Cuba part. 2 – La pizza la moins bonne et la plus chère du monde

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[C’est officiel, j’ai un an de retard sur mon blog ! La faute a plusieurs raisons, dont le manque de temps maintenant que je travaille, des femmes exigeantes, et des problèmes de fatigue oculaire récurrents. Mais promis il sera fini tôt ou tard !]

Aujourd’hui, grande nouveauté pour Bala : il fait ses tous premiers pas… à cheval. Nous nous offrons une virée équestre au cœur de la Vallée de Viñales, qui se caractérise par ses mogotes, d’imposantes collines arrondies tombées du ciel. Les attelages de bœufs foulent la terre rouge, qui offre l’un des meilleurs tabacs au monde. Les feuilles sèchent à l’ombre de grandes maisons aux toits de palmes qui percent les étendues d’or vert : ce sont les « casas de tabaco ». Un sombre destin les guette : se faire rouler avant de partir en fumée…

Champs de tabac

L’heure de la récolte a sonné. Les vegueros sont à pied d’œuvre sous leur chapeau de paille. Ils dégraissent les plants de tabac feuille par feuille. Le processus de cueillette est extrêmement strict et coordonné pour parvenir à la confection des meilleurs havanes : il dure un mois. Aujourd’hui, on n’arrache que deux ou trois feuilles à la base de la tige. A l’heure de la pause, un camarade distribue des lampées de rhum aux travailleurs de la coopérative, fourbus mais souriants. Quel beau cliché du socialisme !

Les chevaux sont dans un sale état, sales et écorchés : normal, ils appartiennent au gouvernement, comme presque tout d’ailleurs. Et le loueur est fonctionnaire, comme presque tous d’ailleurs.

A Trinidad, ville qui fêtera prochainement ses cinq cents ans, nous découvrons au grand jour le vrai problème de Cuba : sa cuisine. Les spaghettis au chorizo sont d’une insipidité imbattable. Comment est-il possible de cuire des nouilles aussi mal ? Le burger est une insulte gastronomique : un mélange porc-bœuf avec 50% de gras fait office de viande ; l’accompagnement se compose de rondelles de bananes plongées dans un bain de friture couleur pétrole, qui aurait explosé tous les indicateurs de changement d’huile s’ils avaient existé par ici. La pizza de rue (les habitants jouissent du droit de vendre quelques encas à travers les barreaux de leurs portes-fenêtres) décroche la palme de l’écœurement : le fromage est pire que le cheddar premier prix du Lidl, et la sauce « tomate » est chimique au possible. Cuba bat des records de non-goût, au même titre que la Mongolie et l’Amazonie. Et même le restaurant le plus à la mode de La Havane, avec une file d’attente prometteuse, est une énorme déception. Beuuurkkk !

Trinidad

Les enceintes grésillantes de la discothèque de Trinidad jouent les derniers tubes à la mode… de l’année dernière. Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils utilisent encore des cassettes audio. Je laisse Bala dans les bras d’une belle Uruguayenne et file au lit.

Bala me secoue à 5h du matin…

- Debout Geoffrey, la police est en bas, il m’est arrivé un truc de fou, il faut que tu traduises !

- Zzzz…

Petit résumé : après avoir dansé toute la soirée avec sa latina, Bala est d’excellente humeur. A la sortie de la Casa de la Musica, il se fait aborder par un garçon et deux filles. Ces dernières finissent par lui offrir plus ou moins leurs services – une chose malheureusement courante à Cuba. 

- Jamais je ne paierai pour une femme, annonce Bala.

- Bon d’accord. Tu peux quand même nous payer une part de pizza ?

Grand seigneur, il accepte : le pire fast-food du monde Rapido n’est qu’à deux pas, la part de pizza la pire du monde ne coûte rien, et lui-même a un petit creux.

Tout en mangeant, ils discutent et regardent ensemble les photos de l’appareil qu’il tient au poignet. Le jeune homme, qui bredouille un peu d’anglais, aide ensuite Bala à payer au comptoir.

Ce n’est que lorsqu’ils sortent que Bala se rend compte qu’il n’a plus son appareil photo.

- Tu as du l’oublier dedans, lui suggère le mac. Viens, je t’accompagne.

Mais à l’intérieur, aucune trace de l’appareil. Quand ils ressortent, les filles ont disparu… Bala comprend qu’il s’est fait rouler. Lorsqu’il évoque la police, notre larron commence à stresser.

- Ce sont deux putas, je ne les connais même pas, je viens d’une une autre ville, etc.

Il trouve opportunément un prétexte pour s’éclipser à son tour. Dans la rue, Bala cherche son itinéraire pour rentrer, égaré. L’homme qui lui indique la direction de notre casa particular n’est autre qu’un policier en civil. L’espagnol de Bala – le balagnol – est limité, impossible de conter sa mésaventure. C’est là que j’interviens.

Même si on peut avoir légitimement des doutes sur cette histoire abracadabrantesque de pizza avec des prostituées à 5h du matin, il faut reconnaître à Bala un manque de chance évident : la même semaine il se fait empoisonner, vider 800 euros de son compte bancaire, et dérober son appareil photo. [Six mois plus tard, à Paris, il se fera alléger d’un ordinateur portable une nouvelle fois en ma compagnie].

La pizza cubaine

On comprend rapidement pourquoi tous les escrocs cubains prennent une telle mine déconfite à la moindre allusion policière : ici les forces de l’ordre ne plaisantent pas. Si les taux de la délinquance sont aussi bas, si on ne se sent jamais en danger dans les rues sombres, c’est que la répression du régime dictatorial est intense. Pourtant, si la violence est invisible, elle reste latente. En cas d’effondrement brutal du régime castriste, Cuba connaîtra certainement des flambées de violence à l’instar de ses voisines Haïti et la Jamaïque.

Les policiers en civil nous réveillent quatre fois durant la matinée dans le cadre de l’enquête. Ils nous escortent en jeep jusqu’au au commissariat pour la déposition. Nous y croisons les employés du Rapido les yeux hagards qui ont été réquisitionnés pour interrogatoire – ainsi qu’une vieille alcoolique, une cliente qui certifie avoir vu Bala avec un travesti sur les genoux.

- Pourquoi suis-je ici ? En quoi c’est ma faute si tu fais confiance aux homosexuels que tu ne connais pas ?

Les agents se donnent à fond. Ils nous déposent à la gare routière pour reporter nos billets d’autobus, avant de nous ramener au commissariat. Bala doit confondre des suspects alignés sous l’œil de témoins indépendants.

Nous ne doutons pas qu’ils vont retrouver les coupables sans tarder, surtout dans une ville de 45 000 habitants. Ces derniers sont promis à plusieurs années de prison. Et pourtant… les suspects ne ressemblent pas vraiment à la déclaration, n’ont pas les tatouages décrits, sont beaucoup plus vieux… Les photos des délinquants fichés sur le vieil ordinateur ne correspondent pas non plus. L’enquête piétine. On dirait que les policiers font du zèle, mais sans s’appliquer.

Quelle aventure ! Nous ne sommes pas malheureux de quitter Trinidad. Il est toutefois convenu que j’y revienne deux semaines plus tard récupérer l’attestation du commissariat pour l’assurance.

Malecón de La Havane

Nous profitons donc des derniers jours de Bala-la-poisse pour arpenter la capitale. La Havane, port clé du Nouveau Monde, est une ville de légende. Le centre historique – restauré grâce au tourisme – est creusé de somptueuses places coloniales pavées, et Bala se mord les dents d’être privé de photographie. Ailleurs, la Cité aux Mille Colonnes exhibe de hautes demeures aux façades délabrées, mal entretenues, insalubres. A tel point que cela lui donne parfois de petits airs mogadisciens, mais avec un charme certain.

La plus grande ville des Caraïbes, écrasée de soleil, vibre au pouls des vagues, des rires et des sanglots, des accords de contrebasse, et des teufs-teufs de ses guimbardes. Le linge sèche aux balcons en fer forgé, et les fresques murales rendent gloire aux révolutionnaires héros. Peu importe de quelle façon vous parcourez le dédale des rues pleines de vie de La Havane, vous reviendrez toujours vous prendre des gifles d’embruns sur le Malecón, l’interminable promenade du front de mer. A toute heure, les Havanais y pêchent ou socialisent autour de la sacro-sainte bouteille de Havana Club. Ecouter cette petite vidéo pour vous mettre dans l’ambiance.

Il y a plusieurs incontournables dans cette ville, comme marcher dans les pas d’Hemingway : siroter un daiquirí  au Floridita avant d’aller siffler un mojito à la Bodeguita del Medio – les célèbres bars où ces deux illustres cocktails ont acquis leurs lettres de noblesse.

En pleine représentation d’un orchestre de jazz sur la scène mythique de La Zorra y el Cuervo, avec une audience hypnotisée par la ferveur de la musique, un touriste français passablement éméché scande « ¡Cuba libre! ». C’est complètement déplacé. Personne ne mouche, et pourtant on s’attend à voir surgir de l’ombre à tout instant un membre de la police politique pour se saisir de ce trublion.

Bala et Onelia

Entre deux visites, nous appelons notre taxi fétiche, une vieille Lada blanche. Sa quinquagénaire de conductrice, Onelia, distille une gentillesse intarissable, et contrairement à nombres de ses collègues n’est pas atteinte de la maladie de l’arnaque. Elle nous conduit à l’aéroport où nous récupérons Francis, autre compère de Dublin (déjà retrouvé au Brésil huit mois auparavant).

Comments (6) fév 19 2012

Cuba part. 1 – Salsa et empoisonnement

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Pour fuir cette invasion yankee, une solution radicale : un vol pour Cuba, où grâce à l’embargo de Kennedy toujours en vigueur le tourisme est proscrit pour les Américains.

Naviguer vers Cuba est un casse-tête : les ferries en partance du Mexique ont été supprimés, il faut trouver un voilier dans un port de plaisance, obtenir un titre de séjour à l’arrivée, trouver un autre bateau pour quitter le pays sans dépasser les 30 jours maximum. Mes deux ans de TDM touchent à leur fin et je ne suis plus à un vol près.

Le vieux Yakovlev Yak-42 de la Cubana est gravé d’inscriptions russes. Les grincements et la vapeur qui s’échappent du plancher alors qu’il s’élève dans les airs ne sont pas des plus rassurants. Auparavant j’ai caracolé aux quatre coins de l’aéroport de Cancún pour dénicher la fameuse « carte touristique », pré-aperçu bureaucratique. Puis j’ai embarqué aux côtés de Cubains chargés de téléviseurs, de lecteurs DVD, d’enceintes et de pneus neufs.

J’avais imaginé à un choc culturel, un bond dans le passé dans l’un des ultimes bastions communistes sur terre. Je suis presque déçu en atterrissant dans un aéroport adapté à son époque. La première chose que j’aperçois est un magasin Swatch dans la zone internationale. Bouhhhh! J’ai tout de même droit à une première touche d’exotisme : ma carte Mastercard est rejetée niet par tous les distributeurs. Et ma Visa s’est périmée au Guatemala. Ni espèces, ni traveler’s cheque, ni banque, ni Western Union : je suis bloqué. Comment sortir de l’aéroport ?

Bala le touriste

Heureusement j’ai un atout de (petite) taille dans ma manche : mon ami Bala débarque en provenance de Paris CDG… une heure après moi ! En l’attendant je vois défiler les faciès slaves des passagers du vol de Moscou, et me prends à m’imaginer 30 ans en arrière, au plus fort de la coopération cubano-soviétique. Les techniciens de l’URSS étaient alors envoyés en renfort pour développer l’industrie de l’île. D’ailleurs mon amie moscovite Tatiana a grandi à Cuba.

J’empoigne un quotidien national, ambiance propagande de guerre froide. Nous ne sommes pas en 2011 mais en « l’an 53 de la révolution ». Les titres sont à la hauteur de mes attentes :
- Raúl reçoit le président de l’Angola
- Le poison de la CIA Nostra
- XIIe congrès pédagogique au théâtre Karl Marx
- Le câble optique entre le Venezuela à Cuba facilitera l’accès aux communications

Et puis le voilà le Bala et son grand sourire. Sa carte Visa Gold passe comme dans du beurre (il se rendra compte plus tard qu’elle aura disparu après ce premier retrait et que 800 euros auront été retirés). Bala, compère de la diaspora française de Dublin, vient me rejoindre pour une semaine de vacances sur ses miles Air France. En tant qu’auditeur interne pour Sanofi, il les accumule lors de ses missions aux quatre coins du monde.

Premières visions qui détonnent dans les rues mal éclairées du centre de La Havane : les splendides automobiles des années 50, et les gens qui font la queue pour les téléphones publics. Le téléphone portable arrive à peine, avec 10 ans de retard.

Plaza de la Revolucion, La Havane

Les affaires déposées, nous partons euphoriques pour un premier dîner dans le centre. Première rencontre près du Capitolio avec un frère et une sœur très sympathiques, même un peu trop à mon goût. Ils semblent ravis de discuter avec des étrangers.

- Oh vous avez de la chance, on fête aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Compay Segundo, ce soir c’est carnaval Buena Vista Social Club !
- C’est vrai ? Où ça ?
- On va vous montrer, c’est dans un bar à côté d’ici, tiens justement on y allait.

Nous les suivons, enchantés d’avoir fait une si heureuse rencontre. Ils commandent des verres, deux mojitos pour nous, deux Cuba libre pour eux. Pourquoi pas ? ¡Salud!

Nous n’avons encore aucune notion des prix, mais quand ils nous recommandent de concert avec le serveur le plat du jour à 17CUC, un soi-disant délice de poisson au riz, ça semble hors budget. Pour le même restaurant, le Guide du Routard de Bala donne des prix de 5CUC en moyenne.

- Oui, mais il est vieux ton guide ! Les prix ont changé depuis. Il date de quand ?
- 2011, c’est la toute nouvelle version.
- Ah bon ? Ils ont du se tromper. De toute manière, c’est pas cher ici. Et tous les autres restaurants sont fermés à cette heure-là.

Il y a quelque chose qui cloche. Et si nous avions affaire à des arnaqueurs ? Ils offrent de nous vendre des cigares à prix d’ami. La sœur annonce qu’elle travaille dans une fabrique nationale, et qu’elle arrive à en sortir clandestinement. Méfiant, je demande à sentir ses mains. Et il faut admettre qu’il y a une petite odeur de tabac. 

- Où est le festival dont vous avez parlé ? je demande.
- Oh ça va venir, sois patient mon ami.
- Il n’y a pas l’air d’avoir de fête ce soir.
- Détends-toi un peu, on dirait un Allemand !
- Ça sera où, sur la petite scène là ?
- Deux millions de Havanais, un million de policiers, aucune raison de stresser ici !

Mais ces vaines tentatives, au lieu de nous mettre en confiance, nous mettent la puce à l’oreille. L’ambiance se refroidit. - Ça sent l’entourloupe à plein nez, dis-je à Bala. Ils doivent être de mèche avec le serveur pour faire gonfler les prix, et ils se prennent une belle commission.

- Oui d’ailleurs je sens bien qu’on va devoir leur payer leur verre !
- C’est étrange, ils ont pris des Cuba Libre, et nous on a des mojitos. On n’a même pas eu le choix !
- D’ailleurs il est infect leur mojito, il a un goût chimique.
- Ils ont peut-être glissé du poison dans les verres ! dis-je en plaisantant.

A peine ma phrase prononcée, je me sens tout bizarre. La tête me tourne, et je commence à trembler.
- Putain Bala, je me sens drogué !
- Moi aussi !
- Tirons-nous d’ici, sinon on va se faire dépouiller.

Mon premier réflexe est de me ruer aux toilettes pour me faire vomir. Mais la dame pipi me refuse l’entrée. Ma parole, c’est un complot général ! Nous leur annonçons que nous partons. « Déjà ? » Ils voient bien que nous avons démasqué leur petit jeu. Il faut croire que la police ne rigole pas dans le pays, car la peur se lit maintenant dans leurs yeux.

La note pour les verres – qui se sont prestement évaporés – est salée, mais nous n’avons qu’une idée en tête : fuir au plus vite. La perspective de tomber évanouis dans cet antre d’escrocs ne nous enchante guère. Nous réglons en vitesse et rejoignons la rue.

Heureusement nous n’avons bu que la moitié de nos verres. Le tournis ne dure pas longtemps. Une fois en sécurité, les détails nous apparaissent clairement peu à peu. Leur petit tour était bien rodé. Après vérification, Compay Segundo est mort en juillet, et non pas en janvier.
C’est bien la première fois qu’on tente de m’empoisonner ! Eh bien, Cuba, ça promet !

Les Cubains aiment se faire photographier !

Nous partons le lendemain vers la partie occidentale de l’île. Si au Mexique je m’offusquais contre le monopole d’une grosse entreprise de transport, à Cuba c’est bien pire : nous autres vacanciers sommes parqués dans les bus chinois sur-climatisés et sous-suspendus de la compagnie d’État Viazul, et n’avons nul droit de covoyager avec les locaux à la cubaine. C’est une discrimination envers les étrangers ! Une discrimination coûteuse. Et c’est loin d’être la seule…

Un autre exemple est la monnaie. Il y a une monnaie pour les visiteurs, le CUC (peso cubain convertible), et une autre pour les Cubains, le peso nacional (peso cubain non-convertible). Les touristes sont uniquement autorisés à dépenser en CUC (se prononce « couc »), et les prix sont nettement gonflés par rapport à l’autre monnaie. L’art de nous soutirer le maximum de devises possibles est poussé à son paroxysme dans toute l’île. C’est rageant car du coup visiter Cuba est loin d’être bon marché. Nous avons la désagréable impression d’être pris pour des vaches à lait – autrement dit de nous faire enCUCquer en permanence.

Cuba, cette terre légendaire, nous tient en observation permanente. Il y a peu de voitures sur les routes, mais beaucoup d’auto-stoppeurs. Par la fenêtre défilent les terres en jachère. Où sont les kolkhozes ? Il y a beaucoup de cocotiers, quelques hectares de canne à sucre, des vergers de manguiers. Et puis de maigres vaches blanches. Un paysage typique d’Amérique tropicale, quoi.

Viñales est un paisible village multicolore, où le rocking-chair sur terrasse fait office de sport national. Mais à la descente du bus, c’est l’empoignade. Une foule de ménagères nous attendent en criant, une petite pancarte à la main. Que veulent-elles ? J’ai bien l’impression qu’elles ne se battent pour nos charmes, mais pour notre pognon. A peine extirpés du bus, nous nous frayons un passage à travers la cohue à coups de coude. En fait ce sont des habitantes qui nous proposent des chambres d’hôtes. A Cuba, les hôtels appartiennent au gouvernement : ils sont onéreux et le service est déplorable. Le gouvernement cubain a donc mis en place un système parallèle assez ingénieux : les casas particulares. Les touristes peuvent se loger à moindre frais chez l’habitant, et partager l’atmosphère familiale. Mais la concurrence est rude car l’offre est supérieure à la demande. Les familles hôtes devant s’acquitter d’une forte taxe mensuelle fixe, elles doivent accueillir un maximum de voyageurs pour rentrer dans leur frais.

Bala et notre famille d'acceuil à Viñales

Bala me laisse négocier. Etant donné qu’il ne parle pas espagnol, je suis son traducteur officiel. L’essentiel est de trouver une maîtresse de maison sympathique et souriante, symptomatique de l’humeur de son foyer. Mission accomplie : une famille en or pour un accueil plus que chaleureux. Ils débutent dans le métier et ne sont pas encore blasés. Ils sont à nos petits soins.

La grand-mère esquisse quelques pas de salsa avec Bala et lui annonce : « Tu es mon fils». 

Pendant le repas, copieux, le fils annonce : « La seule chose que j’aime à Cuba, c’est la liberté ». Heu pardon ? Sommé de s’expliquer, il dit entendre par là qu’il peut se promener où il veut dans sa ville sans problème. Voici un bel exemple de bourrage de crâne ! L’île n’est-elle pas deuxième au classement mondial du nombre de journalistes derrière les barreaux, juste derrière la Chine ? Au royaume de la censure et de la propagande, il n’y a ni liberté d’opinion, ni liberté politique, ni liberté d’expression, ni liberté de la presse, ni cyberliberté, ni liberté de réunion, ni liberté syndicale…

Privés de tout, les Cubains se rabattent sur la musique et l’amour. Et à Viñales comme dans toutes les villes de province, en soirée tout se passe à la Casa de la Musica. Un orchestre perce la nuit d’airs de salsa endiablés. Mais Bala et moi déprimons autour de nos mojitos : nous ne sommes clairement pas à la hauteur dansièrement parlant. Les salseros cubains, la peau cuivrée et les muscles bandés, font tournoyer les filles comme des toupies, lesquelles ne restent jamais bien longtemps assises. Les belles Suédoises sont sous le charme. C’est de la concurrence déloyale, les seules danses que nous avons apprises dans notre jeunesse étaient la danse des canards et la macarena !

Comments (5) jan 31 2012

Mexique part. 5 – Sur les eaux turquoises de la Riviera Maya

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Campeche, ou la vie paisible caressée par les vagues. Les Frères de la Côte – une confrérie de pirates du XVIIe siècle – ne s’y étaient pas trompés. Je parcours en long et en large les ruelles de coquettes demeures coloniales aux tons pastel, encadrées par une vieille muraille. Je commence à avoir l’habitude, je ne sais pas si vous avez remarqué mais Campeche doit être au moins la cinquantième ville coloniale que je visite en Amérique Latine.

Ici comme partout, les casas de empeños sont nombreuses : ce sont des prêteurs, sur gage ou non, aux taux complètement fantaisistes. Elles rachètent également l’or. Grâce à elles, les Mexicains peuvent acquérir de belles autos à crédit. Le plus incroyable c’est qu’il y a toujours la queue  à l’extérieur. On s’endette pour consommer sans hésiter.

Ici, on sait s’amuser. Le réceptionniste de l’hostel à l’accent incompréhensible m’emmène à une soirée étudiante avec défilé carioca et élection de miss. Mais je suis surpris, c’est la moins belle qui est couronnée : une anorexique aux dents de travers qui se meut comme une crevette sur le podium. La 1ère dauphine est enrobée. En fait, toutes les autres prétendantes sont bien mieux. C’est à n’y rien comprendre, soit les membres du jury sont des vendus, soit les goûts des Mexicains sont sensiblement différents des nôtres. Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. Malheureusement, ma grande timidité m’empêche d’aller consoler les jolies perdantes…

Carnaval de Mérida

Je reprends la route, en bus cette fois, pour Mérida. La cité blanche, capitale du Yucatán, est en effervescence pour cause de carnaval annuel. Les danses folkloriques et les orchestres se succèdent sur la place centrale. Alors que je suis assis paisiblement sur un banc, les jambes croisées, un homosexuel vient me demander s’il peut me photographier « sans changer de position ». Décidément ! Incroyable le succès que j’ai au pays du macho moustachu.

La « Riviera Maya » – l’équivalent de notre Côte d’Azur au coeur de la fameuse péninsule du Yucatán – m’appelle. Je reprends la route de nuit jusqu’à Tulum. Quatre heure du mat’, j’émerge d’un profond sommeil. Tiens le bus s’est arrêté. Une belle occasion pour aller se soulager dehors, somnolent, les cheveux en pagaille et les boules Quies toujours coincées dans les tympans. Je remonte… pour me rendre compte 20 kilomètres plus loin en regardant les panneaux qu’il s’agissait de mon arrêt.

J’en touche deux mots au chauffeur qui me dit que si je veux descendre au prochain arrêt, je vais devoir payer en plus. Bien entendu, il veut se remplir les poches sur mon dos. Pas question, descends-moi ici, fils de chameau !

Me voici donc le regard hébété devant mon gros sac au bord de la voie rapide qui longe la côte, une forêt tropophile de chaque côté, en pleine nuit noire. Ce ne sont pourtant pas les grands complexes hôteliers qui manquent dans la région. Manque de pot le lieu n’a pas encore été repéré par les promoteurs. Il n’y a rien, sauf des voitures et des camions qui passent à 120km/h.

La Riveria Maya

J’aperçois toutefois quelques lumières au loin. Je m’approche, c’est un magasin de souvenirs, fermé bien sûr. Qui sait si je ne vais pas y trouver une bonne âme, un gardien de sécurité par exemple qui pourra me prêter un matelas pour finir ma nuit…

Je suis accueilli en fanfare par… les chiens de garde qui m’assaillent. Je traverse la chaussée en catastrophe. Rien à faire d’autre que de suivre la route, en mode clandestin pour ne pas m’attirer les ennuis d’une bande de desperados ivres en pleine virée nocturne meurtrière. Finalement je déniche un petit emplacement invisible depuis la route, derrière une barrière de barbelés à quelques mètres de l’autopista. Le tapis de sol est déroulé sous les étoiles, entre les canettes vides et des bouts de ferraille. Un vrai petit paradis ! Mais je suis dans l’impossibilité de trouver le sommeil, entre le vacarme des voitures, les aboiements, l’inconfort, le stress d’être au milieu de nulle part, et les essaims de moustiques vibrionnants particulièrement assoiffés.

Le jour se lève enfin sur mon bivouac de fortune, et je rejoins Tulum. En fait le site de Tulum est surtout réputé pour ses ruines précolombiennes surplombant une mer turquoise. Je rêvais d’y aller après avoir à maintes reprises admiré cet emplacement magnifique sur le planisphère des toilettes de la maison familiale. J’imagine les Mayas apercevant les galions espagnols s’approcher de la côte pour la première fois, en 1518.

Cancun

Si j’ai déjà expérimenté le tourisme à la chinoise ou à la mexicaine, le backpacking de masse en Thaïlande, je n’avais jamais vraiment encore été confronté à l’envahissement touristique américain. Bienvenue à Playa del Carmen, station balnéaire prisée par les gringos. Le spectacle est aussi drôle que déprimant.

La fine fleur de l’Amérique profonde se promène sur la bien-renommée « 5ème Avenue » et se paye du rêve, mais c’est plutôt un cauchemar. Grâce au voyage à forfait, ils sont passés de l’usine industrielle à l’usine touristique. Les prix en $ sont tout autant gonflés que leurs muscles et leurs fausses poitrines. On m’arrête dans la rue dans un accent californien pour me louer une voiture, me prendre en photo avec un singe sur l’épaule, ou me vendre un ticket de bateau pour une île sans charme. Bien sûr ils sont tous là : T.G.I. Friday’s, Walmart, McDonald’s, Subway, Johnny Rockets, Burger King… On trouve des hypermarchés de souvenirs niais et de sombreros multicolores. Un artiste qui dessine des planètes à la bombe dans la rue n’en finit plus de recevoir des dollars de pourboire. Ambiance consumériste. Ça ne donne pas vraiment envie de continuer mon périple vers le nord, j’ai bien fait de bifurquer vers l’est.

Avec les Chinois et les Américains en guise de maîtres du monde, que va-t-on devenir ? Si Playa del Carmen est mal famée le jour, elle est bien plus fréquentable de nuit : les Yankees sont repartis dans leur resort. Et la ville devient un temple de la vie nocturne cosmopolito-mexicain. Playa del Carmen, le meilleur endroit sur terre pour faire la noce ? Je ne m’en lasse pas.

Et puis, je ne pouvais pas passer à côté de Cancún sans aller y jeter un coup d’oeil. C’est la station balnéaire américaine par excellence, Playa del Carmen puissance 10. Le lieu est idyllique, enfin… l’était il y a 50 ans. D’innombrables hôtels de luxe sont dorénavant alignés sur une longue langue de terre qui lèche la mer des Caraïbes. La zone hôtelière s’étend sur… 23 kilomètres de plages blanches !

Le West Inn de Cancun

Je me faufile dans le dédale des couloirs luxueux de quelques grands hôtels 5 étoiles et me prélasse dans leurs piscines de rêve. Il faut avouer que la couleur de l’océan, turquoise au bleu transcendant, est incroyable. C’est l’une des plus belles plages au monde. Le climat est parfait, l’emplacement est idéal : juste en face de récifs coralliens. Les activités proposées sont nombreuses, avec toute une palette de sports nautiques, les ruines mayas à proximité, des spas, des golfs, des parcs d’attractions, de splendides cénotes (puits naturels aux reflets turquoise propices à la plongée), etc. Les promoteurs et tour-opérateurs s’y sont données à coeur joie.

Oui mais… il y a trop de monde par ici. Derrière une belle facade, la surexploitation touristique dissimule ses dégâts. Tout ce béton est une offense à la nature. En longant la côte je croise des iguanes, une raie. Mais la sécurité du Club Med ne veut pas me laisser continuer : des caïmans squattent une mangrove à proximité, il y a danger.

Avant de rejoindre l’aéroport international de Cancún, j’avale une dernière torta fromage-chorizo. Miam ! La graisse rouge me ruisselle dans les doigts. C’est un peu à l’image du pays : le meilleur et le pire se côtoient au sein d’une essence mexicaine insaisissable, mais qui laisse indéniablement des traces.

Comments (9) jan 02 2012

Mexique part. 4 – Pouce le long de la baie de Campêche

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J’abandonne mon petit groupe sur la même plage le dimanche midi où ils repartent pour une journée de fiesta avec la glacière de nouveau remplie à ras bord.

- ¿ Qué hora es ?
La hora de me lancer dans un grand périple en auto-stop.

Je ressens un grand besoin d’aventure et d’authenticité.

Ma légère appréhension s’envole en fumée après à peine cinq minutes d’attente. Je me retrouve dans la Jeep d’un jeune de 16 ans que son père capitaine lui laisse lorsqu’il part en mer. Quelques kilomètres plus tard, je grimpe à l’arrière d’un pick-up d’ouvriers mexicains en route pour un enterrement, le sourire triste. Et enfin, un vrai coup de bol : le Señor Gómez dans sa Grand Cherokee climatisée. C’est un ponte de la marine mexicaine, responsable de plusieurs navires, spécialiste de la sécurité maritime contre le narcotrafic, et délégué de son pays à l’ONU. J’apprends les derniers secrets d’état. [Maman-papa celui-là va sûrement venir à la maison, il veut visiter Paris]

Les paysages me rappellent étrangement le Pantanal brésilien : une grande plaine herbeuse parsemée de marais, de vaches et de cocotiers. Une chance que le Señor Gómez se soit offert comme chauffeur : ce bond de plusieurs centaines de kilomètres m’évite de planter ma tente au milieu des caïmans. Il m’explique que le ride (auto-stop) est rare au Mexique, comme les touristes dans ces régions reculées. Alors quand il a aperçu un étranger, blond, seul, sur le bord de la route poussiéreuse un pouce en l’air, il a d’abord cru à une apparition et a du se frotter les yeux par deux fois.

Défilent ensuite les plantations d’agrumes, de canne à sucre et d’ananas. Le Señor Gómez, malgré toute sa bienveillance, n’a toutefois pas d’autre choix que de me larguer sur le bord de l’autoroute, en pleine banlieue de Minatitlán. J’ai l’impression de débarquer au milieu d’une favela. Je ne suis pas rassuré, mais il vaut mieux en rigoler qu’en pleurer.

- Mais qu’est-ce que je fous là ? Mais qu’est-ce que je fous là ?

Dans le barrio Insurgentes – un quartier de prolétaires – tout le monde a repéré l’étranger qui se promène avec sa grosse bouteille d’eau de 5L. Matez-moi ce gringo égaré ! Un jeune légèrement ivre me hèle dans la rue (si on peut appeler un chemin de terre rempli de détritus une rue). Je suis sur la défensive. Osiris, 20 ans et en pleine confiance, m’invite à manger une cuisse de poulet à la gargote du coin, et insiste tellement que je ne peux pas me dérober. De fil en conversation, après avoir pris connaissance de mon voyage insensé, je suis invité à passer la nuit dans la maison familiale. Je réfléchis 15 secondes. Le soleil est déclinant, et ça vaudra mieux que de monter mon bivouac au milieu du ghetto. D’accord ! On me donne sans chichis la chambre du père embauché sur un forage. Quelle hospitalité !

Osiris travaille dans l’usine de Pepsi-Cola 70h par semaine. Une vie de chien et le coeur sur la main. Aujourd’hui dimanche, c’est son unique jour de repos hebdomadaire. Nous partons en virée à Mina, dont l’attraction principale est la raffinerie de pétrole près du fleuve d’où s’extraient de grosses fumées. Je teste toutes les spécialités locales, mais jamais, ô grand jamais je n’oublierai l’épi de maïs chaud saupoudré de fromage et de ketchup.

Osiris (au centre) et ses amis

Osiris est super fier de me présenter à tous ses amis. Dont certaines phénomènes :

- Comment tu t’appelles ? me demande l’un deux.
- Geoffrey. Et toi ?
- Tu veux connaître mon nom de jour ou de nuit ?
- Heu… les deux ?
- Francisco de jour, Harumi de nuit.
- Harumi ?
- C’est mon surnom japonais, je me travestis en geisha.

Je porte malchance. Une demi-heure après mon passage, l’épicerie de la belle-mère d’Osiris se fait braquer à 50m de la maison par des truands cagoulés : la recette entière du week-end s’envole en fumée.

La journée du lendemain commence idéalement : un ouvrier local n’hésite pas à piler dans un crissement de pneus sur l’autoroute et à faire faire 100m de marche arrière à son vétuste pick-up pour me récupérer. Je cours vers mon bon samaritain. Moustache garnie, lunettes de soleil à la Johnny Knoxville, coude à la portière, et mélodies folkloriques chantées à tue-tête. La vie en rose. Décidément, le stop c’est enfantin dans ce pays ! Mais je tombe des nues une fois passé dans l’État de Tabasco – réputé pour ses piments.

On me lâche à l’entrée de Villahermosa sur une espèce de périphérique. Alors commence la vraie galère : à l’entrée des villes, personne ne prend les stoppeurs. Une heure à rôtir sous un soleil de plomb, les gouttes de sueur ruissellent sur mon front. Le sourire est forcé, je me décourage, aucun bus ne va dans ma direction, j’hésite même à prendre un taxi c’est pour dire. Or la règle d’or dans le métier : ne jamais perdre espoir, tout vient à point à qui sait attendre le pouce en l’air.

Alors que je rêve de banquise, une voiture s’arrête sous mon nez. Mon sauveur est chirurgien, la cinquantaine, obèse, et manifestement homosexuel. Il ponctue chacune de ses phrases d’une petite tapote sur mon bras ou ma cuisse. Je comprends rapidement pourquoi il fait halte : l’appât de la chair fraîche et de l’exotisme, l’espoir du donnant-donnant. Au bout d’une minute, j’ai droit à la question préférée des Mexicains :

- Est-ce que tu mets des capotes ?

Bon je commence à m’habituer, c’est un peuple très sexuel.

- Oui bien sûr, surtout l’hiver lorsqu’il fait froid.

La conversation suit son cours, mais je m’attends au pire. Je me demande bien comment il va tenter de parvenir à ses fins.

- Ce que j’aime chez toi « chofrrré » (ils ont du mal avec Geoffrey), c’est que tu es sain de corps et d’esprit.
- Tu fumes ? demande-t-il.
- Non.
- Et la marijuana ?
- Non plus.
- Tu as déjà essayé la cocaïne ?
- Non.
- Et l’héroïne ?
- Non.
- Et les relations homosexuelles ?
- ?!!!? Non !

- Pourquoi, par manque d’opportunité ?
- Non, c’est pas mon truc, c’est tout.
- Comment tu peux en être sûr si tu n’essaies pas ? insiste-t-il.
- J’aime trop les femmes.
- Tu sais, il ne faut jamais dire jamais, peut-être tu y prendrais goût. T’as faim ? Tu veux qu’on aille manger ensemble ?
- Non j’ai déjà mangé (même si la faim me terrasse)
- T’es sûr ? Tu sais tu peux rester une soirée à Villahermosa et repartir demain, pas de problème je t’héberge.
- Non merci je dois absolument continuer ma route aujourd’hui, on m’attend.
- Bon voici mon numéro. S’il se passe quoi que ce soit ou si tu ne trouves pas de voiture, appelle moi, dit-il un peu déçu.

Ouf. Je m’extirpe de la voiture avec soulagement. C’est traumatisant de se faire draguer ! N’empêche qu’il me donne un bon coup de main – au sens figuré bien sûr – car il me dépose sur la route de Campêche, pas évidente à trouver et j’en étais très loin.

Mon bienfaiteur suivant est de toute évidence pétri de la même pâte.

- ¡ Eres bien bonito, Geoffrey ! (tu es bien mignon)

Il me répète cette phrase trois fois. A nouveau, je joue le rôle de l’hétéro très terre à terre qui ne saisit rien des allusions.

Le stop est un moyen de transport économique, écologique et social. Au bout du 8ème lift, alors que le soleil plonge, j’accuse le coup sérieusement : être en discussion permanente avec ses covoyageurs est éreintant. C’est comme répondre à un interrogatoire toute la journée, et toujours plus ou moins les mêmes questions.

Un type très sympathique me propose de planter ma tente… sur le terrain de lavage de voitures de sa sœur à Frontera. Un petit coin d’herbe impeccable, un grillage, un chien de garde, un mouton chargé de tondre la pelouse (le chien rêve de le bouffer), et un tuyau d’arrosage pour prendre une douche au milieu des bulles de savon, le tout en plein centre ville : c’est le bonheur. J’ai même droit à la visite de toute la famille propriétaire qui s’assure que je suis confortablement installé.

Le lendemain matin, surprise. Alors que je n’ai pas vu un seul pouceux depuis quelques mois, je rencontre une douzaine de collègues sur le bord de route en sortie de ville : des jeunes hommes répartis en petits groupes qui partent travailler à Ciudad del Carmen – la grosse ville du coin. Ils ont l’air d’attendre depuis perpète et personne ne s’arrête.

Loi du dernier arrivé oblige, je me poste un peu plus loin en solitaire sur l’accotement. J’ai un avantage, je suis étranger. Je n’attends pas bien longtemps. Je me fais embarquer par José, un jeune entrepreneur du nord, qui déménage par ici avec sa famille pour fuir la vague de violence. Il a 24 ans et un gros pick-up flambant neuf : il travaille lui aussi dans les hydrocarbures. Les étendues verdoyantes et les marais sont parsemés d’oiseaux blancs. Un paradis pour tout le monde : les états de Tabasco et de Campeche regorgent d’or noir, de têtes de cheval qui sucent le sous-sol et de plateformes offshore.

Justement en parlant de ça, José se rend compte que son réservoir sonne creux. Nous sommes à quelques gouttes de la panne sèche. Retour à Frontera pour le plein de carburant. Puis repassage devant tous les auto-stoppeurs qui m’ont reconnu et s’agitent sur le bord de la route. Tant qu’à faire, autant les embarquer se dit José. Ils s’entassent tous à l’arrière du pick-up, ravis de l’aubaine, et m’offrent de larges sourires, persuadés que j’ai plaidé en leur faveur. Je conserve mon statut de privilégié dans la cabine climatisée. De temps à autres, l’un d’eux cogne à la vitre pour descendre.

Ici, l’absence de radars et la corruption de la police induisent le non-respect des limitations de vitesse. Les villageois se font donc justice eux-mêmes : un nombre incalculable de dos d’âne artisanaux en béton font le dos rond, et sursauter les travailleurs précaires à l’arrière.

Les terres se déshydratent peu à peu. Est-ce à force de vider la terre de sa moelle ? Nous parvenons à Ciudad del Carmen, royaume de Pemex et des assoiffés de brut. La découverte des gisements pétrolifères a engendré un véritable boom sur cette ancienne île paradisiaque. Mais telle les cités minières, Ciudad del Carmen est prédestinée à péricliter le jour où on ne remplira plus suffisamment de barils.

Le prochain tronçon, je le fais en compagnie d’un pêcheur afro-mexicain qui va chercher sa cargaison de poisson au marché : le transport de poissons est plus rentable que la pêche elle-même. Il me dépose plus loin, devant une minuscule paillote installée sur une plage déserte au sable blanc bordant une eau turquoise. Le rêve. Pendant que la mama me cuisine un appétissant poisson frais, je cours faire la planche dans l’eau chaude délicieuse baignée de soleil. Avant de me faire sécher dans un hamac tout en suçant les arrêtes de ma poiscaille.

Mmm… quel bonheur le stop ! C’est l’avantage sur le bus : je peux m’arrêter où je veux, c’est gratuit, je rencontre des locaux sympathiques, et je suis libre ! Bon il faut avoir le temps. A la fin de la journée, un camion de transport de poussins me dépose à l’embranchement entre la nationale et la route qui rejoint Campeche. J’aurai vraiment eu de tout, au total 15 chauffeurs en 3 jours : prospecteur pétrolier, transporteurs de poissons et de poussins, ferrailleurs, serveur de fast-food, commandant militaire, ouvriers, technicien de raffinerie, chirurgien, etc.

J’arrive devant un barrage de police. Les deux moustachus – PM au poing – sont abasourdis d’apprendre que j’arrive de Veracruz en auto-stop avec mon gros sac, et me photographient avec leurs portables. C’est limite s’ils ne me demandent pas un autographe. Ils arrêtent une voiture qui passe et intiment l’ordre au conducteur de m’escorter jusqu’au centre-ville de Campeche.

Sur le balcon de mon hôtel, situé idéalement sur le zócalo, face à la cathédrale que les rayons du soleil couchant viennent illuminer en cet après-midi parfaite, je savoure ma victoire : quel bonheur de se fixer un objectif et d’y parvenir, tout en vivant des moments superbes ! J’ai mérité un vrai matelas, une douche chaude, et un bon dîner. Me voilà définitivement réconcilié avec le Mexique.

Comments (5) déc 18 2011

Mexique part. 3 – Plages polluées et mariachis

Posted: under * Le carnet de route.

Après mes déboires de Oaxaca et la mauvaise hospitalité de Clémence, j’ai le moral au plus bas. A quoi bon continuer à voyager ? Les trois derniers mois ne seront-ils que calvaire ? A Puebla, je vois la vie en gris. Mon hôtel est cher, la solitude me pèse, et la ville n’a rien de sensationnel. Rien ne va plus, faites vos jeux.

C’est au bord du fond du trou que ma bonne étoile va se manifester. Sous la forme d’un petit asiatique de 51 ans. Je recroise par hasard Dan l’Américano-Viet, celui-là même qui s’était fait séquestré dans une voiture au Nicaragua. Dan est adepte du voyager-lentement-pour-voyager-mieux. Il me convainc de rester quelques jours supplémentaires à Puebla, l’une des plus belles villes d’Amérique selon lui. Comme moi, il remonte tout le continent. Le plus drôle c’est que nous avons commencé tous les deux en même temps onze mois plus tôt en Argentine, et ne nous sommes jamais croisés avant le Mexique. Sa bonne humeur est contagieuse. Je retrouve mon moral au beau fixe : ça fait du bien d’avoir un ami !

De ce fait, ma perception de la ville change du tout au tout. Je me rends compte que Puebla de los Ángeles – bien que boudée par les touristes – possède d’indéniables charmes, avec ses murs en faïences et son imposante cathédrale. On y recense pas moins de 2600 édifices historiques : c’est beaucoup pour une ville du Nouveau-Monde ! La légende raconte que ce sont les anges eux-mêmes qui l’ont créée. J’apprends que les Français s’y sont battus il y a 150 ans, et que la benjamine de la fratrie des Volkswagen Coccinelle (la 21.559.464ème) y est née en 2003.

Taxi Coccinelle

Nous flânons sur les pittoresques places coloniales, entre les peintres et les antiquités. Et surtout je découvre la vraie gastronomie mexicaine. Pas du tout ce à quoi je m’attendais. Oubliez les fajitas et le chili con carne, qui sont des plats Tex-Mex et non mexicains, mais goûtez plus à la spécialité culinaire de Puebla : le mole poblano, une sauce au chocolat et aux piments, prisée pour accompagner les viandes. La recette aurait été conçue par des nonnes passionnées de cuisine dans l’obscurité de leur couvent.

C’est tout vu : la guérison de la déprime de l’exil devra passer par une meilleure compréhension du pays et de nouveaux liens sociaux salvateurs. Je profite donc de ma semaine à Puebla pour rencontrer des jeunes Mexicains, tous plus sympathiques les uns que les autres. Ce peuple nous ressemble, en ce sens qu’ils n’apprécient rien tant que les petits plaisirs de la vie : la musique, la fête (à Puebla les bars sont pleins même le mardi), l’alcool, la nourriture et l’amour – au sens noble du terme. D’ailleurs ce sont d’incorrigibles romantiques. Il est courant pour un prétendant de louer les services d’un groupe de Mariachis pour aller fredonner une sérénade sous le balcon d’une belle. Et une fois conquise, il faut la gâter continuellement. Les petits détails permettront de ne pas se la faire chiper : par exemple, si l’on tient la main de sa brune sur le trottoir, il ne faut pas la placer côté rue mais côté maisons : ce sont les prostituées qui marchent le long de la chaussée.

A Cholula, ville annexe de Puebla située au pied d’un volcan, une jolie étudiante nommée Marianne me sert de guide. Là où je n’aurais vu qu’une colline, elle m’explique que se trouve en fait la plus grosse pyramide du monde ! Elle a été en partie détruite par les Espagnols pour en extraire les pierres afin de construire leurs églises. Dont la baroque Nuestra Señora de los Remedios qui trône au sommet de la colline-pyramide, érigée en symbole de la supériorité du catholicisme sur les cultes autochtones. J’apprends également qu’un terrible génocide s’est déroulé ici : en 1519, le conquistador Hernán Cortés et son armée liquidèrent des milliers de civils Cholultèques en quelques heures.

Puebla

Certains de mes nouveaux amis me proposent ensuite un weekend à la mer en leur compagnie, à Veracruz. Ça tombe bien, c’est sur ma route ! Me voici parti dans un van à l’américaine avec six jeunes de mon âge dans la joie et la bonne humeur : Sam, Fernando, Alejandra, Lety, Margarita et Lilu. Nous descendons des fraîcheurs du grand plateau de l’Anâhuac vers le climat tropical du golfe du Mexique. 4h d’autoroute plus tard, nous échouons au beau milieu d’un fraccionamiento. Le fraccionamiento est un concept très répandu au Mexique : d’immenses lotissements de banlieue composés de milliers de bicoques identiques juxtaposées. La nôtre sert de maison de vacances à la famille de Sam. Ce qui illustre un fait indéniable : le vacancier mexicain se satisfait de peu.

Veracruz est un port chargé d’histoire, avec une agréable promenade en bord de mer, le Malecón. Mais il fait chaud, et nous enchaînons directement sur la plage : l’une des plus moches et polluées plages que j’ai jamais vues. Encore une chance qu’elle ait été épargnée par la marée noire de Deepwater Horizon quelques mois plus tôt ! Les restaurants et paillotes ont pris le contrôle du sable grisâtre, il ne reste plus un coin de libre où poser les serviettes sans que des serveurs viennent prendre la commande. Le mieux reste donc de négocier une table avec l’autorisation de boire ses propres consommations. Mes amis ont prévu l’essentiel : une glacière soigneusement remplie à ras bord de Corona et de tequila.

C’est parti pour le grand rituel, qui va durer toute l’après-midi :

- ¿Qué hora es ? (Quelle heure est-il ?)

Et tout le monde de s’écrier en cœur en levant son verre :
La hora de chupar ! (L’heure de picoler !)

Sur le Malecón de Veracruz

Le pire, ce n’est pas le vent qui donne la chair de poule. Ni le serveur du restaurant qui nous harcèle pour nous refourguer ses fruits de mer. Le pire, c’est que toutes les trente secondes, un énième vendeur ambulant fait irruption en criant et nous plante sous le nez sa marchandise : crevettes, bijoux de pacotilles, modèles réduits de bateaux, boissons, cacahuètes, chewing-gums, vêtements, … Leur imagination est sans limite. Une plage comme celle-ci serait désertée en France en deux minutes chrono, mais les vacanciers mexicains sont ravis, de bonne humeur. Ils dépensent sans compter.

Boire, boire, boire. J’ai du mal à suivre le rythme local. La tradition semble exiger de trinquer toutes les deux minutes, c’est-à-dire à chaque fois que l’un d’entre nous pense à crier :

- ¿Qué hora es ?

La hora de chupar !

Les mariachis et autres musiciens du nord ambulants rodent également et proposent un nombre incalculable de chansons populaires. Le titre se joue sur commande. Louer leurs services n’est pas donné, mais les Mexicains n’hésitent pas longtemps, pour quelques chansons que tous reprennent en cœur.

Le Mexique face à son histoire

Le soir nous finissons dans un bar dansant à la mode plein à craquer, surtout quand on voit double. Les charmantes veracruzanas font mentir l’adage selon lequel au Mexique toutes les jolies filles viennent du nord. Et c’est reparti pour des commandes de bassines de Coronas jusqu’à plus soif. Enfin, tout ça c’était avant le drame, bien entendu. Avant le strip-tease légendaire de Sam sur le dancefloor. La foule est en délire. Au moment crucial d’enlever son caleçon debout sur une chaise tout en se frottant à une fille, il se fait alpaguer par les videurs. Mais les spectateurs se rebellent contre la sécurité, ce sont des centaines de cris et de sifflets, la tension est à son comble. Sam est porté en héros. Nous sommes tout de même invités à évacuer les lieux fissa.

Or le serveur ne veut pas nous donner les bons de sortie car nous n’avons pas payé le service. Et puis quoi encore ! En sortant, la batterie est à plat. Nous trouvons une bonne âme pour nous rejuter. Je ne suis pas rassuré de voir Sam conduire après tout ce qu’il a bu. Plus personne ne se souvient du chemin, nous nous perdons dans les banlieues louches… Pas de quoi inquiéter les Mexicains, qui sont enrobés d’une gaieté permanente à toute épreuve ! Et c’est ça leur force : ils se contentent de peu, et se stressent pour encore moins.

Un optimisme à toute épreuve : voilà exactement ce dont je vais avoir besoin. Car je m’élance pour un nouveau défi : rejoindre Campeche en auto-stop en solitaire, à plusieurs jours de distance.

Comments (6) nov 11 2011