Mexique part. 4 – Pouce le long de la baie de Campêche
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J’abandonne mon petit groupe sur la même plage le dimanche midi où ils repartent pour une journée de fiesta avec la glacière de nouveau remplie à ras bord.
Je ressens un grand besoin d’aventure et d’authenticité.
Ma légère appréhension s’envole en fumée après à peine cinq minutes d’attente. Je me retrouve dans la Jeep d’un jeune de 16 ans que son père capitaine lui laisse lorsqu’il part en mer. Quelques kilomètres plus tard, je grimpe à l’arrière d’un pick-up d’ouvriers mexicains en route pour un enterrement, le sourire triste. Et enfin, un vrai coup de bol : le Señor Gómez dans sa Grand Cherokee climatisée. C’est un ponte de la marine mexicaine, responsable de plusieurs navires, spécialiste de la sécurité maritime contre le narcotrafic, et délégué de son pays à l’ONU. J’apprends les derniers secrets d’état. [Maman-papa celui-là va sûrement venir à la maison, il veut visiter Paris]
Les paysages me rappellent étrangement le Pantanal brésilien : une grande plaine herbeuse parsemée de marais, de vaches et de cocotiers. Une chance que le Señor Gómez se soit offert comme chauffeur : ce bond de plusieurs centaines de kilomètres m’évite de planter ma tente au milieu des caïmans. Il m’explique que le ride (auto-stop) est rare au Mexique, comme les touristes dans ces régions reculées. Alors quand il a aperçu un étranger, blond, seul, sur le bord de la route poussiéreuse un pouce en l’air, il a d’abord cru à une apparition et a du se frotter les yeux par deux fois.
Défilent ensuite les plantations d’agrumes, de canne à sucre et d’ananas. Le Señor Gómez, malgré toute sa bienveillance, n’a toutefois pas d’autre choix que de me larguer sur le bord de l’autoroute, en pleine banlieue de Minatitlán. J’ai l’impression de débarquer au milieu d’une favela. Je ne suis pas rassuré, mais il vaut mieux en rigoler qu’en pleurer.
- Mais qu’est-ce que je fous là ? Mais qu’est-ce que je fous là ?
Dans le barrio Insurgentes – un quartier de prolétaires – tout le monde a repéré l’étranger qui se promène avec sa grosse bouteille d’eau de 5L. Matez-moi ce gringo égaré ! Un jeune légèrement ivre me hèle dans la rue (si on peut appeler un chemin de terre rempli de détritus une rue). Je suis sur la défensive. Osiris, 20 ans et en pleine confiance, m’invite à manger une cuisse de poulet à la gargote du coin, et insiste tellement que je ne peux pas me dérober. De fil en conversation, après avoir pris connaissance de mon voyage insensé, je suis invité à passer la nuit dans la maison familiale. Je réfléchis 15 secondes. Le soleil est déclinant, et ça vaudra mieux que de monter mon bivouac au milieu du ghetto. D’accord ! On me donne sans chichis la chambre du père embauché sur un forage. Quelle hospitalité !
Osiris travaille dans l’usine de Pepsi-Cola 70h par semaine. Une vie de chien et le coeur sur la main. Aujourd’hui dimanche, c’est son unique jour de repos hebdomadaire. Nous partons en virée à Mina, dont l’attraction principale est la raffinerie de pétrole près du fleuve d’où s’extraient de grosses fumées. Je teste toutes les spécialités locales, mais jamais, ô grand jamais je n’oublierai l’épi de maïs chaud saupoudré de fromage et de ketchup.
Osiris est super fier de me présenter à tous ses amis. Dont certaines phénomènes :
- Comment tu t’appelles ? me demande l’un deux.
- Geoffrey. Et toi ?
- Tu veux connaître mon nom de jour ou de nuit ?
- Heu… les deux ?
- Francisco de jour, Harumi de nuit.
- Harumi ?
- C’est mon surnom japonais, je me travestis en geisha.
Je porte malchance. Une demi-heure après mon passage, l’épicerie de la belle-mère d’Osiris se fait braquer à 50m de la maison par des truands cagoulés : la recette entière du week-end s’envole en fumée.
La journée du lendemain commence idéalement : un ouvrier local n’hésite pas à piler dans un crissement de pneus sur l’autoroute et à faire faire 100m de marche arrière à son vétuste pick-up pour me récupérer. Je cours vers mon bon samaritain. Moustache garnie, lunettes de soleil à la Johnny Knoxville, coude à la portière, et mélodies folkloriques chantées à tue-tête. La vie en rose. Décidément, le stop c’est enfantin dans ce pays ! Mais je tombe des nues une fois passé dans l’État de Tabasco – réputé pour ses piments.
On me lâche à l’entrée de Villahermosa sur une espèce de périphérique. Alors commence la vraie galère : à l’entrée des villes, personne ne prend les stoppeurs. Une heure à rôtir sous un soleil de plomb, les gouttes de sueur ruissellent sur mon front. Le sourire est forcé, je me décourage, aucun bus ne va dans ma direction, j’hésite même à prendre un taxi c’est pour dire. Or la règle d’or dans le métier : ne jamais perdre espoir, tout vient à point à qui sait attendre le pouce en l’air.
Alors que je rêve de banquise, une voiture s’arrête sous mon nez. Mon sauveur est chirurgien, la cinquantaine, obèse, et manifestement homosexuel. Il ponctue chacune de ses phrases d’une petite tapote sur mon bras ou ma cuisse. Je comprends rapidement pourquoi il fait halte : l’appât de la chair fraîche et de l’exotisme, l’espoir du donnant-donnant. Au bout d’une minute, j’ai droit à la question préférée des Mexicains :
- Est-ce que tu mets des capotes ?
Bon je commence à m’habituer, c’est un peuple très sexuel.
- Oui bien sûr, surtout l’hiver lorsqu’il fait froid.
La conversation suit son cours, mais je m’attends au pire. Je me demande bien comment il va tenter de parvenir à ses fins.
- Ce que j’aime chez toi « chofrrré » (ils ont du mal avec Geoffrey), c’est que tu es sain de corps et d’esprit.
- Tu fumes ? demande-t-il.
- Non.
- Et la marijuana ?
- Non plus.
- Tu as déjà essayé la cocaïne ?
- Non.
- Et l’héroïne ?
- Non.
- Et les relations homosexuelles ?
- ?!!!? Non !
- Pourquoi, par manque d’opportunité ?
- Non, c’est pas mon truc, c’est tout.
- Comment tu peux en être sûr si tu n’essaies pas ? insiste-t-il.
- J’aime trop les femmes.
- Tu sais, il ne faut jamais dire jamais, peut-être tu y prendrais goût. T’as faim ? Tu veux qu’on aille manger ensemble ?
- Non j’ai déjà mangé (même si la faim me terrasse)
- T’es sûr ? Tu sais tu peux rester une soirée à Villahermosa et repartir demain, pas de problème je t’héberge.
- Non merci je dois absolument continuer ma route aujourd’hui, on m’attend.
- Bon voici mon numéro. S’il se passe quoi que ce soit ou si tu ne trouves pas de voiture, appelle moi, dit-il un peu déçu.
Ouf. Je m’extirpe de la voiture avec soulagement. C’est traumatisant de se faire draguer ! N’empêche qu’il me donne un bon coup de main – au sens figuré bien sûr – car il me dépose sur la route de Campêche, pas évidente à trouver et j’en étais très loin.
Mon bienfaiteur suivant est de toute évidence pétri de la même pâte.
- ¡ Eres bien bonito, Geoffrey ! (tu es bien mignon)
Il me répète cette phrase trois fois. A nouveau, je joue le rôle de l’hétéro très terre à terre qui ne saisit rien des allusions.
Le stop est un moyen de transport économique, écologique et social. Au bout du 8ème lift, alors que le soleil plonge, j’accuse le coup sérieusement : être en discussion permanente avec ses covoyageurs est éreintant. C’est comme répondre à un interrogatoire toute la journée, et toujours plus ou moins les mêmes questions.
Un type très sympathique me propose de planter ma tente… sur le terrain de lavage de voitures de sa sœur à Frontera. Un petit coin d’herbe impeccable, un grillage, un chien de garde, un mouton chargé de tondre la pelouse (le chien rêve de le bouffer), et un tuyau d’arrosage pour prendre une douche au milieu des bulles de savon, le tout en plein centre ville : c’est le bonheur. J’ai même droit à la visite de toute la famille propriétaire qui s’assure que je suis confortablement installé.
Le lendemain matin, surprise. Alors que je n’ai pas vu un seul pouceux depuis quelques mois, je rencontre une douzaine de collègues sur le bord de route en sortie de ville : des jeunes hommes répartis en petits groupes qui partent travailler à Ciudad del Carmen – la grosse ville du coin. Ils ont l’air d’attendre depuis perpète et personne ne s’arrête.
Loi du dernier arrivé oblige, je me poste un peu plus loin en solitaire sur l’accotement. J’ai un avantage, je suis étranger. Je n’attends pas bien longtemps. Je me fais embarquer par José, un jeune entrepreneur du nord, qui déménage par ici avec sa famille pour fuir la vague de violence. Il a 24 ans et un gros pick-up flambant neuf : il travaille lui aussi dans les hydrocarbures. Les étendues verdoyantes et les marais sont parsemés d’oiseaux blancs. Un paradis pour tout le monde : les états de Tabasco et de Campeche regorgent d’or noir, de têtes de cheval qui sucent le sous-sol et de plateformes offshore.
Justement en parlant de ça, José se rend compte que son réservoir sonne creux. Nous sommes à quelques gouttes de la panne sèche. Retour à Frontera pour le plein de carburant. Puis repassage devant tous les auto-stoppeurs qui m’ont reconnu et s’agitent sur le bord de la route. Tant qu’à faire, autant les embarquer se dit José. Ils s’entassent tous à l’arrière du pick-up, ravis de l’aubaine, et m’offrent de larges sourires, persuadés que j’ai plaidé en leur faveur. Je conserve mon statut de privilégié dans la cabine climatisée. De temps à autres, l’un d’eux cogne à la vitre pour descendre.
Ici, l’absence de radars et la corruption de la police induisent le non-respect des limitations de vitesse. Les villageois se font donc justice eux-mêmes : un nombre incalculable de dos d’âne artisanaux en béton font le dos rond, et sursauter les travailleurs précaires à l’arrière.
Les terres se déshydratent peu à peu. Est-ce à force de vider la terre de sa moelle ? Nous parvenons à Ciudad del Carmen, royaume de Pemex et des assoiffés de brut. La découverte des gisements pétrolifères a engendré un véritable boom sur cette ancienne île paradisiaque. Mais telle les cités minières, Ciudad del Carmen est prédestinée à péricliter le jour où on ne remplira plus suffisamment de barils.
Le prochain tronçon, je le fais en compagnie d’un pêcheur afro-mexicain qui va chercher sa cargaison de poisson au marché : le transport de poissons est plus rentable que la pêche elle-même. Il me dépose plus loin, devant une minuscule paillote installée sur une plage déserte au sable blond bordant une eau turquoise. Le rêve. Pendant que la mama me cuisine un appétissant poisson frais, je cours faire la planche dans l’eau chaude délicieuse baignée de soleil. Avant de me faire sécher dans un hamac tout en suçant les arrêtes de ma poiscaille.
Mmm… quel bonheur le stop ! C’est l’avantage sur le bus : je peux m’arrêter où je veux, c’est gratuit, je rencontre des locaux sympathiques, et je suis libre ! Bon il faut avoir le temps. A la fin de la journée, un camion de transport de poussins me dépose à l’embranchement entre la nationale et la route qui rejoint Campeche. J’aurai vraiment eu de tout, au total 15 chauffeurs en 3 jours : prospecteur pétrolier, transporteurs de poissons et de poussins, ferrailleurs, serveur de fast-food, commandant militaire, ouvriers, technicien de raffinerie, chirurgien, etc.
J’arrive devant un barrage de police. Les deux moustachus – PM au poing – sont abasourdis d’apprendre que j’arrive de Veracruz en auto-stop avec mon gros sac, et me photographient avec leurs portables. C’est limite s’ils ne me demandent pas un autographe. Ils arrêtent une voiture qui passe et intiment l’ordre au conducteur de m’escorter jusqu’au centre-ville de Campeche.
Sur le balcon de mon hôtel, situé idéalement sur le zócalo, face à la cathédrale que les rayons du soleil couchant viennent illuminer en cet après-midi parfaite, je savoure ma victoire : quel bonheur de se fixer un objectif et d’y parvenir, tout en vivant des moments superbes ! J’ai mérité un vrai matelas, une douche chaude, et un bon dîner. Me voilà définitivement réconcilié avec le Mexique.
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déc 18 2011























