâteux, obsédé par la CIA et les Etats-Unis. Et moi qui rêvais d’assister à ses funérailles nationales… Fidel est promis à un grandiose culte de la personnalité posthume.
Après avoir suivi peu ou prou le trajet de Che Guevara – érigé en symbole national – lors de ses voyages initiatiques, c’est-à-dire la remontée de toute l’Amérique hispanophone, je comprends mieux le cheminement idéologique de ces deux là. L’Amérique est une terre maudite des Dieux où l’Injustice a élu domicile. On ne peut que s’en révolter. Cinquante ans plus tard, les inégalités sociales sont toujours cruellement visibles, et les droits de l’homme continuent d’être bafoués.
Il était honorable de la part de Castro et du Che de vouloir créer une société égalitaire, libre de discrimination raciale et de corruption. Exactement ce que le marxisme était censé combattre. Après trois semaines dans l’une des dernières enclaves rouges sur terre, il ne fait aucun doute que cette utopie nommée communisme, qui ne peut même pas survivre sans dictateur à sa tête, n’est pas viable.
Je rêvais de voir Cuba dans les dernières années du castrisme, mais c’est une vraie déception. C’est le vestige boiteux d’un système qui ne fonctionne pas. Les inégalités demeurent. Si 53 années de révolution n’ont rien apporté de plus, si les gens ne sont pas heureux, à quoi bon s’entêter ?
On a privé de liberté un peuple amoureux de la vie sur une île à la dérive. Dans sa cage, il ne reste que le chant à l’oiseau pour se consoler, et entretenir l’espoir de jours meilleurs.
Et pourtant…
Dans l’avion qui me ramène en Europe, ma voisine cubaine qui travaille en Allemagne est au bord de la déprime.
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avr 30 2012























